•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Vous naviguez sur le site Radio-Canada

Début du contenu principal

La beauté du monde ordinaire de Joe Average

La beauté du monde ordinaire de Joe Average

« Mon art, c’est ma représentation du monde que je veux voir : heureux, lumineux, coloré, simple. Mes peintures sont de petites lettres d’amour à ce monde. »

Texte et photos : Monia Blanchet

Publié le 1 décembre 2023

Dans son logement au quatrième étage d’un immeuble dépourvu d'ascenseur du centre-ville de Vancouver, Joe Average, artiste peintre et photographe de renommée internationale, s'installe doucement au coin d’un canapé d’un blanc immaculé.

Les sorties se font rares pour le sexagénaire, qui se déplace désormais en fauteuil roulant. Il a également cessé de peindre, il y a plusieurs années, en raison de sa vue qui décline. L’art et la santé, ce sont deux notions qui sont intimement liées dans l’étonnant parcours de Joe Average, qui a été déclaré séropositif il y a plus de 35 ans.

Joe Average, assis dans son canapé dans son appartement de Vancouver, en octobre 2023.
Joe Average ne sort que très peu de son appartement. Photo : Radio-Canada / Monia Blanchet

C’est mon médecin qui m’avait dit que j'aurais intérêt à mettre de l’ordre dans mes finances parce que je n’avais probablement que six mois à vivre, raconte-t-il au sujet du moment où il a reçu son diagnostic, à l’âge de 27 ans.

Sans emploi, il a alors décidé de profiter de chaque moment qu’il lui restait pour se consacrer à quelque chose qu’il aime et de s’en donner les moyens.

La seule chose que je faisais à l’époque qui suscitait un peu d'intérêt, c'était les gribouillis que je faisais dans mes cahiers. Alors je me suis dit : je vais mettre cela sur un grand papier pour voir si je ne peux pas vendre ces trucs et en vivre, raconte-t-il simplement.

Peintures de Joe Average, celle de droite représentant une femme et celle de gauche un homme avec un collage de photo au niveau du nez.
À ses débuts, Joe Average cherchait un style qui lui était propre. Il faisait des exercices de création avec des photos prises dans les magazines, comme l'oeuvre à gauche intitulé James Dean. Mais c’est avec Frieda Frankfurter, à droite, qu’il a su qu’il avait trouvé son style.  Photo : fournie par Joe Average

Joe Average a pris ce qu'il avait sous la main pour créer ses premières oeuvres au fusain comprimé. Je dessinais sur des feuilles de journaux d’école parce que mon copain de l’époque était enseignant et que nous n’avions pas beaucoup d’argent.

À sa grande surprise, la première exposition qu’il met sur pied avec ses oeuvres est un succès.

Un artiste ordinaire

Adolescent, Joe Average est fasciné par le Western Front, un groupe de créateurs de Vancouver dont les membres s’étaient affublés de noms d’artistes originaux.

C’est en remarquant dans de vieux magazines le dessin d’un visage masculin repris sur le corps d’un laitier, d’un postier, d’un policier, d’un pompier, l’homme ordinaire (en anglais, The Average Joe) comme il le nomme, qu’il scelle, à l’image du Western Front, son identité d’artiste.

C’est drôle parce que cela m’allait parfaitement. Je n’avais pas à avoir une personnalité extravagante pour ce nom. J’étais une personne ordinaire. J’étais de taille moyenne. Je créais des oeuvres ordinaires.

Brock David Tebbutt, son nom à la naissance, devient alors Joe Brock Average, nom qui figure maintenant sur ses papiers officiels.

L’artiste autodidacte crée des images aux formes géométriques, épurées, joyeuses, colorées, peuplées de fleurs, d’animaux, d’insectes ou de visages, reconnaissables entre toutes.

Une œuvre de Joe Average : <em>Attendre</em> représentant deux zèbres, museau contre museau.

De la création à la compassion

Joe Average a défié les premiers pronostics de son médecin. Les traitements pour le sida dont il est atteint lui ont permis de prolonger sa vie, et surtout, de faire de l’art et de continuer à l’utiliser pour faire sa part pour les autres et soutenir les causes qui lui tiennent à coeur.

Au cours de sa carrière, il a apporté son aide à divers organismes, des centres de soins pour enfants aux associations communautaires comme A Loving Spoonful, qui fournit des repas aux personnes en fin de vie.

Joe Average s'appuie sur une boîte de nourriture, à Vancouver, en 2019.
Joe Average a lui-même fréquenté l’organisme A Loving Spoonful pendant quelques années. Il est heureux d’avoir pu aider ce dernier à emballer des repas pour les personnes dans le besoin. Photo : Radio-Canada / Lien Yeung

Dès qu’il a su qu’il pouvait vivre de son art, il n’a pas hésité à donner de son temps et de ses oeuvres à des organismes de charité, particulièrement celles qui aident les personnes qui ont le sida, résume Carole Sabiston, une amie très proche, ancienne enseignante d’arts plastiques à l’école que fréquentait Joe, adolescent.

