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À la chasse sur le territoire retrouvé des Wolastoqiyik

À la chasse sur le territoire retrouvé des Wolastoqiyik

Un texte de Mathieu Berger Photographies par François Gagnon

Publié le 18 décembre 2023

En 1869, la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk a été dépossédée de ses terres et dispersée un peu partout au Québec. Depuis, elle reprend peu à peu ses droits sur son territoire ancestral, le Wolastokuk. Après quatre ans de négociations avec le gouvernement du Québec, elle vient d’obtenir des droits de chasse exclusifs sur le territoire de Parke, au Bas-Saint-Laurent. Incursion au pays des chasseurs qui partagent leur gibier avec la communauté.

La distribution ne doit commencer que dans 15 minutes, mais déjà, Ernest Daniel Nicholas et un de ses gendres s’affairent à remplir l’arrière de sa camionnette. Ce membre du conseil des sages rapportera au total 31 boîtes remplies de viande d’orignal, de poissons et de fruits de mer à sa résidence située à Fort Kent, dans le Maine.

En ce dimanche ensoleillé de la fin de novembre, M. Nicholas a parcouru plus de 140 kilomètres pour se rendre au point de distribution le plus proche, situé dans un petit stationnement près des bureaux administratifs de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk, à Cacouna, au Bas-Saint-Laurent.

Ernest Daniel Nicholas dans un stationnement.
Ernest Daniel Nicholas et sa famille habitent à Fort Kent, dans le Maine. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Il tenait à faire la route afin que ses trois enfants, ses onze petits-enfants, ses trois arrière-petits-enfants ainsi que ses quatre nièces et neveux profitent de la chasse communautaire. En vertu de cette tradition ancestrale chère aux Wolastoqiyik, la viande des animaux tués par les chasseurs est partagée entre les membres de cette Première Nation.

C’est merveilleux de pouvoir profiter des ressources de la communauté, lance-t-il quelques minutes avant de reprendre la route en direction des États-Unis.

M. Nicholas, qui a été membre du conseil de bande durant 19 ans, revendique le retour de sa nation sur le territoire de Parke depuis de nombreuses années. Il connaît bien ce secteur forestier situé en bordure de la route 289, qu’il emprunte dès qu'il revient avec sa famille sur le territoire de ses ancêtres.

Ce n’est pas pour moi, c’est pour nos enfants et nos descendants qu’on travaille. Et c’est pour cela que la nation fait ça, explique-t-il.

Sa nation, justement, a négocié depuis 2019 avec le gouvernement du Québec avant d’en arriver, en juin 2023, à une entente de collaboration exclusive sur ce territoire public d’une superficie de 120 km². La Première Nation a jugé que ce secteur, qui se situe au cœur de son territoire ancestral, était propice à la pratique d'activités traditionnelles.

Trois chasseurs en forêt observent attentivement l'horizon.
Du 20 au 27 octobre 2023, une dizaine de chasseurs ont participé à la première chasse exclusive sur le territoire de Parke. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Kcihkuk : dans la forêt pour un jour historique
Kcihkuk : dans la forêt pour un jour historique

Pour accéder au lieu de rendez-vous à un des points d’entrée du territoire de Parke, il faut rouler environ 25 kilomètres à partir de Saint-Alexandre-de-Kamouraska en direction de Pohénégamook. Une camionnette aux couleurs de la Première Nation fait figure de point de repère afin qu’on ne rate pas le chemin d’accès sur lequel se situe le chalet communautaire récemment construit et dépourvu d’adresse.

Tout au long de la route 289, la présence des Wolastoqiyik se fait sentir. De petites affiches blanches sur lesquelles on peut lire le mot Kcihkuk – qui signifie dans la forêt dans la langue des Wolastoqiyik – sont visibles aux abords de la route. On peut aussi y lire la mention « chasse interdite ».

Cependant, cette dernière phrase s’adresse seulement aux allochtones. Pour les membres de la Première Nation, le 20 octobre 2023 marque un jour historique : ils peuvent enfin chasser l’orignal pour la première fois depuis des lustres sur un territoire exclusif.

