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Ouellet-Hilton : le combat qui a tout changé

Ouellet-Hilton : le combat qui a tout changé

Texte : Diane Sauvé Illustrations : Sophie Leclerc Vidéos : Éric Santerre

Publié le 23 novembre 2023

En 1998, tout le Québec s’enflamme pour le combat entre Stéphane Ouellet et Dave Hilton, deux boxeurs que tout oppose, de leurs origines à leur style, dans le ring comme à l’extérieur.

Le scénario était tellement bon. Ça ressemblait à du Canadien-Nordiques! Le choc ne pourrait être plus polarisant.

On assiste à un moment d’anthologie qui marque, pour certains, le début d’une nouvelle ère de la boxe au Québec. Le sport laisse alors son folklore derrière pour faire son entrée dans les ligues majeures.

Vingt-cinq ans plus tard, que reste-t-il de cette soirée?

Les deux boxeurs se sont maintes fois confiés sur ce premier chapitre de leur trilogie. Nous avons aussi choisi de ne pas recueillir les commentaires de Dave Hilton à cause de son lourd passé judiciaire. Par souci d’équité, Stéphane Ouellet n’y paraît pas non plus.

Nous vous proposons plutôt de revisiter cette riche époque à travers d’autres acteurs et observateurs du milieu de la boxe : le promoteur Yvon Michel, les entraîneurs Stéphan Larouche, Marc Ramsay et Russ Anber, l’ancien champion du monde Éric Lucas, l’homme d’affaires Jean Bédard et le journaliste Robert Frosi.

Ils se regardent en brandissant les poings
Stéphane Ouellet et Dave Hilton en conférence de presse Photo : Sophie Leclerc

La longue marche vers le ring
La longue marche vers le ring

Ils sont 15 000 à s’être entassés au Centre Molson le 27 novembre 1998. L’ambiance est électrique. Le Tout-Montréal y est.

La nouvelle entreprise InterBox a changé la couleur des galas à Montréal. Ils sont carrément devenus des spectacles. Ça paraît ce soir-là : ambiance casino au parterre avec tables nappées, serveurs tirés à quatre épingles, danseurs aux quatre coins de l’amphithéâtre et des vedettes au pied carré.

Même le chef de section des Hells Angels Maurice « Mom » Boucher décide de se présenter au combat quatre heures seulement après avoir été acquitté de complot pour meurtres. De quoi ajouter du piment à la soirée.

Personne ne veut rater ce duel et tout le monde a son camp.

Tu étais un pro-Hilton et tu haïssais Ouellet ou tu étais un pro-Ouellet et tu haïssais Hilton. Il y avait tous les antagonismes : le francophone, l'anglophone; le vétéran, celui qui s'en vient; la tradition et le renouveau, rappelle le promoteur Yvon Michel, qui était l’entraîneur de Stéphane Ouellet pour ce combat, en plus d’être directeur général d’InterBox.

La tension est palpable. Chaque fois que l’on aperçoit à l’écran géant des images du vestiaire de Stéphane Ouellet, la foule s’embrase. Pour Dave Hilton, des huées se font entendre parmi les clameurs. Impossible de rester indifférent.

« Ce combat-là, ça a été un peu notre combat du siècle. Sans exagérer. »

— Une citation de   Robert Frosi, journaliste à Radio-Canada

Vidéo : Ouellet-Hilton, c'était la tempête parfaite.

Russ Anber Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Ça fait longtemps que l’on mousse l’affaire. Déjà, 18 mois plus tôt, le clan Ouellet, Yvon Michel en tête, y va d’une offre pour le moins saugrenue à Dave Hilton.

Toute la bourse au gagnant et du baloney pour le perdant!, titre La Presse. Le perdant ne toucherait effectivement rien. Une belle façon d’accrocher le public, diront certains.

« C'était lancé un peu en boutade, parce qu'on n’y croyait pas beaucoup. On ne croyait pas que Hilton avait un intérêt authentique pour ce combat. »

— Une citation de   Yvon Michel, ancien entraîneur-chef et directeur général d'InterBox

Pourtant, Dave avait une bonne raison de vouloir rabaisser le caquet de Stéphane. L’aîné des cinq frères Hilton, vedettes du ring des années 80, avait vu son frangin Alex se faire démolir deux fois plutôt qu’une par ce même Ouellet.

