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Image : Times square, à New York, est déserté de ses visiteurs en ces temps de pandémie.

Plus de 60 000 de ses résidents ont été contaminés par la COVID-19. Les hôpitaux sont débordés. Habituée d'être au centre du monde, la métropole est devenue malgré elle l'épicentre américain de la pandémie. Notre correspondant s'y est rendu.

Un texte de Raphaël Bouvier-Auclair

17 h 15, quelque part sous la rivière Hudson, entre le New Jersey et New York. Au milieu du Lincoln tunnel, un oeil sur l’odomètre. La vitesse de la voiture semble anormalement élevée pour ce qui devrait être l’heure de pointe new-yorkaise. Et pourtant, aucun bouchon de circulation. En fait, il n’y a presqu’aucune autre voiture sur les voies.

Ce sentiment de vide se transpose presque immédiatement dans les rues de l'île de Manhattan, désertée par un grand nombre de ses légendaires taxis jaunes.

Un homme seul à Times square.
Un homme seul à Times square.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

À 20 h, se stationner s’avère être un jeu d’enfant devant l’un des nombreux théâtres de Broadway. En temps normal, des représentations devraient commencer à cette heure, mais pas aujourd’hui.

À quelques mètres, deux policiers circulent à cheval, seuls, sur l’avenue Broadway. Times Square est toujours illuminé, mais presque personne, sauf une poignée de curieux, n’en profite.

« Je n’ai jamais vu ça », lance Elijah, un New-Yorkais. « Je n'aime pas ça », ajoute sa copine Khavija.

Un message en appui aux travailleurs de la santé, aux policiers et aux pompiers à Times square.
Un message en appui aux travailleurs de la santé, aux policiers et aux pompiers à Times square.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Derrière nous, de nombreux panneaux lumineux rappellent les raisons de ce vide irréel. Des messages appellent à surveiller les symptômes de la COVID-19. D’autres soulignent le travail des héros qui, chaque jour, se rendent dans les hôpitaux de la région.

À New York, des dizaines de milliers de personnes ont été infectées. Chaque jour depuis une semaine, on déplore des centaines de morts. Pour tenter de freiner la propagation du virus, les autorités ont demandé aux entreprises non-essentielles de fermer leurs portes.

Dans les commerces toujours ouverts, on a installé des affiches, des distributeurs de désinfectant et parfois même des panneaux de plastique pour éviter les contacts avec la clientèle. Les parcs ont également été fermés et on demande aux New-Yorkais de rester chez eux autant que possible.

Valérie, installée dans Midtown depuis six ans, fait exception à son confinement pour nous rencontrer à l’extérieur, le temps d’une entrevue.

L’augmentation fulgurante des confirmations de cas de contamination et des décès à l'échelle de la ville l’inquiète.

Valerie, une résidente de Midtown, dans l'arrondissement Manhattan de New York.
Valerie, une résidente de Midtown, dans l'arrondissement Manhattan de New York.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

C’est absolument catastrophique et ça fait peur. On se dit il ne faut surtout pas tomber malade, parce que sinon, on a de grandes chances de ne pas être soigné.

Valérie, résidente de New York

Dans l’angoisse, il y a aussi la solidarité. Tout juste l’entrevue terminée, des sons émergent de partout. Chaque soir, les résidents de la 52e rue, comme ceux de nombreux quartiers à travers la ville se rendent sur leur balcon et applaudissent. Un remerciement sincère aux médecins, infirmiers, ambulanciers et autres professionnels de la santé, qui s'exposent chaque jour au virus.

Un message aux professionnels de la santé devant un hôpital New-yorkais.
Un message aux professionnels de la santé devant un hôpital New-yorkais.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Un système de santé débordé

Dans les rues de New York, le concert de klaxons, paysage sonore incontournable dans la ville, a laissé place au son inquiétant des sirènes d’ambulance.

Jamais les services d’urgence n’ont été aussi submergés d'appels que ces derniers jours, selon le service d’incendie de la ville. Pas même lors du 11 septembre 2001.

L’épidémie fait déborder des hôpitaux, comme le Mount Sinai, au nord de l’île de Manhattan. Tellement que de l’autre côté de la 5e avenue, en plein Central Park, des tentes blanches ont été érigées en guise hôpital de campagne pour y accueillir des dizaines de patients.

Un hôpital de campagne installé dans Central Park.
Un hôpital de campagne installé dans Central Park. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

À 25 kilomètres au sud, paysage similaire. Des tentes ont également été installées derrière le SUNY Medical Center, où on s’attend à des débordements.
Dans cet établissement de Brooklyn, les urgences sont déjà à 175 % de leur capacité, admet le docteur Julien Cavanagh.

Derrière le masque jaune, outil devenu incontournable pour se protéger du coronavirus, on sent la fatigue d’un professionnel de la santé qui ne compte plus ses heures de travail.

Le docteur Julien Cavanagh, devant un hôpital de Brooklyn.
Le docteur Julien Cavanagh a été marqué par sa première visite dans une unité de Covid-19.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Ce médecin franco-américain restera marqué à jamais par son premier passage dans unité de traitement de patients atteint de la COVID-19.