Carole Sabiston a un grand respect pour l’homme qu’il est devenu.

« Joe est charismatique. Il est doux, vif d’esprit, attentionné. Il est incroyablement positif en dépit de l’adversité. Il est très généreux et hautement apprécié. »

— Une citation de   Carole Sabiston
Portrait de Carole Sabiston, octobre 2023, à Vancouver.
Carole Sabiston a vu très tôt le talent de Joe, même à une époque où lui-même ne savait pas qu’il en avait.  Photo : Radio-Canada / Monia Blanchet

Elle ajoute que, par l’art, il sensibilise les gens au VIH/sida, aide des organismes de bienfaisance et défend les intérêts de la communauté LGBTQ+.

Les contributions de l’artiste sont reconnues à l’échelle locale, nationale et internationale. En 1991, il est l’un des 50 Canadiens invités à un déjeuner avec le prince Charles et la princesse Diana. La même année, une de ses oeuvres est choisie pour être l’affiche de la première Semaine canadienne de sensibilisation au sida.

Joe Average serre la main de la princesse Diana à Rideau Hall en 1991.
Joe Average lors de sa rencontre avec la princesse Diana à Rideau Hall en 1991. Photo : Fournie par Joe Average

Joe Average est devenu un symbole de compassion, d'inclusion et d’espoir face à la maladie, comme l’explique Lorne Mayencourt, un ami de longue date, fondateur de Friends For Life, un organisme de Vancouver qui prodigue des services de santé et de mieux-être aux personnes malades.

Un trait distinctif

Joe Average raconte qu’un tableau qu’on lui a commandé représentant la maison de Friends For Life devient un tournant dans le développement de sa pratique artistique.

Je n’arrivais pas à avoir des lignes définies, dit l’artiste, dont les oeuvres étaient désormais à l’huile. Puis, il m’est venu à l’esprit d’utiliser du ruban adhésif. Si je l’appuyais très fort sur le canevas, je pouvais avoir des lignes droites.

L’inspiration finale pour ce qui deviendra le trait distinctif de ses oeuvres aux formes et aux couleurs bien définies, et aux lignes franches lui viendra d’une visite à New York.

Il était dans une église à New York et il regardait les vitraux. Il a été tellement inspiré par les couleurs que, à son retour, il s'est mis à peindre en utilisant un effet de vitrail avec des lignes noires pour bien définir la peinture, explique Lorne Mayencourt.

Potrait de Lorne Mayencourt, assis dans un fauteuil, en octobre 2023, à Vancouver.
Depuis leur rencontre aux Gay Games, en 1990, Lorne Mayencourt voue une admiration à l’homme comme à l’artiste qu’est Joe Average. Photo : Radio-Canada / Monia Blanchet

C’est avec cette technique qu’il crée One World, One Hope, l'affiche de la 11e Conférence internationale sur le sida, à Vancouver, en 1996.

L’oeuvre, qui exprime la fragilité face à la maladie et le besoin de travailler dans l’amour et la solidarité, demeure aujourd’hui encore l’une de ses plus connues.

« Cette peinture m’a rendu célèbre et c’est pourquoi je dirais que c’est probablement ma peinture préférée. »

— Une citation de   Joe Average
Peinture de Joe Avergae représentant des visages cubiques qui s'entrecroisent.
Oeuvre intitulée One World, One Hope de Joe Average - 1996  Photo : fournie par Joe Average

Le syndrome de l’imposteur

Malgré la reconnaissance de ses pairs, Joe Average a toujours souffert du syndrome de l’imposteur. Le fait de ne pas avoir de formation formelle en beaux-arts l’a longtemps hanté.

J’ai toujours en tête la peur que quelqu’un m’appelle pour me dire que la peinture est tombée du canevas ou que les couleurs ont pâli, et qu’il veut récupérer son argent. Heureusement, ce n’est pas arrivé.

Avec les années, il assume son manque de confiance en lui et accepte sa place au sein de la communauté artistique.

Autoportrait de Joe Average, avec le texte en anglais « Parfois, je sais exactement où tracer des lignes. Parfois je n'ai aucune idée. Je deviens nerveux, effrayé, comme si je n'avais jamais dessiné avant. »
2016 - Autoportrait de Joe Average « Parfois, je sais exactement ou tracer des lignes. Parfois je n'ai aucune idée. Je deviens nerveux, effrayé, comme si je n'avais jamais dessiné avant. » Photo : fournie par Joe Average

Quelquefois, le doute revient, mais la plupart du temps, je suis heureux. À 66 ans, je suis très bien avec moi-même.

