•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Vous naviguez sur le site Radio-Canada

Début du contenu principal

Le pouvoir des vagues

Le pouvoir des vagues

Une Première Nation tente de retrouver sa terre ancestrale grâce à un projet ambitieux : maîtriser l'océan pour créer de l’énergie.

Texte et photos : Camille Vernet

Publié le 27 novembre 2023

La dernière volonté de mon grand-père, c’était que je reste ici. Alors je reste, dit Darrell Williams Jr., membre de la Première Nation Mowachaht-Muchalaht, l’un des derniers habitants de Yuquot, sur l’île Nootka.

Darrell Williams Jr. devant la baie de l'île de Yuquot, fin octobre, en Colombie-Britannique.
Darrell Williams Jr. aime la solitude et le calme de Yuquot, où il vit toute l’année avec son père et son fils.  Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

De ce qui était une communauté bien plus grande et soudée, il ne reste qu’une seule famille qui vit aujourd’hui sur cette île au large de la Colombie-Britannique.

La Première Nation Mowachaht-Muchalaht souhaite ardemment se réapproprier ce village ancestral, dont les membres ont été contraints de s'éloigner dans les années 1960.

La puissance des vagues, une source d'énergie renouvelable abondante qui tire sa force de l'environnement insulaire qui l'entoure, pourrait rapprocher cette communauté autochtone de son but.

La puissance de l’océan

L'océan Pacifique martèle férocement les falaises de l'île Nootka, située à l'extrémité ouest de l'île de Vancouver.

On est au bout. Le prochain arrêt, c’est le Japon, dit Roger Dunlop, tandis qu’il manœuvre un bateau de pêche sous la pluie battante. Le responsable de la gestion des terres de la Première Nation Mowachaht-Muchalaht fait office de guide pour la journée.

Une main sur le gouvernail et l’autre sur l’anse de sa tasse de café, il ne semble pas perturbé par les vagues déferlantes qui nous font tanguer de haut en bas.

À bord, Riley Richardson, chercheur à l’Institut régional du Pacifique pour la découverte de l'énergie marine (PRIMED), de l’Université de Victoria, est accroché fermement au rebord du bateau. C’est la force des vagues, qui rend les passagers livides, qu’il tente d’évaluer.

Le bateau s’arrête au milieu de l’océan qui s'étend à perte de vue. Seule une petite bouée jaune est visible à l’horizon. Elle mesure le temps qui s'écoule entre les deux crêtes et la direction des vagues, explique le chercheur.

L'énergie houlomotrice, qui exploite l'énergie du mouvement de la houle, est au centre de sa recherche. L'avantage de l'énergie produite par les vagues, c'est qu'elle peut se déplacer sur des centaines de kilomètres avec une très faible perte, dit-il.

Cette source d'énergie ne doit pas être confondue avec l'énergie marémotrice, qui découle de l'exploitation des mouvements des marées.

Riley Richardson accoté dans un bateau sur l'eau, près de l’île Nootka, en Colombie-Britannique, fin octobre 2023.
Riley Richardson, chercheur à l’Institut régional du Pacifique pour la découverte de l'énergie marine (PRIMED), de l’Université de Victoria, est venu évaluer le terrain pour l’aménagement possible de câbles électriques sous-marins près de l'île Nootka. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Le chercheur espère que le projet produira suffisamment d’électricité pour répondre aux besoins d'une quarantaine d'habitations du village de Yuquot.

En langue autochtone, Yuquot signifie où les vents soufflent de tous les côtés.

Les tempêtes y sont fréquentes en hiver. C'est ce que nous essayons d'exploiter, qu'il s'agisse de tempêtes dans le Pacifique Nord ou plus proches du littoral, affirme Riley Richardson.

Le projet en est encore à l'étape de la recherche, mais s'il se concrétise il pourrait ouvrir la voie à d'autres communautés.

Roger Dunlop accoste dans les eaux calmes de la baie. Nous sommes à Yuquot. C'est le village d'été des Mowachahts. Les gens y ont vécu jusqu'aux années 1960-1970, et c'est l'endroit que la communauté aspire à retrouver, dit-il, avant de débarquer du bateau.

