•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Vous naviguez sur le site Radio-Canada

Début du contenu principal

Petite histoire de la harpe au Yukon

Petite histoire de la harpe au Yukon

Une petite société au Yukon cultive l’espoir d'acquérir une harpe à pédales au territoire.

Texte et photos : Sarah Xenos Illustrations : Elliott Sloan

Publié le 26 décembre 2023

Associée à la fois à la musique classique, au folklore celtique et à la musique romantique, la harpe a quelque chose d’envoûtant, voire de magique. Et cette magie a gagné le cœur d’amoureux inconditionnels de l’instrument, enracinés dans le territoire vaste et montagneux du Yukon.

Qu’ils soient des musiciens enthousiastes ou simplement sous le charme de la harpe, ils s’efforcent d’encourager le public à tendre l’oreille et à se laisser émouvoir par ses délicates harmonies. Ils cultivent l’espoir que l’instrument se taille une place de choix sur le territoire et que ce dernier se dote un jour d’une grande harpe accessible à tous.

Des musiciens sont rassemblés autour de leurs instruments.

Un instrument qui rassemble

Un dimanche après-midi de novembre, quelques semaines avant le grand concert de Noël au Centre des arts du Yukon, sept personnes – cinq harpistes et deux violoncellistes – se partagent l’espace dans une salle à manger reconvertie en classe de musique chez la professeure de harpe Elayne Sayney.

Difficile de circuler entre les musiciens, tant les harpes à leviers sont imposantes pour l’espace restreint, et impossible de s’installer plutôt dans le salon, puisque ce dernier est déjà occupé par un grand piano à queue.

Ici, tout rappelle la musique, jusqu’à la sculpture d’une harpe en pierre qui trône sur les marches devant le foyer. Pour éviter que le soleil, qui est bas à l’horizon en cette période de l’année au Yukon, ne dérange la lecture des partitions, de gros rideaux ont été tirés partout dans la pièce, ce qui en accentue l'exiguïté.

Le temps de se mettre en place et de bavarder un peu, Elayne Sayney donne le signal. La pièce Carol of the Bells s’élève, portée par des harmonies scintillantes. C’est le morceau qu’interprétera l’ensemble de harpes de Whitehorse qu’elle dirige, Strings Attached, lors du concert qui met en vedette les différents chœurs de la ville. Cet après-midi est donc l’occasion parfaite de peaufiner les sonorités et de délier les doigts.

Pour Elayne Sayney, toutes les occasions sont bonnes pour mettre de l’avant la harpe et pincer les cordes de l'un des plus vieux instruments du monde. La harpe est toujours peu connue, et Elayne souhaiterait la voir plus souvent en concert au Yukon. Elle y travaille d'ailleurs.

Un portrait d'Elayne Sayney.
L'éducation musicale qu'a reçue Elayne Sayney lui a permis de devenir une passionnée et une référence en matière de harpe.  Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Ayant grandi en Irlande, où l’apprentissage de la harpe était quasi obligatoire à l’école qu’elle fréquentait, la musicienne est devenue une passionnée et une référence en matière de harpe. Installée au Yukon depuis plus de 20 ans, elle perpétue la tradition sonore magique en l’enseignant à des élèves motivés, petits et grands.

« C’est un instrument qui est difficile, comme tous les instruments. C’est difficile parce qu’on doit se tenir d’une certaine manière et avoir les mains relevées. On découvre ainsi des muscles dont on ignorait l’existence. Mais, ensuite, c’est comme tous les instruments. Il faut connaître ses notes et s'exercer. »

— Une citation de   Elayne Sayney, professeure de harpe

Il y a quelques années, l’une de ses élèves, alors adolescente, est parvenue à décrocher l’or durant des épreuves musicales à l’échelle du pays, une belle surprise pour la communauté.

C’était merveilleux; nous sommes devenus célèbres! s’exclame Elayne Sayney. Elle raconte que quelques professeurs de la région de Toronto lui ont même écrit, surpris que l’on puisse retrouver de la harpe au Yukon. Oui! On ne nous entend peut-être pas beaucoup, mais nous sommes là, leur a-t-elle répondu.

Ce qui peut sembler surprenant à première vue dans une ville à des milliers de kilomètres des grandes salles de concert classique n’a pourtant rien d’inusité aux yeux de Sue Edelman, présidente de la Société de la harpe du Yukon, fondée il y a environ cinq ans.