On a un peu l’impression de rentrer à Tchernobyl. Vous arrivez là-dedans, il y a tous ces patients qui sont en gêne respiratoire. Et vous ne voyez pas ce virus, mais vous savez qu’il est là

Julien Cavanagh, médecin

Pour combattre cet ennemi invisible, les respirateurs et les masques sont le nerf de la guerre. Dans l’hôpital de Brooklyn, ce matériel, grande préoccupation au cours des dernières semaines, a commencé à être livré. Mais si les réserves fédérales s’épuisent « ça pourrait avoir de graves conséquences », admet Julien Cavanagh.

« Ça pose des questions éthiques. Si un patient fait un arrêt cardiaque et qu’il n’y a pas de matériel de protection pour la personne qui fait le massage cardiaque, qu’est-ce qu’on fait? », se demande-t-il.

Des camions frigorifiques ont été installés près de plusieurs hôpitaux new-yorkais.
Des camions frigorifiques, devant servir de morgues, ont été installés près de plusieurs hôpitaux new-yorkais.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Pour l’instant, les médecins new-yorkais n’ont pas eu à faire les choix déchirants auxquels les médecins italiens ont été confrontés. Mais ces décisions pourraient devenir inévitables.

Surtout que dans l’immense région métropolitaine de 20 millions d’habitants, le virus continue de se propager. Pour Julien Cavanagh, comme d’autres experts de la santé, encore trop de New-Yorkais ne prennent pas les mesures de distanciation suffisamment au sérieux, surtout par les belles journées ensoleillées.

Puis, il y a ceux qui ne peuvent pas s’isoler, question d'assurer leur survie financière. Contrairement aux rues plutôt désertes des quartiers centraux, le métro est encore fréquenté par de nombreux travailleurs essentiels, qui voyagent dans des wagons parfois bondés.

« Comment je fais pour payer mon hypothèque et les études de ma fille? », dit un employé d’entretien rencontré à côté de l’hôpital Elmhurst dans le Queens, non loin de patients symptomatiques, qui attendent devant l’établissement pour subir un test de dépistage.

Des patients en attente de subir un test de dépistage de la Covid-19 devant un hôpital du Queens.
Des patients en attente de subir un test de dépistage de la Covid-19 devant un hôpital du Queens. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Cet arrondissement, plus défavorisé que Manhattan, est de loin le secteur de la ville le plus touché par la crise.

Selon des données récentes de la santé publique, on compte 820 cas de contamination confirmés par 100 000 habitants dans le Queens, contre seulement 469 à Manhattan.

Des New-yorkais portant des masques.
Les New-yorkais doivent maintenant se couvrir le visage en public.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Une sortie de crise difficile à prévoir

Si le virus s'est propagé de manière inégale entre les quartiers défavorisés et ceux plus aisés, partout à travers la ville les New-yorkais sont confrontés à la même incertitude.

« On a plus ou moins la mentalité à New York qu’on peut tout conquérir », raconte De Guise Vaillancourt, qui admet qu’en ce moment, ce n’est pas le cas. Pour ce résident de la pointe sud de Manhattan, non loin du coeur financier de la ville, la crise actuelle est sans précédent.

Et pourtant, cet homme installé à New York depuis trente ans, a vu les tours jumelles du World Trade Center s’effondrer lors de l’attentat de septembre 2001.

« Après le matin (du 11 septembre), c’était fini, c’était la reconstruction. Maintenant, on ne peut même pas parler de reconstruction. Où est le point final de tout ça? », lance-t-il faisant écho à une question que se posent des milliers de New-yorkais.

Une ambulance à New York.
Ces jours-ci les ambulances sont très présentes à New York.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

« Je voudrais bien récupérer ma vie professionnelle d’il y a deux mois. Parce que là c’est complètement réorganisé et chamboulant. On ne sait pas pour combien de temps. Ça, c’est usant », lance de son côté le docteur Julien Cavanagh.

Dans son hôpital de Brooklyn, comme dans des dizaines d’autres établissements à travers la ville, on sait que le sommet de la crise n’est pas pour tout de suite. Samedi, le gouverneur de l'État de New York, Andrew Cuomo, a évoqué un point culminant en terme de contamination dans quatre à huit jours.

Pour affronter cette semaine qui s'annonce cruciale, le personnel hospitalier, déjà débordé, pourra au moins compter sur du renfort. Plus de 20 000 travailleurs de la santé d'autres États ont accepté de venir prêter main-forte à leurs collègues new-yorkais.

Puis, dans le vide inhabituel de la ville, il est toujours possible de lever les yeux au ciel pour un peu de réconfort.

L'Empire State Building illuminé en rouge pour rendre hommage aux travailleurs de la santé de New York.
L'Empire State Building illuminé en rouge pour rendre hommage aux travailleurs de la santé de New York. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Chaque soir, le haut de l’iconique Empire State Building est illuminé de rouge pour rendre hommage aux travailleurs de la santé. À l’occasion, l’intensité de la lumière augmente brièvement, comme dans un battement.

Comme quoi même face à la mort, au vide et à l’anxiété, le coeur de New York bat toujours.

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