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Attaqué par un tueur en série, il transforme sa vie aux couleurs de Marie-Antoinette

Attaqué par un tueur en série, il transforme sa vie aux couleurs de Marie-Antoinette

Texte : Andréane Williams Photos et vidéo : Rozenn Nicolle

Publié le 17 décembre 2023

La vie de Mark Henderson a été bouleversée à jamais le jour de l’Halloween de 2001. Cet après-midi-là, le tueur en série Bruce McArthur l’a attaqué dans son appartement du quartier gai de Toronto, faisant de lui sa première victime connue. 

Ayant miraculeusement survécu à l’attaque, l’acteur, qui est aussi mannequin, a décidé, après avoir sombré dans une profonde détresse psychologique pendant plusieurs années, de prendre sa revanche sur la vie et d’exprimer sa flamboyance sans complexe. Comment? En transformant son appartement en véritable ode à Marie-Antoinette et au château de Versailles. 

Mark Henderson assis à son bureau, une plume et une coupe de cristal à la main. Un portrait de Marie-Antoinette est encadré et exposé au mur. Un oscar et une pantoufle de verre sont déposés sur son bureau.
Mark Henderson Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Dentelle, vanille et royauté
Dentelle, vanille et royauté

Mark Henderson fait partie de ces personnages plus grands que nature. Il ne possède aucun vêtement de ville, que des costumes. Et, quand il n’est pas en train de divertir les clients d’une épicerie, déguisé en Dracula pour le 31 octobre, il peut être aperçu torse nu dans une manifestation pour dénoncer la violence dans son quartier.

Son excentricité est aussi déconcertante que son hospitalité.

La veille de notre rencontre, il a préparé un gâteau, qu’il a soigneusement décoré de glaçage à la vanille, et installé, avec une bouteille de vin mousseux sans alcool et des coupes en cristal, sur une petite table d’époque en bois verni au milieu de son salon. 

Tout autour sont dispersés des fauteuils roses et bleus aux accoudoirs dorés. Sur le mur du fond, un papier peint en trompe-l'œil donne l’impression qu’on se trouve dans la salle de réception d’un palais. 

Mark Henderson a, sans contredit, le sens de la mise en scène. 

Dans son appartement situé dans une coopérative un peu défraîchie, mobilier baroque, artéfacts d’Hollywood, rideaux en dentelle, chaussures, couronnes et robes de bal excentriques, aucun élément du décor n’a été laissé au hasard. 

Tout y a été chiné ou fabriqué par l’acteur. 

Des photos et des documents sont déposés sur un lit à baldaquin aux draps dorés et pailletés. Une robe d'époque confectionnée par Mark Henderson est adossée à une fenêtre aux rideaux transparents. Le plancher est carrelé noir et blanc et une peinture représentant une femme de la Renaissance est accrochée au mur.
La chambre à coucher de Mark Henderson Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Ses inspirations? Cendrillon, Louis XVI… et le film Liaisons dangereuses.

Je regardais Liaisons dangereuses chez moi, et John Malkovich buvait son thé, étendu sur son sofa, avec Glenn Close. Je me suis dit : pourquoi je ne vis pas dans une pièce comme celle-là?, raconte-t-il en mimant la scène sur une causeuse restaurée par ses soins. 

Pourtant, ces décors inspirés de films et de personnages historiques dissimulent un sombre événement qui habite toujours Mark Henderson et qui a laissé en lui un profond mélange de gratitude et de sentiment d’injustice.

Mark Henderson se regarde et coiffe sa barbe dans un miroir doré.
Mark Henderson Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Halloween macabre
Halloween macabre

C’était terrifiant. J’ai tout de suite su qu’il était là pour me tuer, raconte Mark Henderson, en se remémorant le moment où son assaillant, muni d’un tuyau de métal, l’a assommé d’un coup à la tête devant la porte de son appartement.

C’était le 31 octobre 2001. Mark Henderson rentrait chez lui du travail, vers midi. L'acteur était débordé parce qu'il organisait également la célèbre fête d’Halloween du quartier gai.

C'est à ce moment qu'il a vu Bruce McArthur, qui se tenait tout près de son immeuble. 

