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Les troubles alimentaires, de l’intérieur

Les troubles alimentaires, de l’intérieur

Texte : Geneviève Garon Illustrations : Mathieu Blanchette

Publié le 4 février 2024

À l’occasion du lancement sur Radio-Canada OHdio de son balado Dans le trouble – une incursion inédite dans la tête de personnes aux prises avec l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie –, notre journaliste Geneviève Garon s’attarde aux pistes menant au rétablissement, à travers sa propre histoire.

Il y a quelques années, j’étais dans le trouble par-dessus la tête. Contrôler mon poids occupait 99 % de mes pensées.

Je me réveillais la nuit pour penser à ma peur de grossir. J’avais deux balances, discrètement achetées dans deux pharmacies différentes. Je notais les résultats deux fois par jour. Je refusais la plupart des sorties : trop de calories dans les restaurants. Je prenais les escaliers, je courais le plus possible. Sinon, la culpabilité me rongeait. Si je perdais le contrôle et mangeais dix raisins au lieu de cinq, une voix dans ma tête hurlait que j’étais une ratée.

C’était très cliché, mon affaire. Discipline, rigueur, détermination, santé : c’est tout ce que j’espérais dégager. La fille qui allait bien tant que la caméra était allumée et qui s’écroulait lorsqu’elle rentrait chez elle. J’étais anxieuse, un rien m’irritait, à commencer par ma propre personne.

J’ai longtemps craint de devoir m’accommoder du trouble, d'accepter de vivre avec lui, quitte à sacrifier mon bonheur. À force de thérapie, j’ai acquis la conviction que nous pouvons toutes et tous aspirer au rétablissement.

L’une des clefs a été de briser le silence.

Le trouble alimentaire se nourrit de la honte et de la culpabilité. Plus il est secret, plus il a de l’emprise. J’ai appris à le considérer comme une entité, dont je parle à la troisième personne. Mon trouble était comme un bourreau dans ma tête, qui établissait des règles et dictait des ordres.

La comparaison avec un ou une partenaire toxique est éloquente : le trouble isole la personne, la fait souffrir, la culpabilise, mais lui apporte aussi d’une certaine façon un réconfort.

« Les patients vont dire : "C’était mon seul ami. Rendu à un certain moment, si je le laissais partir, j'allais être tout seul." »

— Une citation de   Janick Coutu, psychologue spécialisée en troubles alimentaires

Sur le continent américain, près de 5 % de la population va souffrir d’un trouble alimentaire pendant sa vie, selon une étude menée en 2019 par la chercheuse en nutrition Marie Galmiche, affiliée au Centre hospitalier universitaire de Rouen. Et 90 % des personnes atteintes sont des femmes, selon l’organisme Anorexie et Boulimie Québec (ANEB).

En 2018, j’avais 30 ans et j’en ai eu assez de me sentir misérable. J’ai communiqué avec des ressources professionnelles et j’ai parlé à mes proches. C’était le début de la fin du secret qui me pourrissait la vie.

Fidèle à mon constant désir de performer, je m’étais donné comme objectif de retourner au travail en forme après trois semaines de congé de maladie.

Mais j’ai dû lâcher prise puisque la réalité était implacable : j’ai eu besoin de presque neuf mois et de deux programmes intensifs pour m’en sortir.

Une rechute et une autre prise en charge professionnelle plus tard, j’ai enfin pu dire que j’étais en rétablissement. Ça fait un peu plus de trois ans.

Côtoyer d’autres personnes malades avec qui aller au front m’a permis de mieux comprendre la mécanique du trouble et m’a donné des alliées pour m’en sortir.

La thérapie de groupe, les repas supervisés, les discussions après-repas, les collations partagées à heure fixe… J’y ai croisé des personnes brillantes : une orthophoniste, une étudiante en droit, une psychologue, une infirmière… des femmes coincées dans l’impasse du trouble, qui se battent courageusement.

Le monstre de l’anorexie
Le monstre de l’anorexie

Le principal défi lorsqu’on tente de se rétablir est de surmonter l’ambivalence créée par la maladie.

Une partie de soi souhaite guérir, mais la voix du trouble est tellement puissante qu’elle nous fait douter.

Logiquement, la priorité d’une personne malade devrait être de guérir. Mais avec la santé mentale, la logique n’est pas toujours au rendez-vous.

Malgré les conseils des spécialistes, malgré la raison qui me disait que manger normalement était la chose à faire, j’étais paralysée par le doute.

L’emprise est tellement forte que le trouble alimentaire peut pousser une personne à se priver jusqu’à en mourir. L’anorexie est d’ailleurs le problème de santé mentale dont le taux de mortalité est le plus haut.

Illustration d'un corps.

L'expérience de Catherine en est un triste exemple.

