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Image : Ils montrent les images sur leur portable.

Les militants antispécistes veulent mettre fin à l'exploitation et à la maltraitance animale, et leur voix résonne de plus en plus fort. Janic Tremblay, de Désautels le dimanche, décrypte leurs revendications dans le cadre d'une série de reportages sur notre relation avec les animaux.

TEXTE ET PHOTOS : JANIC TREMBLAY

« On va parler de notre vrai adversaire : le carnisme. C’est vraiment notre ennemi. »

Karim El-Samra ne pourrait pas être plus clair. Son message ne surprend aucun des 25 militants réunis aujourd’hui au sous-sol du restaurant Vego, à Montréal. Ce sont tous des militants de la cause animale venus assister à une journée de formation du groupe Anonymous for the Voiceless.

Ils y apprennent comment propager plus efficacement leur message et recruter de nouveaux adeptes.

Le carnisme, c’est une idéologie dominante et invisible dans notre société. C’est une série de croyances qui nous conditionne à penser qu’il est normal, naturel et nécessaire de manger des cochons, porter [des vêtements en peau de] vaches et d’aimer les chiens, soutient Karim El-Samra.

Il y a du monde ce matin. Plus de gens que prévu sont venus. Tellement qu’il faudra se déplacer dans un endroit plus grand pour répondre à la demande. Karim El-Samra dit que cela s’inscrit dans une tendance qu’il observe depuis quelque temps. Il parle d’une explosion, d’un véritable mouvement de justice sociale qui commence à prendre vie.

Il n’y a plus de raison de manger de la viande. C’est devenu un choix qui s’explique par le goût, la commodité, la culture et les habitudes.

Une citation de : Karim El-Samra

« Est-ce assez? Quand on voit ce qu’on fait à ces animaux qui ne veulent pas mourir! » poursuit Karim El-Samra.

Il se tient debout à côté d'une projection sur le carnisme.
Karim El-Samra lors d’une activité de formation d’Anonymous for the VoicelessPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Alors qu’il évoque ce qui se passe dans les abattoirs et que s’élève un concert de réprobation dans la salle, une adolescente se met à sangloter dans les bras de son père.

Après avoir séché ses larmes, la jeune végétalienne explique qu’elle habite avec sa mère pendant la semaine, et comme cette dernière ne partage pas ses valeurs et détermine les choix alimentaires, elle doit continuer à manger de la viande contre son gré, ce qui lui est devenu insupportable.

L’empathie de la jeune fille et sa compassion à l’égard des animaux sont incontestables. C’est un trait que partagent tous les gens réunis aujourd’hui. À tel point qu’ils veulent agir.

Une mère de famille qui a participé à une action directe au restaurant Joe Beef et qui désire conserver l’anonymat explique que cela lui a procuré une grande satisfaction.

Dans la vie de tous les jours, je ne peux pas parler de ma véritable passion avec mes amis carnistes. C’est donc avec toutes mes forces que je suis allée crier chez Joe Beef pour exprimer que les animaux ressentent la joie et ont envie de vivre tout comme nous.

Vérités et contre-vérités

Plusieurs arguments seront mis de l’avant, lors de cette rencontre, pour persuader les gens de laisser tomber la viande. Il y sera beaucoup question notamment des liens établis par les professionnels de la nutrition entre la santé cardiovasculaire et la consommation de viande rouge.

Cependant, d’autres arguments beaucoup moins consensuels seront mis de l’avant. Le formateur évoquera la mâchoire humaine, moins spécialisée que celle des grands carnivores, ou encore les intestins soi-disant trop longs pour digérer efficacement la viande.

Il sera aussi question de la nature culturelle et même idéologique de la consommation de la viande. Au point d’affirmer que les êtres humains ne sont pas des vrais omnivores, mais plutôt des omnivores culturels. Autrement dit, que la consommation de viande ne vient pas de la nature, mais plutôt de la culture.

Culturellement nous sommes des omnivores. Mais qu’est-ce qu’il y a de naturel en nous qui est omnivore? Est-ce qu’on a des griffes ou des dents tranchantes? Est-ce qu’on peut attraper un lapin ou une gazelle et les déchirer? On a plutôt appris à être des omnivores. Moi, je suis herbivore, lance Karim El-Samra.

L’affirmation est balayée du revers de la main par le neurobiologiste, philosophe et expert en comportement animal Georges Chapouthier.

Il sourit à l'objectif.
Le neurobiologiste et philosophe Georges ChapouthierPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

C’est faux! lance l’expert.

Sans même considérer notre gros cerveau, sur le plan socioculturel et sexuel, nous sommes des chimpanzés. Le chimpanzé est un omnivore, fait-il valoir. Il mange à l’occasion des singes et des petits animaux. Est-ce que c’est culturel au chimpanzé, est-ce qu’il y a une culture du chimpanzé qui ferait qu’il mangerait de la viande? Tout ça n’est pas très sérieux.