Tout à coup, le clan Hilton se réveille et dit : "Non, non, tu touches pas à mon frère, t'as massacré mon frère. Maintenant, moi, Dave Hilton, je vais monter dans le ring pour montrer qui c'est le patron", relate Robert Frosi.

Un boxeur tourne le dos à son adversaire qui le fixe.
Stéphane Ouellet a battu Alex Hilton à deux reprises, en 1996 et en 1998. Photo : Bernard Brault/ Fonds La Presse/BAnQ

On confirme finalement le combat cinq semaines avant sa présentation. La réaction aux guichets est immédiate.

InterBox est promoteur de l’événement. L’entreprise a été lancée en grande pompe il y a à peine huit mois par Hans-Karl Mühlegg. Cet homme d’affaires voit grand et veut faire de Montréal une plaque tournante de la boxe. Pour ce faire, il a recruté Yvon Michel à titre de directeur général et d’entraîneur-chef, assisté par Stéphan Larouche.

« M. Mühlegg avait une vision internationale : amener les meilleurs boxeurs ici et en faire des champions du monde. Ce combat, c'était une première étape pour le futur d'InterBox. »

— Une citation de   Éric Lucas, ancien champion du monde WBC des super-moyens

Le duel Hilton-Ouellet est l’occasion parfaite pour remplir les gradins du Centre Molson : un choc des générations, un choc de style, un choc social.

Dans le coin bleu : Hilton, le boxeur vedette en fin de carrière à 34 ans. Dans le coin rouge : Ouellet, qui domine les années 90, près de son apogée à 27 ans.

Dave Hilton est un dur de la vieille école, issu d’une célèbre et turbulente famille de boxeurs et d’un père-entraîneur violent. Ils ont fait la une des faits divers plus souvent qu'à leur tour.

Ouellet est un original, un artiste. Un boxeur de Jonquière qui n’est pas né dans la misère, et dont le père est peintre.

Joli contraste.

C'était les bons contre les méchants. Les un peu plus bourgeois, contre ceux qui ont un peu plus de misère, énumère Yvon Michel. Ce qu'on reprochait à Stéphane, c'est qu'il l'avait toujours eu facile. Il y avait tous les enjeux dans ce combat-là. On n'a pas revu ça par après.

Les deux sont charismatiques à leur façon. Beaucoup d’entregent de la part de Hilton, pas de filtre chez Stéphane Ouellet.

« On avait beau essayer de le préparer pour diriger une entrevue, pour qu’il puisse passer le message qu'on voulait qu'il passe, mais finalement, on a abandonné parce que Stéphane allait là. Il était lui-même et c'est ce que les gens adoraient. »

— Une citation de   Yvon Michel

Hilton était spectaculaire, il était le fun dans les conférences de presse, les entraînements publics, rappelle pour sa part Marc Ramsay. Il vendait bien le sport. Que tu l'aimes, que tu ne l'aimes pas, il ne laissait personne indifférent.

Là où les deux boxeurs se rejoignent, c’est par leur talent exceptionnel. Stéphane Ouellet, au jab redoutable, n’avait que 13 ans quand Stéphan Larouche a commencé à l’entraîner.

« Il faisait souvent relativement facilement, sans beaucoup d'entraînement, ce que tout le monde faisait avec 12 semaines d'entraînement. C'était à la limite un peu insultant pour les autres. »

— Une citation de   Stéphan Larouche, ancien entraîneur de Stéphane Ouellet

Certains, comme Marc Ramsay, aiment comparer Dave Hilton à une machine de boxe qui aurait pu devenir une machine à imprimer des sous. Il impressionne avec son crochet de gauche, un coup de massue.

Hilton, pour moi, était le meilleur boxeur livre pour livre que le Canada n’ait jamais produit, insiste Russ Anber, entraîneur de longue date. Il avait tout : la force de frappe, la vitesse, les habiletés, le jeu de pieds… Il était de la trempe de Sugar Ray Leonard.