Carte avec un zoom sur le nord-ouest de la Colombie-Britannique pour montrer l'île de Nootka.

Yuquot est un site historique, classé au patrimoine national. Pendant plus de 4300 ans, c’était la capitale de 17 peuples autochtones du détroit de Nootka. Puis, au 18e siècle, la baie est devenue un lieu de rencontre entre Premières Nations, explorateurs et commerçants européens et un important centre commercial et diplomatique.

De ce qui était une communauté de pêcheurs dynamiques, il ne reste, aujourd'hui, que trois habitants, quelques maisons, une église et un phare.

La maison de la famille Williams fait face à l'océan, nichée dans la baie de Friendly Cove.

La vie à Yuquot

Depuis 15 ans, Darrell Williams Jr. vit dans ce paysage sauvage à environ une heure de bateau de la ville de Gold River.

À l'exception des touristes qui sont de passage en été, la vie sur l'île est empreinte de solitude. Pendant l'hiver, nous ne voyons personne, à moins d'aller en ville, explique Darell, qui vit avec son fils de 19 ans et son père.

Il n'y a pas de réception cellulaire ni de connexion à un réseau électrique. Malgré la présence de panneaux solaires, lors de notre visite, l'électricité ne fonctionne pas dans la maison, car le générateur est en panne.

Seule la lumière du soleil atténuée par les nuages sombres éclaire le salon de Darrell. Nous avions une éolienne, mais elle n'arrêtait pas de tomber en panne, dit-il.

Accrochée au mur, une photo montre Ray et Terry Williams, ses grands-parents, sur un quatre-roues, un sourire radieux aux lèvres. C’est en hommage à ses grands-parents, qui sont décédés récemment, qu'il s'est engagé à vivre ici.

Les yeux sombres de Darrell s'illuminent lorsqu'il parle de son grand-père. C'était la personne la plus sociable que j'ai jamais rencontrée.

Ray rêvait de voir la communauté renaître. Il aurait aimé que le projet d’énergie avec les vagues se réalise. Il avait beaucoup d’espoir, mais il n'a pas pu être là pour le voir, dit Darrell.

Attachés au territoire, ses grands-parents ont résisté aux nombreuses incitations à déménager.

Photo d'archive du village de Yuquot avec plusieurs bâtiments, maisons et infrastructures, en 1949, sur l’île Nootka, en Colombie-Britannique.
Avant 1960 et la fermeture de différentes infrastructures, une petite communauté vivait encore à Yuquot . Photo : archive I-62926 fournie par le Musée royal de la Colombie-Britannique

Une communauté déracinée

La majorité des membres de la Première Nation Mowachaht-Muchalaht sont aujourd’hui établis à quelques kilomètres de Gold River, dans le village de Tsa'Xana.

Dans les années 1960, la fermeture de services essentiels, le manque de maintien des infrastructures et le déclin de l’industrie de la pêche ont contribué à leur exode.

« Ils ont fermé l'école, et tout le monde a dû déménager. »

— Une citation de   Edward Jack, qui a vécu sur l’île pendant son enfance

Plusieurs aînés de la communauté, qui ont vécu à Yuquot dans leur enfance, ont témoigné du choc subi au moment de leur départ.

Anthony Dick a quitté l’île à l'âge de 8 ans. Je n'ai pas eu le choix. Nos parents n'ont pas eu le choix, raconte-t-il. C'était mon terrain de jeu. J'ai grandi dans les environs. Je connaissais chaque rocher sur lequel je grimpais.

Margaret Rose Amos a vécu à Yuquot jusqu'à ses 13 ans. Elle raconte que de nombreux membres de la communauté vivaient alors de la pêche. Ils ont commencé à perdre leurs bateaux. Mon père a perdu ses deux bateaux à cause de la tempête. Il n'avait donc plus d'emploi.

La promesse de nouveaux logements et d'emplois à l'usine de pâtes et papiers d'Ahaminaquus, située sur l'île de Vancouver, à une cinquantaine de kilomètres de Nootka, a également incité les membres de la communauté à quitter les lieux.