De son côté, l’anthropologue et professeur adjoint en nutrition publique Jean-Claude Moubarac raconte que c’est la nature et la culture qui ont fait de nous ce que nous sommes : des omnivores!

Les données archéologiques nous démontrent que depuis 2 millions d’années, les humains ont mangé de la viande, l’ont transformée par la cuisson et ont aussi consommé des végétaux, des grains et des légumineuses. Cela a été vrai dans toutes les populations avec des variations compte tenu de la disponibilité de ces ressources.

Le spécialiste poursuit en expliquant que la consommation et la cuisson de la viande ont joué un rôle crucial dans le développement et l’évolution du genre Homo. Il raconte que lorsqu'on cuit la viande, on réduit la quantité d'énergie dont le corps a besoin pour digérer.

On en retire plus d’énergie tout en gagnant du temps libre. Il faut savoir que les singes peuvent passer jusqu’à 50 % de leur temps à mastiquer les végétaux afin de pouvoir les digérer. Tout ce temps gagné nous a permis de nous intéresser au monde et d'innover.

Une citation de : Jean-Claude Moubarac, anthropologue et professeur adjoint en nutrition publique

C’est ce qui a fait notre spécificité, souligne l'anthropologue. On ne peut pas se comparer avec les animaux. La culture a tout changé.

Les conditions de vie et de mort de ces animaux

Mais pour de plus en plus de gens, les conditions de vie et d’abattage des animaux d’élevage suscitent des questionnements qui n’avaient pas cours auparavant quant à la place de la viande dans l’alimentation.

On le voit bien quand on s’adresse aux passants qui s’arrêtent pour voir les vidéos tournées dans des abattoirs et présentées dans des événements publics d’Anonymous for the Voiceless, comme celui auquel nous avons assisté en janvier dernier. Ils restent rarement indifférents.

Des membres du groupe discutent avec des passants.
Événement « Cube de Vérité » d’Anonymous for the Voiceless à la station de métro MontmorencyPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

C’est très choquant. Je n'envisageais pas que c’était de même. Ils font ça vraiment? Oh non! Oh non! dit l’un d'entre eux en voyant des animaux qui se débattent encore après s’être fait trancher la gorge.

Un autre homme fait une moue de dégoût en apercevant des poussins mâles qui se retrouvent dans le broyeur quelques minutes après leur naissance, car ils n’ont aucune valeur dans l’industrie avicole des poules pondeuses.

Ils sont mignons ces petits poulets! Et ils les découpent comme ça vivants? C’est sûr que je vais y réfléchir.

Une citation de : Un passant

Une dame qui passe en coup de vent prend le temps de commenter ce qu’elle voit. Je suis très sensible sur ce plan-là. Chaque fois que je vois un documentaire, ça me touche au plus profond de moi-même et je ne sais plus quoi manger.

Des gens masqués montrent des images d'animaux sur des ordinateurs portables.
Événement « Cube de Vérité » d’Anonymous for the Voiceless à la station de métro Montmorency Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Pour les militants qui tentent ce soir de rallier des nouveaux adeptes, tous les produits issus de l’exploitation animale ont été évacués de l’assiette.

C’est le cas de Sarah Fravica qui est végétalienne depuis deux ans. Pour elle, plus de viande, bien sûr. Mais elle a aussi renoncé aux oeufs, au lait, au fromage ou au miel. Sa mère l’a suivie dans cette démarche pendant un an avant d’abandonner, ce qui lui a causé beaucoup de chagrin.

Maintenant, elle a choisi d’exprimer ouvertement sa dissidence lorsqu’il y a de la viande au menu.

Sarah Fravica.
Sarah Fravica, végétaliennePhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Je ne peux plus dissocier un steak de l’image d’un cochon qui se fait égorger. Donc quand je suis assise à la table, je vois de la violence normalisée et ça me met hors de moi. Je n’en peux plus! explique la jeune femme.

J’ai décidé que dorénavant, je vais sortir de table à chaque fois qu’on servira de la viande.

Une citation de : Sarah Fravica

La viande de la discorde

Cette perspective d’une éventuelle fragmentation des tablées fait beaucoup réfléchir la directrice du Département de nutrition de l’Université de Montréal.

Selon certains sociologues, si la tendance actuelle se maintient, il sera un jour impossible de manger en groupe, affirme Marie Marquis. On ne pourra plus que boire. Ce serait une perspective bien sombre de voir l’aliment devenir un sujet de discorde.

Marie Marquis.
Marie Marquis, directrice du Département de nutrition de l’Université de MontréalPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Depuis cette année, elle observe que les aspirants étudiants en nutrition expriment de nouvelles préoccupations.

Il y a des soucis environnementaux et d’éthique animale qui se manifestent, explique-t-elle. Lors de notre événement portes ouvertes, plusieurs sont venus me demander s’ils pouvaient venir étudier en nutrition même s’ils sont végétaliens. Je n’avais jamais vu cela auparavant.