Mark Henderson l’a aussitôt reconnu. Le cinquantenaire trapu avait l’habitude de l’aborder dans le quartier.

Je me suis dit : oh non!, je vais devoir lui dire bonjour, raconte-t-il.

Il ajoute que l’homme s’est mis à courir pour le rattraper alors qu’il franchissait le pas de l’immeuble. Il y occupait un appartement au rez-de-chaussée.

J’ai tenu la porte [de l’immeuble]. Nous avons échangé quelques mots au sujet de nos projets pour Halloween. [...] Je pensais qu’il allait continuer son chemin, mais, au moment où j’ai déverrouillé la porte [de mon appartement], l’attaque a commencé, raconte Mark Henderson.

« J’ai cru que le plafond me tombait sur la tête! »

— Une citation de   Mark Henderson

La suite des choses est confuse pour l’acteur. Il se souvient que les coups de tuyau se sont mis à pleuvoir sur lui, que le sang a coulé sur son crâne et qu’il a momentanément perdu l'ouïe. 

Il avait l’air d’un animal, dit-il avec effroi, en portant ses bras au-dessus de la tête pour mimer les coups de son agresseur.

Mark Henderson dit s’être débattu et avoir crié, mais que personne ne l’a entendu. Il a ensuite empoigné un chandelier qui se trouvait dans son appartement pour se défendre.

Mark Henderson en gros plan. Un papier peint trompe-l'œil collé au mur donne l'impression d'être dans une salle de réception.
Mark Henderson Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Et là, je me suis dit : je ne veux pas quitter cette planète en le frappant avec cet objet. Je ne pouvais pas faire cela. J’ai déposé [le chandelier]. Je pense que cela l’a profondément troublé, raconte Mark Henderson d’une voix douce et posée.

Il dit qu’il s’est alors précipité sur le téléphone pour composer le 911. Son attaquant a tenté de sectionner le câble du téléphone, avant de l’implorer de ne pas le dénoncer et de prendre la fuite.

Il se tenait le visage entre les mains en me disant : "S’il te plaît, ne leur dis pas que c’était moi!”, se souvient l’acteur.

Bruce McArthur pose devant les chutes Niagara sur son compte Facebook.
Avant son arrestation, Bruce McArthur était un homme en apparence ordinaire. Sa page Facebook était remplie de recettes, de photos de chats ainsi que des clichés de ses enfants, de ses petits-enfants et de lui portant un costume de père Noël. Photo : La Presse canadienne / Facebook

Cet homme, Bruce McArthur, allait devenir des années plus tard, le tueur en série du Village

Mark Henderson se regarde dans un miroir. Il porte un costume rose et une bannière autour du tronc qui dit : Roi de la Fierté.
Mark Henderson vit dans la communauté gaie de Toronto depuis des décennies. Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Victime ignorée, futur tueur relâché
Victime ignorée, futur tueur relâché

Durant l’agression, Mark Henderson a subi une fracture du crâne ainsi qu’une fracture du bras gauche et de deux doigts. 

Il dit qu’il n’a jamais eu la possibilité de raconter son attaque à la police.

Bruce McArthur, un père de famille encore inconnu de la police à l’époque, s’est rapidement rendu aux forces de l’ordre après le drame, et le Service de police de Toronto n’a jamais cru bon d’interroger Mark Henderson. 

Pourquoi? L’acteur ne le comprend toujours pas.

Il a pourtant tenté de donner sa version des faits après l’attaque en se rendant dans un poste de police dans les semaines qui ont suivi, mais on ne l’a pas pris au sérieux.

Un inspecteur est arrivé et m’a dit d’attendre. Il a appelé son collègue et lui a dit : "C'est le travailleur du sexe dans l’affaire McArthur." Son collègue a levé les yeux au ciel devant moi , raconte Mark Henderson. 

J’étais vraiment en colère. Je voulais que quelqu’un entende ma version des faits, mais cela n’a pas intéressé la police, ajoute-t-il.