Sa vie ne tourne autour que d’un seul objectif : manger le moins possible. Son frigo est presque vide.

La jeune femme mange toujours la même chose, elle est trop faible pour travailler et elle est isolée.

En deux ans, elle a été hospitalisée trois fois. Elle s’est battue devant le tribunal contre l'Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal, pour contester une ordonnance de traitement, mais elle a (heureusement) perdu.

Elle raconte : Mon trouble alimentaire était convaincu que c’était la bonne chose à faire, aller à la cour et dire : "Non, j’ai pas besoin d’aide. Je vais mourir." [...] Mon trouble alimentaire était comme : "Il te reste quoi? Il te reste rien. Tu as perdu tes cheveux, tu as perdu ta masse osseuse, tu as perdu ta famille, tu as perdu tout."

Catherine

Cette ambivalence face au rétablissement est évidemment déroutante pour les proches. Difficile de comprendre pourquoi une personne se détruit, alors que le remède est connu de tous : la nourriture.

Les crises de boulimie
Les crises de boulimie

Si c’était aussi simple, Ariane n’aurait pas passé des années à enchaîner les crises de boulimie presque tous les soirs.

Après une journée à manger très peu et à s’entraîner, elle se gavait le soir de tous les aliments dont elle s’était privée. Puis elle vomissait. Avant de se gaver à nouveau, et de vomir encore. Six ou sept fois de suite. Binge and purge, selon l’expression anglaise consacrée.

Ariane

Pour surmonter un trouble alimentaire, il faut comprendre le rôle qu’il joue dans notre vie.

Ariane ne faisait pas de crises de boulimie parce qu’elle était dépendante à la nourriture, gourmande, et qu’elle n’arrivait pas à se contrôler. Rien à voir. Son trouble représentait une fuite et lui évitait de vivre ses émotions.

« Le trouble alimentaire, ça part d’une souffrance. Il faut aller trouver la souffrance pour pouvoir guérir. »

— Une citation de   Ariane

En se concentrant obsessivement sur le contrôle de son poids, elle arrivait à oublier son manque de confiance en soi, ses imperfections et le vide créé par une rupture. Les crises de boulimie constituaient aussi une soupape pour évacuer son anxiété.

Maintenant que les crises sont beaucoup moins fréquentes, Ariane se sent plus libre, mais elle s’ennuie parfois de l’échappatoire que lui procurait la boulimie. J’ai l’impression que j’ai jamais de break, confie-t-elle.

La force du groupe
La force du groupe

Même s’il serait erroné de réduire la maladie à des enjeux purement esthétiques, l’insatisfaction corporelle est étroitement liée au trouble alimentaire.

Le chiffre sur la balance en arrive à prendre une importance démesurée, au point où la valeur d’une personne finit par en dépendre, à ses yeux.

Quarante et un pour cent des répondants à un sondage Léger mené pour le compte de l’organisme ÉquiLibre auprès de 1803 Québécois âgés de 14 ans et plus, en octobre, se sont dits angoissés ou stressés en raison de leur poids. La culture des diètes et les messages de performance dont les femmes sont bombardées y sont de toute évidence pour quelque chose.

La dernière pesée de Caroline l’a fait paniquer, ce qui a accentué son anxiété. Et devinez vers quelle stratégie elle se tourne automatiquement pour canaliser ses émotions? Le trouble alimentaire. C’est un cercle vicieux.

Le soir, avant de se coucher, elle planifie ce qu’elle va manger pendant la nuit. Elle se réveille quelques heures plus tard et dévore des aliments en grande quantité. Je perds vraiment le contrôle, explique-t-elle.

Le lendemain, elle est assaillie par la culpabilité.

« Il y a des graines dans mon lit de ce que j’ai mangé. Et de voir ça et de sentir : "Ah non, j’ai fait ça cette nuit, j’ai tout mangé ça!" [...] Je me sens beaucoup coupable. »

— Une citation de   Caroline
Caroline

Les gens ont des façons plus ou moins saines de gérer leurs émotions. Certains ont tendance à les fuir. Le trouble alimentaire est une manifestation de ce mal-être.

Caroline fréquente assidûment un groupe de thérapie et participe à des repas supervisés. Entendre les témoignages des autres lui permet de se sentir moins seule et plus combative.

Des hommes dans le trouble
Des hommes dans le trouble

Je crois que pour combattre l’ambivalence et être solidement ancré dans le rétablissement, il faut visualiser clairement la vie qu’on rêve d’avoir, pour reprendre l’expression d’une nutritionniste inspirante qui m’a aidée. Il faut avoir une vision nette de ce qu’on va gagner à se sortir du trouble. De ce dont il nous prive et auquel on tient mordicus.

Pour Antoine, un jeune enseignant qui a touché les bas-fonds de l’anorexie avant de se rétablir, l’idéal était d’avoir une amoureuse et de fonder une famille. Ce qui était impensable quand il était dans le trouble.