Cependant, la réalité de la vie à Ahaminaquus, au pied de l’usine, s'est révélée bien loin des promesses. C’était horrible, se souvient Margaret Rose Amos.

Nous vivions avec la sciure et l'odeur de l'usine. Nous ne pouvions jamais laisser les fenêtres ouvertes. Nous ne pouvions pas suspendre les vêtements. Les enfants ne jouaient pas dehors. Nous ne pouvions plus nous baigner dans l'eau parce qu'elle était polluée, il n'y avait plus beaucoup de poissons, dit-elle.

Les emplois à l’usine de pâtes et papiers promis ne se sont concrétisés que pour une poignée de membres de la Première Nation, comme le décrit un article publié dans la revue universitaire American Studies (AMSJ) en 2006.

La communauté qui s’était donc déplacée pour avoir de meilleures conditions de vie et des emplois stables s’est retrouvée dans une situation bien pire qu'auparavant.

L’article relate également que, après des plaintes répétées concernant les problèmes de santé liés à la respiration, à la contamination de l'eau et aux conditions de logement inadéquates, un deuxième déplacement a eu lieu en 1996.

Cette fois-ci, cela a été près de Gold River, à une quinzaine de kilomètres de la côte. Nous n'avions jamais vécu dans les montagnes, nous avions toujours été au bord de l'océan, dit Anthony Dick.

Quand on lui demande ce qu'il ressent quand il pense à Yuquot, il répond : Homesick. J'ai toujours eu envie de rentrer chez moi à Yuquot.

Tous les aînés que nous avons rencontrés sont unanimes : c'est leur chez-eux.

Certains aînés sont impatients de revenir à Yuquot, tandis que, pour d'autres, le manque d’accès aux services, notamment aux soins de santé, serait trop difficile.

Toutefois, malgré les années écoulées, leur attachement à Yuquot n’a pas faibli. Chaque été, la communauté s’y réunit. Cela me manque beaucoup. Quand je suis là-bas, je m'assois là où j'ai grandi, là où était ma maison, raconte Edward Jack.

C’est la détermination de la Première Nation qui motive le chercheur Riley Richardson. Lorsque l'on parle aux membres de la communauté, on se rend vraiment compte de l'importance qu’a cet endroit pour eux.

Dans un courriel, Services aux Autochtones Canada déclare que certains membres choisissent peut-être de vivre dans le village historique de Yuquot, mais que, à ce jour, aucun des dirigeants de Mowachaht n’a fait de demande concernant les infrastructures du village de Yuquot.

Rivage de l'océan couvert de forêt sous la brume, près de l'île de Nootka, en Colombie-Britannique, fin octobre 2023.

Un environnement à protéger

Le trajet en bateau dans la baie est ponctué de rencontres : un groupe de phoques se prélassant sur un rocher, une baleine plongeant à l’horizon, sa queue se levant haut dans le ciel avant de frapper la surface de l’eau, ou encore une loutre de mer en train de s’amuser.

Vous avez manqué les orques ce matin. Il y en avait trois, dit Darrell Williams Jr., les yeux vers le rivage.

Soucieux de préserver cet environnement immaculé, il n’est pas le seul à se poser la question : quel sera l’impact sur la vie marine de ce projet d’énergie renouvelable?

J'ai des inquiétudes en ce qui concerne les animaux sauvages, dit-il. L'appareil houlomoteur, qui captera l'énergie, sera en mouvement sous l'eau, ce qui présente un risque de collision pour les mammifères marins et les poissons, tout en générant du bruit sous-marin.

Des phoques sur un rocher au large de l’île Nootka, en Colombie-Britannique, fin octobre 2023.
Les phoques se prélassent sur cette île dans le bras de mer qui mène à l’île Nootka. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Avec un seul appareil, on ne s'attend pas à ce que l'impact soit important sur les cétacés , dit Riley Richardson. Nous allons déployer un hydrophone pour en savoir plus sur les déplacements des baleines dans la région et ensuite concevoir un appareil qui évite au maximum les conséquences sur l'environnement.

L’appareil choisi a été mis au point par l’entreprise californienne CalWave. Deux représentants font partie de l'expédition pour mieux comprendre dans quel environnement le dispositif sera installé.