La police fouille une propriété sur Mallory Crescent, à Toronto, le 4 juillet 2018.
Les corps démembrés des victimes ont été retrouvés après des recherches dans une propriété de Mallory Crescent, à Toronto.  Photo : La Presse canadienne / Tijana Martin

C’est d’autant plus troublant que, durant les mois précédant l’attaque, Mark Henderson avait contacté la police de Toronto à de nombreuses reprises. Pendant l’été, l'acteur se sentait épié, traqué. Il recevait des dizaines d’appels téléphoniques anonymes par jour. 

Quelle en était la cause et qui l'auteur des appels pouvait-il bien être? Jusqu’à ce jour, Mark Henderson n’en a aucune idée. 

Chaque fois qu’il a contacté les autorités pour demander de l’aide, il a pris soin de l'inscrire dans un calepin. En tant qu’ancien infirmier, il savait que ce genre de notes pourrait éventuellement servir s’il lui arrivait quelque chose.

« J’ai demandé à la police de m’aider à identifier l’origine des appels, mais on m’a ridiculisé. Un agent m’a dit : "Vous devez être un homme exceptionnel pour que tous ces gens vous courent après!" »

— Une citation de   Mark Henderson

Près de 23 ans plus tard, il conserve toujours les feuilles de ce carnet ainsi que tous les autres documents liés à l’agression, comme les photos de ses blessures, ses radiographies et son rapport d’hôpital daté du jour du drame, dans un porte-documents rangé dans le garde-robe de sa chambre.

Mark Henderson n’a pas été appelé à témoigner.

La lecture du procès-verbal de l’audience peut laisser perplexe.

Le document révèle que la Couronne considérait qu’il n’était pas dans l’intérêt public d’incarcérer Bruce McArthur, décrit comme un homme manifestant des remords et sans antécédents de violences.

La Couronne qualifie également Mark Henderson de travailleur du sexe, bien que ce dernier soutienne aujourd’hui qu’il ne travaillait plus dans cette industrie depuis une dizaine d’années. 

Le juge W.P. Bassel, qui présidait l’audience, se montre également sympathique envers l’accusé.

Vous avez fait une erreur ce jour-là, mais vous me semblez être une bonne personne et je doute que nous vous revoyions ici de toute manière. Je suis certain que vous allez chercher de l’aide et profiter de la vie, et que vous serez content d'organiser le mariage de votre fille, dit-il à Bruce McArthur, avant de lui souhaiter bonne chance. 

L’avocat de la Couronne de l’époque, Michael Leshner, n’a pas accepté notre demande d’entrevue. 

Bruce McArthur a évité la prison et écopé d’une condamnation de deux ans avec sursis, avec une peine à purger dans la communauté. La cour lui a également interdit de fréquenter le quartier gai.

Cette simple tape sur les doigts allait par la suite lui permettre de tuer huit hommes sans être inquiété, comme l’explique l’auteur de nombreux livres sur le crime et ancien reporter aux affaires criminelles du magazine LGBTQ+ Xtra!, James Dubro.

Des croquis de 8 personnes, côte à côte.
Les victimes de Bruce McArthur : Skandaraj Navaratnam, 40 ans, Andrew Kinsman, 49 ans, Selim Esen, 44 ans, Abdulbasir Faizi, 44 ans, Kirushna Kumar Kanagaratnam, 37 ans, Dean Lisowick, 47 ans, Soroush Mahmudi, 50 ans, et Majeed Kayhan, 58 ans. Photo : Radio-Canada / John Fraser/CBC News

Le septuagénaire fait partie de la communauté LGBTQ+ de Toronto depuis des décennies. Il a couvert l’enquête sur les disparitions de huit hommes dans le village gai entre 2010 et 2017 et connaît bien Mark Henderson. 

Mon Dieu! la police a vraiment ignoré d'importants signaux d’alarme dans l’affaire Mark Henderson!, s'exclame-t-il.

S’il reconnaît que le fait de ne pas avoir retrouvé de corps a compliqué l’enquête policière sur les disparitions dans le quartier gai, il croit que certains des meurtres auraient pu être évités, si la police s’était intéressée à l’attaque de 2001. 

Le journaliste James Dubro a suivi de près l’affaire Bruce McArthur.
Le journaliste James Dubro a suivi de près l’affaire Bruce McArthur. Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

La police a classé [l’agression de Mark Henderson] et ne l'a pas mentionnée, alors que des indices reliaient [Bruce] McArthur à la disparition des trois premiers hommes entre 2010 et 2012, explique James Dubro.