Marco Tremblay parcourt ce territoire depuis des mois en prévision de cette journée. Un an plus tôt, il s’affairait déjà à marcher dans la forêt giboyeuse afin de découvrir et de baliser les différents sites occupés par les orignaux, notamment les lieux de restauration et de repos.

L'été dernier, son équipe et lui-même ont préparé les tracés de 1,5 à 2 kilomètres que fréquenteront les chasseurs à la recherche du roi de la forêt. Les sentiers ont aussi été nettoyés pour faciliter l’accès aux zones ciblées.

Toutefois, ces tracés ne serviront pas qu’aux chasseurs. On va prendre un tracé qui va se faire naturellement avec le bois mort qui est tombé. L’orignal prend ces tracés-là lui aussi. C’est beaucoup plus facile pour lui d’y marcher. Ça devient une autoroute d’orignal, explique-t-il.

Après plusieurs années à travailler comme mécanicien, ce résident de Rimouski a accepté il y a trois ans le poste d’agent à la valorisation des activités traditionnelles pour la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk.

Marco Tremblay est manifestement tombé dans la chasse quand il était petit. De nature calme et souriant, on voit qu’il est dans son élément. Et quand on lui parle de chasse, ce même sourire s’élargit. Ses yeux deviennent plus brillants.

Marco Tremblay sourit dans la forêt du territoire de Parke.
Marco Tremblay coordonne cette première chasse communautaire sur le territoire de Parke. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

C'est la relation que j'ai avec l'animal. C’est la discussion quand on calle, comment déjouer l'animal. Pour moi, c’est quasiment comme un jeu d'échecs, décrit-il.

Cet homme de 46 ans aime aussi le caractère imprévisible de cette activité. Il y a des affaires, des sons ou des événements qui vont arriver qui vont faire en sorte que je vais rester surpris, parce que je n’ai jamais entendu ça. C'est vraiment la nature dans toute sa splendeur, ajoute-t-il.

« Je l'ai dans le sang. Ce sont mes traditions. C'est ma culture. »

— Une citation de   Marco Tremblay, agent à la valorisation des activités traditionnelles

La chasse communautaire représente aussi l’occasion pour les chasseurs volontaires et pour Marco de redonner à ceux qui ne peuvent plus pratiquer cette activité ancestrale. On a des aînés, on a beaucoup de gens qui ne peuvent plus aller à la chasse et ça leur manque énormément, note Marco Tremblay.

Laurent Tremblay fait rire Marco Tremblay en forêt. Amusé, Kevin Morais les regarde.
Laurent Tremblay (à gauche) arrive du Saguenay pour participer à cette première chasse communautaire sur le territoire de Parke. «Chasser pour les autres, c’est un loisir. C’est plus relax», dit-il. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Protéger le cheptel, respecter le territoire
Protéger le cheptel, respecter le territoire

La chasse va bientôt commencer, mais l’heure est encore aux anecdotes. Une poignée de chasseurs expérimentés discutent autour d’un petit feu de bois près du chalet communautaire. L’ambiance est détendue. Les frères Laurent et André Tremblay n’ont pas hésité à faire la route en véhicule récréatif à partir de Chicoutimi pour prendre part à cette étape importante pour la communauté.

Quelques minutes plus tard, tout le monde se retrouve à l’intérieur du chalet communautaire devant une immense carte du territoire de Parke. Sous le regard attentif des chasseurs, Marco Tremblay pointe du doigt les tracés et les secteurs à privilégier. Il y va aussi de ses conseils pour préserver le cheptel. Quand on a la chance, on tire le buck avant, insiste-t-il.

Marco Tremblay lance un autre avertissement aux chasseurs avant d’aller à la rencontre du roi de la forêt : si on croise des chasseurs allochtones, il faut demeurer calme et poli, insiste-t-il.