Un boxeur à l'entraînement donne des coups sur un sac de frappes.
Stéphane Ouellet à l'entraînement Photo : La Presse canadienne / André Forget

C’est un combat de tous les enjeux. Et le plus grand, c’est le titre mondial. Stéphane Ouellet, champion canadien, est à la porte d’un combat de championnat, avec un statut d’aspirant no 1 au titre du WBC des poids moyens. S’il perd contre Dave Hilton, il perd son titre national et surtout la chance de se battre pour la ceinture mondiale.

Oui, c'était un risque, admet aujourd’hui Yvon Michel. On était convaincus qu'il y aurait beaucoup de tension, qu’il y aurait beaucoup de monde, que ça amènerait Stéphane à un autre niveau d'apprentissage pour, un, l'aider à être encore meilleur en championnat du monde et, deux, le rendre encore plus populaire.

Éric Lucas, partenaire d’entraînement de Ouellet à ses débuts, connaît bien le personnage. Il sait que son sport est un peu traître, car une défaite te fait reculer au classement.

C'est sûr qu'il prenait un risque en étant aspirant no 1. Normalement, tu te protèges et tu attends le combat de championnat du monde, explique-t-il

« Stéphane n’a jamais fait les choses comme les autres. Je me rappelle quand on est passé chez les pros en 91, Stéphane était classé pour aller aux Olympiques. Lui, il ne voulait pas y aller, il voulait devenir pro. Ça vous donne une idée. »

— Une citation de   Éric Lucas

Il faut dire aussi qu’un combat contre une vedette locale comme Dave Hilton ou un combat contre le Français Hacine Cherifi n’a pas la même valeur aux guichets.

C'était plus payant également, concède Michel. À cette époque-là, on n'avait pas vraiment accès à la télé américaine.

Les deux grands réseaux étaient HBO et Showtime. InterBox faisait affaire avec ESPN2, dont les revenus n’étaient pas aussi importants.

« On croyait qu'une victoire sur Hilton était pour transcender et permettre d'attirer des réseaux qui étaient encore plus prestigieux. »

— Une citation de   Yvon Michel

Sur l’affiche du combat, on pouvait lire noir sur blanc le montant de la bourse de Ouellet : 117 000 $. Bien loin du salaire minimum de l’époque, à 6,90 $ l’heure.

Deux boxeurs dans un ring se lancent des coups simultanément.
Dave Hilton et Stéphane Ouellet dans le ring  Photo : Illustration de Sophie Leclerc à partir d'une photo de Bernard Brault/Fonds La Presse/BAnQ

Quand chaque seconde compte
Quand chaque seconde compte

Plus que quelques minutes avant le combat. Le Centre Molson fourmille.

Dans le vestiaire de Stéphane Ouellet, la tension est palpable. Le plus nerveux est peut-être celui qui se trouve aux côtés du boxeur et qui l’a entraîné : Stéphan Larouche.

Le buzz était particulier, décrit-il. J'étais conscient de sa préparation. À l'entraînement, Stéphane avait beaucoup, beaucoup de difficulté à faire des rondes. En fait, il n'avait pas été capable de faire plus que sept rounds d'entraînement consécutifs dans un ring.

« Il y avait une grande, grande nervosité. Est-ce qu’on allait être capables de durer les 12 rounds? »

— Une citation de   Stéphan Larouche

Tout le monde dans le vestiaire est conscient de l’envergure et de l’importance du combat. C’était une espèce de porte d’entrée pour Stéphane Ouellet.

Quand il est passé chez les pros, se souvient Yvon Michel, Stéphane avait dit : “Moi, je fais le ménage au Québec et après, je m’en vais ailleurs. Après deux victoires contre Alex Hilton, après celle contre Alain Bonnamie, après avoir battu tout ce qu’il y avait ici, c’était le dernier coup de balai.

Reste que Dave Hilton n'est pas né de la dernière pluie. Il a tout vu dans un ring et a côtoyé les meilleurs.

Son père l’a amené dans des camps d'entraînement avec Cus D’Amato (l’entraîneur de Mike Tyson) aux États-Unis, rappelle l’entraîneur Marc Ramsay.

C’est Dave Hilton qui s’amène le premier dans l’enceinte du Centre Molson. Pour une rare fois, il n’est pas accompagné de son père. Il s’est entraîné à Miami sous la férule de Chuck Talhami.