En 2021, l’entreprise a lancé un projet pilote au large de San Diego, pour une durée de six mois. L’appareil se déplace avec le mouvement des vagues, de haut en bas depuis le fond de l'océan, où il est ancré à l'aide d'un câble. Lorsqu'il se déplace sous l’eau, l'énergie est convertie en électricité, de la même manière que le freinage régénératif d'une voiture électrique.

Une bouée dans l'océan, près de l’île Nootka, en Colombie-Britannique, fin octobre 2023.

Une technologie qui doit faire ses preuves

Les travaux visant à maîtriser cette source d'énergie sont en cours depuis plus de deux siècles. Le tout premier brevet (Nouvelle fenêtre), intitulé Divers moyens d'employer les vagues comme moteurs, a été déposé en France en 1799.

L'océan représente la plus grande réserve de cette énergie, mais c’est un environnement brutal.

L'eau salée est corrosive. Il est donc difficile du point de vue de l'ingénierie de concevoir des matériaux et des machines capables de résister et d'exploiter efficacement cette énergie et de la convertir en électricité, explique Riley Richardson.

L'énergie houlomotrice en est encore à l’étape du développement technologique. Les coûts sont donc encore élevés en comparaison avec d’autres énergies renouvelables, selon le rapport Surfer sur la vague : défis et opportunités pour les énergies marines renouvelables dans la transition (Nouvelle fenêtre), de l’Université de la Colombie-Britannique. 

Il faudra donc du temps pour que cette énergie soit suffisamment efficace et rentable pour permettre un déploiement à grande échelle.

Le projet a reçu un soutien du gouvernement fédéral en 2021, ainsi que récemment une contribution supplémentaire de 1 million de dollars accordés par la Banque TD. Les recherches pourront donc se poursuivre jusqu’en 2025. Nous aurons alors toutes les informations nécessaires pour que la nation puisse prendre la décision de poursuivre ou non le projet et tenter d'obtenir des fonds pour la construction, dit Riley Richardson.

L’énergie des vagues serait particulièrement intéressante pour les communautés côtières qui sont dépendantes du diesel et cherchent à faire la transition vers des énergies plus propres.

Elle offre une disponibilité maximale en hiver, lorsque la demande est la plus élevée en Colombie-Britannique. Inversement, l'énergie solaire est davantage disponible en été. Il y a donc un excellent équilibre entre ces deux énergies renouvelables, précise Riley Richardson.

Un ponton sur l'eau, dans une baie de l'île Nootka, en Colombie-Britannique, fin octobre 2023.

Rebâtir un village

Ce projet d'énergie représente un premier pas longtemps attendu par la communauté. Il s'inscrit dans une démarche plus large, qui a pour but de relancer l’industrie de la pêche commerciale et de dynamiser l’industrie du tourisme.

Une partie du projet consiste à développer l’économie, explique Roger Dunlop.

Cette réalisation est essentielle, non seulement pour ceux qui aspirent à retourner à Yuquot, mais aussi pour ceux qui sont restés sur place.

Pour obtenir quelques heures de courant, Darrel Williams Jr. met en marche son générateur au diesel de secours. Le son des vagues qui déferlent se mêle au grondement de la machine.

J'ai entendu dire que quelques personnes voulaient s'installer ici. Le père d’un de mes amis va construire une cabane près de chez nous. Ce serait bien qu'il vienne ici, dit-il.

Il faudra bien plus qu’un projet d'énergie renouvelable pour restaurer ce qui a été perdu, mais ce qui est certain, c’est que la volonté de cette Première Nation de retourner chez elle perdurera. Une force motrice aussi puissante que l’océan.

Darrell Williams Jr. de dos, face à Friendly Cove, sur l'île Nootka, en Colombie-Britannique, à la fin du mois d’octobre 2023.

L’empreinte écologique de cet article a été évaluée à 0,28 tonne de CO2.

Ce texte fait partie de Nature humaine, une série de contenus qui présente des acteurs de changements qui ont une influence positive sur l'environnement et leurs communautés en Colombie-Britannique.

Partager la page