En 2021, un examen indépendant sur les enquêtes au sujet des personnes disparues, mené par l’ancienne juge Gloria Epstein, a conclu que la discrimination systémique a engendré de graves lacunes dans la manière dont les enquêtes policières, notamment celle de l'affaire McArthur, avaient été menées à Toronto.

Dans une déclaration par courriel, le Service de police de Toronto reconnaît qu'il y a eu des lacunes dans le travail des policiers dans l’affaire McArthur.

Nous reconnaissons que des membres de la communauté LGBTQ2S+ de Toronto ne se sont pas sentis écoutés, ont eu l’impression que leurs inquiétudes ont été minimisées et qu’ils ont été injustement tenus pour responsables de leur propre agression, déclare le Service de police de Toronto par courriel.

Mark Henderson assis sur une causeuse rose dans son salon. Devant lui, une couronne est installée sur une petite table rose. Une robe royale en velours rouge et en fourrure blanche est exposée à côté de lui.
Mark Henderson a transformé son appartement en ode aux couleurs de Versailles. Il a fabriqué lui-même plusieurs des objets et éléments de décoration qui parsèment son logement. Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Une vie haute en couleur
Une vie haute en couleur

Après avoir sombré dans une profonde détresse psychologique pendant quatre ans, Mark Henderson décide, en 2007, de devenir policier auxiliaire pour faire changer les choses.

Son objectif : améliorer les relations entre la communauté LGBTQ+ et les forces de l’ordre. Mark Henderson évoque des cafés-rencontres avec les autres policiers et des membres de la communauté ainsi que sa participation au défilé de la Fierté de 2008, auquel il a pris part avec d'autres policiers.

Il faut comprendre à quel point les policiers ont été violents envers les homosexuels. [...] Ils étaient tous Blancs. Les gens de couleur, les femmes, les homosexuels étaient tous des citoyens de seconde classe pour eux. Si on était un policier, on était superman, explique-t-il.

La page couverture d’un magazine des années 1960 destiné à la communauté gaie titre : Que faire en cas d’arrestation.
La page couverture d’un magazine des années 1960 destiné à la communauté gaie titre : Que faire en cas d’arrestation. Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Toutefois, en 2009, après deux ans passés à porter l'uniforme, Mark Henderson décide de quitter les forces de police auxiliaires pour se consacrer à son art.

Durant cette période, il s’installe dans un autre appartement de la même coopérative et décide de transformer ce dernier de fond en comble. 

« Vous avez vu Joaquin Phoenix dans Joker? Quand les gens vivent des choses terribles, ils sombrent pendant un moment, puis leur énergie revient. Je voyais qu’on donnait à des gens la permission de devenir fous après avoir vécu quelque chose de terrible et je me suis dit : pourquoi ne m’autoriserais-je pas à être fabuleux, à m’assumer pleinement, à vivre ma vie en couleur et à donner à cette histoire une fin heureuse? », raconte-t-il.

Un pied de nez à la vie, qu’il sait bien trop fragile depuis son agression.

Un brin philosophe, Mark Henderson explique que chaque meuble et chaque objet dans son appartement lui a été envoyé par l’Univers

La robe de velours exposée dans son salon a, par exemple, été confectionnée à partir de tissus trouvés dans un conteneur à ordures contenant les restes d’une vente de bric-à-brac. 

Une couronne décorative inspirée des joyaux de la Russie impériale a quant à elle été fabriquée avec le couvercle en plastique d’un contenant de poulet rôti et de faux diamants achetés au Dollarama.

Découvrez l'appartement de Mark Henderson. Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicole

Mark Henderson a également appris à transformer de vieux meubles en repeignant la charpente de bois et en teignant le tissu. 

L’acteur dit que, maintenant, il vit heureux dans un monde de rêve, même si le souvenir du jour de l’Halloween de 2001 le hante toujours.

J’ai mal pour les autres victimes et leur famille. [...] Quand on y pense bien, il y a huit autres appartements de ce genre qui auraient pu voir le jour, mais qui n’existeront jamais.

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