Cette marche vers le ring se fait au son de cornemuses qui rappellent les origines écossaises de sa famille. Huées, sifflements et applaudissements s’entremêlent.

Puis, le clan Ouellet apparaît sous le thème épique du film Christophe Colomb. La foule exulte.

« Je n'avais jamais, jamais senti ça. Jamais vu ce genre de tension. Quand on marchait [vers le ring], tout le monde se levait, tout le monde embarquait. Tout le monde vibrait à chaque pas que Stéphane faisait pour se rendre au ring. »

— Une citation de   Yvon Michel

Vidéo : Le combat Ouellet-Hilton a marqué l’histoire de la télé payante au Québec, rappelle Jean Bédard.

Jean Bédard Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

La cloche sonne. Stéphane Ouellet, fidèle à son habitude, étudie son rival en début de combat avant d’ouvrir la machine.

Dans les deux ou trois premiers rounds, Stéphane aimait installer son jab, connaître la distance et les réactions de l'adversaire, rappelle Marc Ramsay. Et là, les mains commençaient à rouler. Et quand ses mains commençaient à rouler, il était très difficile à suivre.

Même si le combat est serré, c’est Ouellet qui gagne les rounds. Pour sa part, Dave Hilton a une stratégie bien évidente : battre son rival à son propre jeu, avec le jab. Le clan Ouellet ne l’a jamais vu venir.

Dave Hilton a surpris, lance Yvon Michel. On pensait que, rapidement, il tenterait de tester la mâchoire de Stéphane, donc qu’il irait d’abord davantage avec les coups de puissance.

« Il a été brillant et a réparti ses énergies. Il perdait peut-être les rounds, mais son jab, sur tous ses coups, faisait du dommage à Stéphane. »

— Une citation de   Yvon Michel

À plusieurs reprises, Ouellet perd son protecteur buccal. La plupart du temps, il n’attend même pas que l’arbitre le récupère pour le faire rincer avant de lui redonner. Non! Il le reprend lui-même au tapis et se le remet en bouche.

La manoeuvre est dangereuse, car Dave Hilton pourrait en profiter pour le frapper. Ce n’est pas le cas. Hilton, bon joueur, attend.

Le nez de Ouellet saigne abondamment. Le commentateur télé le compare à une crêpe.

Ça lui arrivait [d’échapper son protecteur buccal] à l'entraînement souvent aussi, indique Stéphan Larouche. Le boxeur qui va au-delà de ses capacités régurgite de temps en temps. C'est ce qui se passait à l'entraînement et ça se passait dans le combat aussi. Il n'avait pas le nez cassé.

De le voir tenir son bout et gagner des rounds le renverse, tout comme Yvon Michel.

« Je pensais qu'aux septième, huitième ou neuvième, on allait casser. Et on gagnait des rounds. On était encore là. C'était serré, mais on gagnait des rounds grâce à notre volume de coups de poing. »

— Une citation de   Stéphan Larouche
Deux boxeurs s'accrochent dans le ring.
Dave Hilton et Stéphane Ouellet Photo : Bernard Brault/Fonds La Presse/BAnQ

Après 11 des 12 rounds, les juges donnent l’avance à Stéphane Ouellet. C’est presque dans la poche pour le boxeur de Jonquière. Dans son coin, Yvon Michel lui conseille la prudence, mais Ouellet en décide autrement. Il se lance à l’assaut de Dave Hilton en amorçant le round ultime.

« Il ne nous a pas écoutés. Juste d'instinct, lui voulait finir le travail de belle façon. Il voulait donner un show. »

— Une citation de   Yvon Michel

À moins d’une minute de la fin, le vent tourne. Hilton décoche une furieuse droite qui ébranle Ouellet. Ce dernier tourne le dos à son adversaire et se retrouve dans un coin. Hilton sait qu’il lui a fait mal et redouble d’ardeur.

« Je ne pense pas que Ouellet savait où il était [à ce moment-là]. Hilton, lui, était comme un requin. Il a senti le sang. »

— Une citation de   Russ Anber, entraîneur de boxe

Hilton poursuit sa charge. Ouellet perd son protecteur buccal et répond coup pour coup avant de sortir sa tête des câbles.