Il reste encore deux jours de chasse sur les terres publiques pour les chasseurs allochtones. Et s’ils n’ont pas encore tué, parfois ils élargissent un peu leur territoire, avertit le responsable. Si vous voyez des gens passer [en véhicule tout-terrain], c’est beau, mais si vous voyez qu’ils peuvent faire fuir les orignaux, demandez-leur de faire attention, nuance Marco Tremblay, qui a privilégié les secteurs de chasse plus éloignés de la frontière du territoire de Parke pour éviter les affrontements inutiles.

Le call de l’orignal et la balle chanceuse

Une fois la réunion terminée, la chasse peut commencer. Les frères André et Laurent Tremblay, le chef conseiller Kévin Morais et la conjointe de Marco, Stéphanie Lavoie, se mettent en route pour se diriger en forêt.

Laurent Tremblay nous avise sans détour que s’il croise un orignal dans son viseur, il ne ratera pas sa chance. Et il compte bien utiliser sa balle chanceuse, qu’il sort d’une des poches de sa veste de chasse avant de la remettre en place.

Marco Tremblay souffle dans un cône de plastique pour imiter les cris des orignaux.
Marco Tremblay imite autant le mâle que la femelle afin d’attirer un orignal dans la mire des chasseurs. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Armé d’un faux panache et de son appeau à orignal, Marco mène la marche. À intervalles réguliers, le guide frotte les branchages en bordure du chemin forestier et appelle les orignaux en imitant le mâle et la femelle. Le groupe attend quelques secondes, à l'affût d’un signe quelconque de la présence de la bête, avant d’avancer à nouveau.

Quelques minutes plus tard, Marco consulte la carte du territoire tout en discutant avec ses compagnons de chasse. L’excitation dans sa voix est palpable. Il y a du buck, il y a de belles places. On va avoir du plaisir! s’exclame-t-il avant de reprendre la chasse.

Cette première incursion en forêt n’a pas porté ses fruits, mais ce ne sera que partie remise dès le lendemain. La première chasse communautaire à l’orignal sur le territoire de Parke durera une semaine.

Sept personnes parlent et rient ensemble devant le chalet communautaire.
Le chalet communautaire vient d’être construit. Il servira de poste d’accueil et de lieu d’hébergement pour les gardiens du territoire. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

« C’est comme si on venait de retomber un peu chez nous »
« C’est comme si on venait de retomber un peu chez nous »

Cette première chasse communautaire sur le territoire de Parke est loin d’être anecdotique pour Kevin Morais, chef conseiller responsable de la gouvernance et de la culture pour cette Première Nation.

Je pense que c'est quand même un moment très important pour l'avenir de la nation. C'est comme récupérer un petit peu des endroits particuliers pour nous, illustre-t-il.

 Kevin Morais discute avec un chasseur.
Laurent Tremblay arrive du Saguenay pour participer à cette chasse. À sa droite, le chef conseiller Kévin Morais, qui chasse depuis plus de 45 ans. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Ça nous permet aussi de récupérer des bêtes dans un endroit où y a moins de risques de conflits, moins de risques d'accidents avec les allochtones, ajoute-t-il.

Il n’est pas uniquement question de chasse sur le territoire de Parke. La Première Nation dispose d’une entente de conservation et de mise en valeur de la faune avec le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs.

C'est aussi de recueillir des données scientifiques, parce que tout ça s'imbrique dans un partage de connaissances. La nation veut aussi devenir la gardienne du territoire, gérer les cheptels, gérer les plantes, précise le chef conseiller.

La cheffe des gardiens du Wolastokuk, Caroline Morais, insiste elle aussi : il faut penser à long terme.

Caroline Morais porte un dossard de chasse en forêt.
Caroline Morais sera responsable des futurs gardiens du territoire que doit embaucher la Première Nation. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

« Pour toutes les Premières Nations, toutes les communautés, c’est toujours de gérer la ressource pour qu’elle soit présente pour les sept générations futures. »

— Une citation de   Caroline Morais, cheffe des gardiens du Wolastokuk

Celle qui se décrit comme étant les yeux et les oreilles du territoire est en poste depuis avril dernier dans le cadre du programme fédéral de gardiens autochtones. D’autres gardiens seront d’ailleurs embauchés éventuellement afin de mener diverses activités traditionnelles sur le territoire de Parke.