Selon elle, le territoire compterait une cinquantaine de harpistes et, lorsque l’instrument est proposé dans le cadre de camps musicaux, l’intérêt et la curiosité sont au rendez-vous. La harpe a donc tout à fait sa place dans le territoire.

Un gros plan sur le pied d'une personne qui pèse sur les pédales d'une harpe à pédale.
Les harpes à pédale font souvent partie des orchestres symphoniques.  Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

La harpe à pédales, l’espoir des harpistes d’ici
La harpe à pédales, l’espoir des harpistes d’ici

Le grand désir de la Société de la harpe du Yukon, le but même de sa création, est l’acquisition d’une harpe à pédales afin de l’intégrer dans la collection des instruments permanents du Centre des arts du Yukon, qui n’en possède pas encore. Ce type de harpe, plus grand que les autres, se retrouve fréquemment dans les orchestres et les grands concerts.

La Société, dont Elayne Sayney fait aussi partie, espère ainsi permettre aux artistes en visite d’en jouer tout en assurant la formation de la relève dans le domaine.

Avec une harpe à pédales, nous pouvons jouer avec des chœurs; cela nous donne une portée complète comme un piano. Les harpes celtiques ne peuvent avoir qu’une gamme réduite, explique Elayne Sayney.

Les jeunes qui le souhaitent pourraient poursuivre leur formation sur place avant de se rendre dans les différentes universités du sud du pays pour y poursuivre leur parcours musical. C’est une avenue incontournable puisqu’aucun établissement supérieur n’offre d’étude en musique au nord du 60e parallèle.

Lorsqu’on arrive au niveau universitaire, on doit savoir jouer de la harpe classique, et cela ne peut pas qu’être une petite harpe, explique Sue Edelman, ajoutant que l’organisation est encouragée dans sa démarche par le soutien de professeurs de musique du territoire.

Ils savent que les jeunes doivent être en mesure de jouer sur des harpes à pédales pour se rendre à ce niveau, ajoute-t-elle.

Par ailleurs, comme il est très difficile de transporter un instrument aussi volumineux jusqu’ici, peu de musiciens d’ailleurs au pays viennent se produire dans le Grand Nord. Le fait de disposer d’une grande harpe permettrait de renforcer encore davantage l’amour des Yukonnais pour la harpe.

Lorsqu’un orchestre qui comporte normalement une harpe vient ici, le harpiste ne suivra pas, et nous perdons cette partie de la musique, déplore Sue Edelman.

On ne peut pas mettre sa harpe à pédales de plus de 1,50 m dans le compartiment à bagage [dans un avion], dit-elle à la blague.

Un portrait de Sue Edelman.
Sue Edelman est la présidente de la Société de la harpe du Yukon, fondée il y a environ cinq ans.  Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

La Société de la harpe du Yukon souhaite donc acquérir une harpe classique, mais pas n’importe laquelle. Plutôt qu’une harpe avec un cadre de bois, elle opterait pour un instrument avec un cadre en fibre de carbone, ce qui le rendrait beaucoup plus léger et plus facile à transporter.

La fibre de carbone éviterait également d’avoir à l’accorder constamment, puisque, contrairement au bois, son cadre ne prend pas d'expansion à la chaleur ni ne se rétracte au froid, ce qui permet de maintenir une tension constante dans les cordes.

Nous tentons de faire venir un très grand instrument au Yukon, et nous voulons être en mesure de l’emporter quand nous nous rendons ailleurs au territoire. Donc, il est logique d’utiliser un instrument en fibre de carbone, affirme Sue Edelman, qui souhaite organiser des concerts à Dawson ou encore à Haines Junction afin d’attirer le public partout en région.

LE SAVIEZ-VOUS?

Une harpe à pédales traditionnelle peut peser jusqu’à 40 kg, ce qui rend son transport difficile. Le cadre en fibre de carbone permet toutefois d’alléger ce poids et de le faire passer à environ 17 kg.

Un portrait de Meta Epstein.
Meta Epstein avait 11 ans lorsqu’elle a commencé à jouer de la harpe. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

La harpe recherchée est fabriquée par l’entreprise Heartland Harps, à Zirconia, en Caroline du Nord, et devra traverser plus de 5700 km jusqu’à Whitehorse. Le prix pour sa fabrication, les accessoires et le transport s’élève à près de 56 000 $.