Des anecdotes que lui rapportent des amis, comme celle d’une femme âgée, en Inde, aperçue vendant des t-shirts brodés à l’effigie de One World, One Hope, lui confirment sa notoriété acquise ici et à l’étranger.

Ça, c’est le moment où je me suis dit : okay, j’ai réussi! Il y a quelqu’un en Inde qui copie mon art pour vendre des t-shirts sur le bord de la route. Je crois que j’ai réussi, raconte Joe Average en riant.

Un chandail sur une étalage de petit magasin sur lequel est représentée l'œuvre de Joe Average, <em>One world, One Hope</em>.
Ce chandail, sur lequel est représenté l'oeuvre de Joe Average, One world, One Hope, a été trouvé sur un étalage en Inde. Photo : Fournie par Joe Average

Porter sa créativité

Aujourd’hui affaibli par la maladie et souffrant de lipodystrophie, l’un des effets secondaires de la thérapie contre le VIH (trithérapie), Joe Average ne peint plus. Il n’a cependant rien perdu de sa verve et de son regard lucide et aimant sur le monde dans lequel il s’est forgé une vie modeste.

Je vis d’une pension, et les reproductions de mes peintures que je vends me permettent de payer mon épicerie et d’autres biens.

S’il se permet quelque extravagance, c’est dans son code vestimentaire, qu’il soigne depuis le commentaire d’une fillette, il y a quelques années, à propos de son apparence et de son visage émacié.

Une petite fille dans une épicerie m’a regardé et m’a demandé : "Monsieur, pourquoi avez-vous des trous dans le visage?", raconte-t-il, évoquant le regard méfiant et le départ précipité de la mère et l’enfant.

Il s’est alors fait la promesse d’attirer sur lui un autre regard. C’est à travers sa tenue vestimentaire qu’il a trouvé le moyen d’y parvenir. Avec des complets à prix réduit agencés avec ses chaussures Fluevog achetées à rabais, précise-t-il.

Complet de couleur foncée, chemisier blanc et vernis à ongles de couleur, dans l’intimité de son appartement, Joe Average raconte que, à défaut d’exposer ses toiles, il affiche dorénavant sa créativité dans sa recherche d’élégance.

Une oeuvre qui perdure

L’oeuvre de Joe Average continue de porter ses fruits pour sensibiliser la population et susciter l’empathie envers les personnes vulnérables, malades ou démunies.

En 2021, durant la pandémie, il produit des masques aux couleurs de l’une de ses peintures représentant des abeilles, Bee Safe. Une partie des profits tirés de la vente des masques est versée à l'Hôpital pour enfants de la Colombie-Britannique.

Son oeuvre One World, One Hope est devenue un casse-tête dont une partie des profits va à l’organisme PAL (Performing Arts Lodges), qui offre des résidences abordables pour les artistes âgés.

Je les soutiens parce que je vais probablement me retrouver là un jour, dit-il en riant. 

Lors du défilé de la Fierté gaie, à Vancouver, durant l’été 2023, un autobus de Translink arborait une reproduction d’une toile de Joe Average.

Toutefois, c’est auprès des jeunes qu’il souhaite le plus diffuser son message d’espoir, de tolérance et de résilience.

Invité dans une école secondaire pour un projet de bibliothèque humaine en juin dernier, Joe Average s’est présenté aux élèves comme un livre ouvert sur le thème Being Average. Les jeunes ont pu parcourir son histoire en lui posant des questions.

Il en a profité pour leur prodiguer ses conseils en leur parlant du sida toujours présent et de relations sexuelles protégées, du regard dans les yeux qui inspire la confiance et des actes de gentillesse qui enrichissent la vie, sa propre vie et celle des autres.

Ces jeunes m’ont réellement écouté, dit-il fièrement, en faisant référence aux dizaines de lettres reçues après ses passages dans les écoles remplis de l’amour et de la bienveillance qu’il veut propager.

Il tire des leçons de son enfance difficile où l’amour familial était une denrée rare et de l’attitude positive qui lui a permis de cheminer tout au long de sa vie.

On m’a fortement encouragé à quitter le nid familial très tôt à cause de mon orientation sexuelle. J’ai grandi très vite et beaucoup appris à propos du monde et de moi.

En 2021, Joe Average est devenu membre de l’Ordre de la Colombie-Britannique. Recevoir cette distinction l'a profondément marqué et ému. Photo : Fournie par Joe Average

Membre de l’Ordre de la Colombie-Britannique, la plus haute distinction décernée par la province, Joe Average résume son histoire dans les mots formulés par une amie.

"Tu es un guerrier empreint de sagesse", m’a dit une amie un jour. Je pense que cela me définit vraiment, c’est comme cela que je résumerais ma vie, conclut-il avec fierté.




La photo de couverture de ce récit numérique a été prise par Mavreen David.

Partager la page