On veut que les jeunes reviennent sur le territoire, qu’ils viennent pratiquer des activités, admet Caroline Morais. Elle songe elle-même à initier ses trois enfants à la chasse dès l’an prochain.

Caroline Pigeon tient une boîte de carton dans ses mains en souriant.
Caroline Pigeon et sa famille ont participé à la chasse communautaire sur le territoire de Parke. Elle ne prendra pas de gibier, mais elle peut profiter d’une boîte de poissons et de fruits de mer remise également à l'occasion de la distribution communautaire. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Noël avant Noël pour près de 1000 Wolastoqiyik
Noël avant Noël pour près de 1000 Wolastoqiyik

Près d’un mois plus tard, la discussion avec la cheffe des gardiens se transporte dans le garage de la Première Nation à Cacouna, devant des centaines de boîtes empilées.

Ici, c’est le montage de toutes les boîtes pour mettre le gibier à l’intérieur. Ça représente 975 boîtes qu’on va distribuer dans les quatre prochaines semaines, décrit Caroline Morais.

Pendant que Caroline Morais nous explique les modalités de la distribution, l’homme à tout faire de la communauté, Patrice Larrivée, s’affaire à assembler les boîtes qui vont contenir environ sept livres de viande d’orignal. Celles-ci seront ensuite livrées grâce au camion réfrigéré de la Première Nation.

La chasse communautaire est une tradition qui fait partie des mœurs de plusieurs communautés autochtones. L’objectif principal consiste à partager les fruits de la chasse avec l’ensemble de la communauté, notamment avec les aînés qui ne sont plus suffisamment en forme pour pratiquer cette activité.

En tout, près de 1000 membres de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk profiteront de cette chasse communautaire cette année. Et puisque les membres de la Première Nation sont dispersés en majorité aux quatre coins du Québec, ailleurs au Canada et aux États-Unis depuis la rétrocession au gouvernement de leurs terres sur la réserve de Viger, près de L’Isle-Verte, en 1869, le conseil de la nation a créé 17 points de livraison dans l’ensemble de la province.

Au cours du prochain mois, Patrice Larrivée et sa collègue et copilote Marie-Christine Dubé prendront la route sur des milliers de kilomètres à travers le Québec, de Gatineau à La Tabatière, sur la Côte-Nord, en passant par Roberval, pour partager les denrées avec la communauté.

Patrice Larrivée en est à sa deuxième année à titre de livreur communautaire. Il admet avoir été agréablement surpris par l’engouement des membres l’an dernier.

Patrice Larrivée conduit un chariot élévateur. Son prénom est brodé sur sa veste.
Patrice Larrivée charge les boîtes de victuailles dans un camion réfrigéré à l’aide d’un chariot élévateur. Photo : Radio-Canada / François Gagnon

La première fois, je ne m’attendais pas à ça, avoue-t-il. Le monde était satisfait de ce qu’on leur donnait. Ils disaient tous merci et Joyeux Noël. Nous, on était fiers. On avait hâte d’aller déjà à une autre place pour voir ce que l’autre gang allait dire! explique-t-il.

« On voit les étincelles dans les yeux. Ce sont de vrais mercis. C’est sincère. »

— Une citation de   Marie-Christine Dubé, membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk

Pour Ernest Daniel Nicholas, il s’agit surtout d’une tradition à conserver et à transmettre aux générations futures dont font partie les membres de sa famille.

Ils en parlent tout le temps. Et comme ma femme dit : "Quand tu ne seras plus ici, qui va faire ça?" Un de mes enfants, il va falloir qu’il prenne le relais, conclut-il avant de reprendre la route et de poursuivre ainsi une tradition ancestrale encore bien vivante chez les Wolastoqiyik.

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