Pour aider à amasser les fonds nécessaires, plusieurs concerts ont été organisés au fil des années, notamment avec une harpiste invitée de l’est du pays, Meta Epstein, qui a eu l’occasion d’accompagner l’ensemble de harpes Strings Attached lors du concert de Noël, au début du mois de décembre.

C’était extraordinaire. Je suis contente d’être ici pour faire ça. J’adore l’ensemble de harpes et Elayne, la prof, elle fait un très beau travail avec ça. Ce n’est pas évident de mener un ensemble, dit sur un ton enthousiaste celle qui joue depuis qu’elle est enfant.

Meta Epstein s'est déplacée au Yukon en décembre pour accompagner le groupe de harpes lors d'un concert.  Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Meta Epstein avait 11 ans lorsqu’elle a commencé à jouer de la harpe, après être tombée sous le charme de ces harmonies célestes durant un concert. Sa première harpe n’avait toutefois rien de divin. Mon père m’a fait une harpe avec deux skis, un balai et du fil de pêche pour commencer, raconte-t-elle en riant.

Aujourd’hui, celle qui se décrit comme faisant partie des troubadours errants transporte sa petite harpe ou emprunte un instrument lorsqu’elle pose les pieds au Yukon. Éventuellement, il y a la Société de harpe du Yukon qui va avoir une harpe aussi, alors ce sera plus facile; je n’aurai pas besoin d’apporter la mienne, dit-elle.

Sur le cadre d'une harpe celtique, une petite plaque dorée porte le nom de Nathalie Teevin, une harpiste de Québec.
Une harpe celtique porte le nom de Nathalie Teevin, sur son cadre dans une petite plaque dorée. Elle est une ancienne harpiste de Québec, au sein de l’orchestre symphonique de Québec.  Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Un don hors du commun
Un don hors du commun

En attendant l’arrivée de la harpe classique, les harpistes peuvent se réjouir d’un don peu commun dans le monde de la musique, puisque, il y a quelques semaines, une nouvelle harpe celtique a fait son entrée au Yukon. Sur son cadre, une petite plaque dorée porte le nom de Nathalie Teevin, une harpiste de Québec, aujourd’hui retraitée.

Je me demandais ce que je pourrais faire pour rendre des gens heureux et, en fait, ma harpe me regardait avec de grands yeux tristes, et je me disais : oui, je vais la donner, explique la principale intéressée avec un grand sourire.

Ancienne harpiste au sein de l’Orchestre symphonique de Québec, Nathalie Teevin a également joué avec les orchestres de Winnipeg, d’Halifax, d’Ottawa et de Montréal, en plus d’enseigner au Conservatoire de musique de Québec. Pourtant, elle n’a jamais mis les pieds au territoire. Alors, pourquoi faire don d’un tel instrument au Yukon?

J’ai une corde sensible justement pour le Yukon et Whitehorse, spécialement parce que mon ancien beau-père, qui est décédé maintenant, du nom de Pierre Dufour, a fait plusieurs voyages à Whitehorse. Il m’a parlé de Robert Service, le grand poète, explique-t-elle.

Elle fait ainsi référence à Robert William Service, surnommé le barde du Yukon, qui a écrit, au début du siècle dernier, sur l’enchantement et la beauté d’un territoire vaste et sauvage dont l’attrait va bien au-delà de la ruée vers l’or, et dont l’amour pour cette terre est encore visiblement contagieux, plus d’un siècle plus tard.

LE SAVIEZ-VOUS?

Une des premières harpes arrivées en sol yukonnais aurait été acheminée à dos de mule jusqu’au Klondike en 1898, durant la ruée vers l’or. Il s’agirait de la harpe à pédales d’Evangeline Booth, évangéliste et générale dans l’Armée du Salut. Mesurant près de 1,70 m, elle était alors utilisée pour accompagner les séances de prière. L’instrument est aujourd’hui exposé au deuxième étage de la bibliothèque de musique de l’Université de l’Indiana, à Bloomington, aux États-Unis.

Lorsque Nathalie Teevin a été mise au courant par son amie harpiste Meta Epstein de l'existence d’une société de la harpe et d’un amour partagé pour cet instrument dans le Nord canadien, il ne lui en a pas fallu plus pour être convaincue d’envoyer la sienne au pays de son poète favori.