Il faut que [la motivation] soit intrinsèque, ça ne peut pas venir de quelqu’un d’autre, insiste-t-il.

Les hommes représentent une minorité des personnes aux prises avec un trouble alimentaire, environ 10 %, estime ANEB. Mais ils sont confrontés à un tabou supplémentaire.

« La masculinité toxique fait en sorte qu’un gars, ça ne devrait pas parler de ça. »

— Une citation de   Antoine

Être associé à une maladie typiquement féminine le heurtait dans son orgueil.

Pourtant, la souffrance derrière le trouble est la même, peu importe le genre. David, dont les crises de boulimie ont commencé quand il avait 11 ans, s’en est rendu compte lorsqu’il a suivi une thérapie avec des femmes.

Les personnes qui sont touchées par les troubles alimentaires, elles vivent la même affaire, dit-il. Elles passent par les mêmes étapes. Peu importe : un gars, une fille, c'est le trouble qui te consume.

Illustration d'un corps.

Accompagner son enfant
Accompagner son enfant

David a raison : le trouble engloutit tout sur son passage, y compris les proches. Toute la famille est éprouvée, alors que le rétablissement peut être long, parsemé de rechutes et sans mode d’emploi clair.

La pandémie a fait exploser les troubles alimentaires chez les jeunes.

Le nombre de demandes de consultations au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, à Montréal, est passé de 180 en 2019 à 344 en 2021, avant de redescendre à 130 en 2023.



Quelque 70 % de ces patientes vont sortir du trouble sans séquelles, selon l’infirmière clinicienne Marie-Paule Gaudreault. Une estimation qui peut donner espoir aux parents.

Pendant les mois où les cours de son école secondaire se donnaient à distance, Mégane passait de longues heures sur les réseaux sociaux, toute seule dans sa chambre, à comparer son corps à celui d’autres filles. Elle s’entraînait en cachette et réduisait de plus en plus ses portions, une façon d’essayer de combler le vide.

Je n’avais plus vraiment de personnalité. Je me cherchais. Je ne savais plus qui j’étais sans le trouble alimentaire, confie-t-elle, du haut de ses 16 ans.

Sa mère Julie, qui prenait soin de son aînée tout en s’occupant de ses trois autres enfants, a ressenti beaucoup d’impuissance et de détresse.

Quand j’allais travailler, je ne me maquillais plus parce que je pleurais tout le temps, raconte-t-elle.

Faire l’épicerie en fonction des restrictions de sa fille tout en tentant de plaire à l’ensemble de la famille, c’était un cauchemar.

« Je ne savais pas comment réagir. Je ne savais pas quoi dire. [...] Des fois, je me suis plantée, j'ai dit des choses que je n'aurais pas dû dire. »

— Une citation de   Julie
Julie

Les parents et les partenaires ne doivent pas hésiter à consulter des professionnels pour comprendre comment accompagner la personne qu’ils aiment.

Ils apprendront notamment à respecter son rythme et à être de bons alliés.

Ressources :

J’insiste beaucoup sur l’importance d’aller chercher de l’aide, mais je dois mentionner que les ressources actuelles sont insuffisantes.

Par exemple, depuis la pandémie de COVID-19, la demande a quadruplé au Programme des troubles de l'alimentation de l'Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal, où 250 personnes sont sur la liste d’attente. À la Maison l’Éclaircie, une ressource communautaire de Québec, il y a entre 50 et 60 personnes qui attendent des soins.

Toutes les régions ne sont pas desservies. Et se tourner vers le privé vient avec une facture très salée.

Il y a de l’espoir
Il y a de l’espoir

Il y a quelques années, j’ai compris que parler ouvertement de mon trouble réduit son emprise sur moi et peut encourager d’autres personnes à prendre les moyens de s’en sortir.

Toi qui souffres et qui crains de ne jamais te rétablir, je veux que tu saches qu’il y a de l’espoir.

Donne-toi la chance d’aller chercher de l’aide. Le trouble te ment lorsqu’il te dit que tu ne seras pas capable de vivre sans lui. Plus tu avanceras dans le rétablissement, plus l’anxiété va diminuer et plus tu retrouveras ta personnalité. La vie que tu rêves d’avoir est encore possible. Tu n’as pas à te contenter des miettes de bonheur que le trouble t’autorise.

Avec Dans le trouble, j'ai voulu faire le balado que j’aurais eu besoin d’écouter il y a quelques années pour comprendre que je n’étais pas folle et qu’il y avait une porte de sortie. Le réalisateur Martin Girard et moi, nous vous proposons une incursion dans la tête et le cœur de celles et ceux qui sont aux prises avec la maladie. Les témoignages qui composent cet article en sont tirés.

Un document réalisé par Radio-Canada Info

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