Hilton ne s’arrête pas. Ouellet ne se défend plus. Trois secondes plus tard, l’arbitre Denis Langlois arrête le combat et proclame Dave Hilton gagnant par K.-O. technique.

Un boxeur le visage ensanglanté se tient debout de peine et de misère
L'arbitre met fin au combat Photo : Bernard Brault/Fonds La Presse/BAnQ

Il restait précisément 18 secondes au combat.

Stupéfaction au Centre Molson.

Yvon Michel est hors de lui, furieux contre l’arbitre. Son boxeur, à bout de ressources, revient dans son coin sans rouspéter.

Je n'étais vraiment pas content, se souvient-il. J'ai soumis un protêt sur la décision. J'ai fait une plainte contre l'arbitre.

« Je pense que l'instinct un peu animal de Dave Hilton est sorti et ça a fait la différence. Hilton avait ce côté-là de chien de cour à scrap. Plus que Stéphane. »

— Une citation de   Marc Ramsay

Malgré tout son talent, Stéphane Ouellet avait aussi ses difficultés, souligne Stéphan Larouche. Il était hyperactif, dit-il. Un mot qu’on ne connaissait pas à l’époque. Il voyait les mouches voler au ralenti. Sa concentration était difficile. Il y avait son manque de discipline, oui, mais aussi un manque de passion.

C'est un individu qui n’aimait pas la boxe nécessairement, explique-t-il. Il n'a pas commencé la boxe parce qu'il aimait ça. Ce sont des circonstances qui ont fait qu'il s'est ramassé dans un gymnase.

« Il a été prisonnier d'un talent. On ne saura jamais ce qu'il aurait pu devenir s'il avait vraiment aimé ça. »

— Une citation de   Stéphan Larouche

Je n'avais jamais vu autant de gens pleurer, raconte Robert Frosi. De vraies larmes. J'ai même vu des journalistes aguerris pleurer parce qu'ils étaient convaincus qu'enfin Stéphane Ouellet allait avoir ce pour quoi il avait travaillé : un combat de championnat du monde.

Vidéo : L’arbitre avait-il raison? Les avis divergent.

Yvon Michel Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Vingt-cinq ans plus tard, la décision de l’arbitre Langlois suscite encore les passions. Plusieurs s’attendaient à ce qu’il donne un compte à Stéphane Ouellet. Le règlement stipule que lorsque les câbles empêchent le boxeur de tomber, l’arbitre peut considérer la situation comme une chute au tapis et peut donner un compte.

Yvon Michel et Stéphan Larouche partagent le même avis : les câbles retenaient Ouellet. L’arbitre aurait dû lui donner ce compte. Mais Yvon Michel ajoute ceci :

« Je ne pensais pas que Stéphane était aussi ébranlé. C'est seulement après l'avoir amené dans le coin que je l'ai réalisé. Peut-être que Dave Hilton aurait eu le temps de lui donner un autre coup de poing. Peut-être qu’il était vraiment au bout du rouleau. »

— Une citation de   Yvon Michel

Plus que la défaite de Stéphane Ouellet, il y avait aussi la crédibilité d’InterBox qui se jouait autour de ce combat.

Quand tu le vis, tu penses quasiment que c'est la fin du monde, relate Yvon Michel. C'est notre plus grande vedette. Puis on a échoué à la tâche.

« On était sur le point d'aller en championnat du monde. On a pris une chance. On pensait que c'était pour être un combat de consécration pour Stéphane et donc, on a mal évalué. On s'est trompé. »

— Une citation de   Yvon Michel
Un boxeur se bande les mains. On voit derrière lui un ring sous les projecteurs.
La boxe québécoise est entrée dans une nouvelle ère avec ce combat. Photo : Illustration de Sophie Leclerc

Un grand coup pour la boxe
Un grand coup pour la boxe

Montréal, Hippodrome Blue Bonnets, six mois plus tard, nous sommes à quelques jours du deuxième combat Ouellet-Hilton. C’était écrit dans le ciel qu’il y aurait une revanche. Et Montréal ne se peut plus.