Cela constitue un défi, car les nutritionnistes doivent considérer toutes les sources de protéines. Pas seulement celles d’origines végétales dont la consommation exclusive reste encore l’apanage d’une minorité. De la même façon, ils doivent pouvoir goûter tous les aliments afin de pouvoir se prononcer sur leur goût, leur texture ou leur consistance.

Dans certains cas, la simple manipulation de la viande peut susciter du dégoût ou un malaise profond. Je crois que souvent ces valeurs sont là pour rester. Il y aura un choc si ces étudiants viennent en nutrition. Il va falloir se demander si c’est vraiment compatible avec la profession.

Adieu veau, vache, cochon

Un éventuel abandon de la viande dans le régime alimentaire aurait des conséquences très importantes pour les animaux. La juriste et éthicienne antispéciste Valery Giroux voit deux issues possibles. La première c’est la libération des animaux de compagnie et domestiques.

On envisage maintenant la possibilité de vivre avec des animaux domestiqués sans tomber dans l’exploitation. Ils deviendraient des citoyens à part entière.

Une citation de : L'éthicienne antispéciste Valery Giroux

« Ce serait tout à fait possible. Il faudrait une façon de contrôler les naissances », poursuit Valery Giroux.

Mais comme la libération animale viendrait avec des coûts importants liés aux soins de santé, au logement et même à l’éducation des animaux, c’est peut-être la deuxième solution qui s’appliquerait, selon Valery Giroux : l’extinction pure et simple des animaux qui vivent à nos côtés.

Valery Giroux.
Valery Giroux, juriste, philosophe et antispécistePhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

À l’heure actuelle, les êtres humains traitent les animaux de façon très injuste et sont très peu sensibles à leur sort, soutient Valery Giroux.

Quand on pense que leur libération pourrait être très coûteuse socialement, c’est probablement une raison pour privilégier l’extinction… Laisser disparaître les animaux comme les chiens, les chats, les vaches, les cochons. Il n’y aura plus que les animaux sauvages.

À qui profite l’antispécisme?

À l’Institut national de recherche agronomique en France, cette hypothèse soulève l’ire de la sociologue Jocelyne Porcher.

Libérer les animaux? Mais qu’est-ce que ça veut dire? Le principal reproche des antispécistes, c’est surtout que l’humanité ait domestiqué et se soit approprié les animaux. Mais on peut en faire une tout autre analyse, affirme-t-elle. De mon côté je trouve que la domestication est merveilleuse et extraordinaire!

La chercheuse, qui a elle-même été autrefois éleveuse de brebis, dit que les antispécistes évacuent du portrait un aspect fondamental de notre relation avec les animaux : le travail.

On travaille avec les animaux. On transforme le monde. Grâce à eux, on a parcouru la planète sur les chevaux et on s’est habillés et nourris. La place des animaux, elle est construite par le travail.

Une citation de : La sociologue Jocelyne Porcher

Évidemment ça dépend toujours des conditions, poursuit la chercheuse.

Une truie en porcherie industrielle, ce n’est pas une voie d’émancipation. Mais pour d’autres, ça peut l’être! Imaginez qu’on vive avec les animaux en les laissant faire leurs petites affaires? Qu’est-ce qu’ils feront? Ils n’auront aucun intérêt à vivre avec nous. Qu’est-ce que vous voulez qu’un cheval fasse tout seul dans le pré quand il aura été libéré?

Jocelyne Porcher assise dans le bois à côté d'un cochon et d'une poule.
Jocelyne Porcher, sociologue et directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique, en France Photo : Radio-Canada / Courtoisie de Jocelyne Porcher

Elle donne toutefois raison aux militants de la cause animale lorsqu’il est question de l’élevage industriel et des conditions parfois déplorables de mise à mort dans les abattoirs.

Pour elle, c’est vraiment à ce niveau qu’il faut agir. Elle redoute beaucoup les promesses de l’agriculture cellulaire et de la viande fabriquée en laboratoire. Elle y voit surtout l’influence des grands capitaux et le risque éventuel d’une perte de souveraineté alimentaire.

Les antispécistes veulent une agriculture sans élevage, tout comme les start-up de l’agriculture cellulaire financées par de puissants fonds d’investissement, explique la chercheuse.

On leur met dans les mains le pouvoir de décider ce que l’on va manger. Tous ceux qui fabriquent ces substituts vont les breveter et on risque de devenir dépendant de ces multinationales. Ça change les façons de produire. C’est une destruction de l’agriculture, ajoute-t-elle.

À partir du moment où ces sociétés auront la propriété de l’incubateur et le brevet sur ce qui en sort, on pourra se faire du souci. On sera comme des porcs à l’auge. On nous donnera à manger ce qu’on voudra.

Une citation de : La sociologue Jocelyne Porcher

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