« Moi, je suis heureuse; la harpe a besoin d’être jouée, et je crois qu’elle est entre bonnes mains. »

— Une citation de   Nathalie Teevin, harpiste de Québec

Il n’est pas simple, pourtant, d’envoyer un instrument aussi fragile à l’autre bout du pays. Il a fallu créer une boîte de transport et contacter une entreprise de déménagement de Montréal pour faire le transport. En tout, il aura fallu trois semaines pour que la harpe de Nathalie parvienne au territoire.

C’est l’aboutissement d’un projet qui, vraiment, je pense, va aider, parce qu’on manque toujours d’instruments. Alors, il y a des jeunes qui vont pouvoir s’exercer dessus, et une autre harpe, ce n’est jamais de trop, a souligné Meta Epstein lors de son passage au Yukon en décembre pour accompagner le groupe de harpes.

Meta Epstein portrait de Meta Epstein.
Meta Epstein souhaite mettre en place des ateliers pour attirer un plus large public et lui permettre d’essayer la harpe.  Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

C’est d’ailleurs sous ses doigts que les notes se sont élevées de la harpe de Nathalie Teevin pour la première fois au Centre des arts du Yukon, devant la foule rassemblée pour le concert annuel de Noël.

Pour l’occasion, une grande harpe trônait aussi sur la scène baignée de lumière bleue. La présidente de la Société de la harpe du Yukon, Sue Edelman, elle-même choriste durant le concert, explique que l’instrument a été emprunté auprès d’un particulier de la région.

Pour le moment, nous supplions, nous empruntons et nous prenons tout ce que nous pouvons, explique-t-elle, les yeux rieurs, quelques minutes avant de monter sur scène.

Sur un ton plus sérieux, elle ajoute que c’est toutefois loin d’être idéal, puisque cela empêche, notamment dans le cas de la harpe classique, de la transporter vers d’autres communautés pour y organiser des spectacles. Elle attend donc la harpe à pédales du Centre des arts avec impatience.

L’avenir de la harpe dans le Nord
L’avenir de la harpe dans le Nord

Des musiciens pratiquent leurs instruments lors de la répétion générale pour le grand concert de Noël, prévu au Centre des arts du Yukon. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

La professeure Elayne Sayney transmet son savoir et son amour pour le son pur de la harpe depuis plus d’une dizaine d’années à Whitehorse. Elle dit que, avant le début de la pandémie, il y avait un véritable engouement pour cet instrument de musique, un engouement qu’elle souhaite raviver.

Il y a beaucoup de harpes au Yukon, beaucoup [...] et beaucoup de petites harpes, assure-t-elle, sans toutefois pouvoir en expliquer la raison. Elle a pour quête personnelle de dénicher les harpes du territoire qui prennent la poussière dans les salons et les greniers afin de leur donner une seconde vie.

Depuis quelques années, elle profite également du camp d’été musical dans la ville pour initier de petits groupes de jeunes à la harpe. Avec la harpiste Meta Epstein, elle souhaite aussi mettre en place des ateliers pour attirer un plus large public et lui permettre d’essayer l’instrument.

LE SAVIEZ-VOUS?

La plupart des cordes d’une harpe sont fabriquées à partir de boyaux de mouton, comme c’est le cas pour plusieurs instruments à cordes. Les cordes des notes les plus basses sont quant à elles composées de métal filé, tandis que celles des notes les plus hautes sont faites de nylon.

Toutefois, l’un des plus grands rêves que caresse Elayne Sayney est la création d’un programme d’enseignement de la harpe dans une des écoles de la région.

Cela prendra du temps; ce n’est pas quelque chose qui peut se faire en une nuit, mais ce serait bien d’avoir un programme dans au moins une de nos écoles [...]. Mais nous avons besoin de harpes. C’est la première étape, dit-elle, précisant qu’il faudrait six instruments pour démarrer un tel programme.

De son côté, la Société de la harpe espère recevoir sa harpe à pédales en juillet 2024, et elle compte bien organiser un concert pour souligner son arrivée après des années d’efforts pour amasser les fonds nécessaires à son achat.

Entre-temps, les harpistes et les aspirants harpistes du Yukon peuvent se réjouir d’avoir une harpe celtique supplémentaire pour s’exercer grâce au don de Nathalie Teevin.

La harpe va donner des connaissances aux jeunes [...]. Il y a beaucoup de jeunes harpistes et des moins jeunes qui aiment la musique, et je suis très contente de commencer quelque chose là-bas. On m’a dit que les nuits sont très longues, alors il faut s’occuper avec de la belle musique, conclut la harpiste à des milliers de kilomètres, des étoiles dans les yeux.

Partager la page