Ouellet s’amène à l’entraînement public accompagné de gardes du corps. La salle est pleine à craquer. Même les enfants sont venus admirer leurs favoris. InterBox prévoit une assistance record à son gala du Centre Molson. La boxe est soudainement devenue un sport pour tous. C’est le début d’une nouvelle ère.

« On avait l'impression qu'on faisait partie d'un mini Canadien de Montréal. On se tenait au Centre Molson comme eux autres. Ce n'était pas aussi populaire, mais on avait l'impression qu'il y avait le hockey, du baseball, puis il y avait de la boxe pas loin derrière. »

— Une citation de   Stéphan Larouche

À partir des [combats] Hilton-Ouellet, les gens me demandaient des autographes ou des photos quand j'allais au dépanneur. À cette époque-là, on était devenus quasiment des célébrités, nous aussi, indique Yvon Michel.

Comme si le premier combat Hilton-Ouellet avait marqué la renaissance de la boxe.

Ça a été l'élément déclencheur, pense Stéphan Larouche. D'autant plus que Stéphane Ouellet et Dave Hilton étaient tout près d’un combat de championnat du monde, respectivement. Sans ces deux-là qui ont mis autant de monde dans un aréna, qui aurait pu le faire?

Il y avait néanmoins une machine derrière ces combats qui ne cessait de grandir, InterBox, au rythme des millions de dollars investis par Hans-Karl Mühlegg.

C'est comme si M. Mühlegg avait acheté une franchise dans la Ligue mondiale de boxe, lance le premier DG d'InterBox, Yvon Michel. Il n'y a pas de Ligue mondiale de boxe, mais il avait acheté le droit de jouer un rôle majeur au niveau international en boxe professionnelle.

L’encadrement offert aux boxeurs sous contrat est unique. InterBox leur verse un salaire, fournit la voiture, le logement et met à leur disposition les ressources nécessaires pour performer : nutritionniste, préparateur physique, psychologue sportif, etc.

Une façon de faire inspirée de l’Allemagne et des écuries de boxe Sauerland et Universum. Du jamais vu ici.

C’était une sécurité, raconte Éric Lucas, l’un des premiers protégés d’InterBox. On pouvait s'entraîner, bien se préparer et avoir vraiment la tête à 100 % à la boxe. Pas se soucier de ce qui va arriver après ce combat-là, combien de temps je vais devoir attendre avant d'avoir une autre bourse. On savait que le salaire rentrait tous les mois. C'était vraiment exceptionnel.

Deux hommes sourient.
Éric Lucas et Yvon Michel le 22 novembre 2003 Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Cette nouvelle approche séduit un jeune entraîneur qui regarde ça avec envie : Marc Ramsay. Il travaille à l’occasion avec l’équipe nationale et se retrouve parfois à partager avec InterBox les locaux d'entraînement du complexe sportif Claude-Robillard.

« J'étais impressionné. C'était la première fois qu'on voyait vraiment des gens avec des diplômes universitaires arriver dans le milieu de la boxe pour restructurer tout ça. La planification de l'entraînement a beaucoup changé avec l'arrivée d'Yvon. »

— Une citation de   Marc Ramsay

Le tout premier boxeur mis sous contrat par InterBox, avant même un Québécois, est le Roumain Leonard Dorin, double médaillé olympique et champion du monde amateur. Quant à Stéphane Ouellet, il avait, apprend-on, un statut particulier.

Ce qui est un peu paradoxal, c'est que Stéphane n'a pas vraiment jamais eu un contrat avec InterBox, révèle Yvon Michel. M. Mühlegg avait certaines réticences avec l'historique de discipline de Stéphane. Donc, il n'avait pas de contrat à long terme. On avait des contrats en fonction de combats simples.

Chose certaine, InterBox et ses façons de faire sont à des années-lumière de l’univers des promoteurs de l’époque, dont le but premier est de présenter des combats. Un point c’est tout.

« La boxe des [promoteurs] Henri Spitzer et Régis Lévesque était une boxe locale, nationale. Les boxeurs n'étaient pas développés pour aller ailleurs que devenir champions canadiens. D'ailleurs, lorsqu'ils essayaient, ils mangeaient des raclées. »

— Une citation de   Stéphan Larouche

Quand ils nous ont vus arriver, ils nous détestaient parce qu'on venait bousculer ce qu'ils avaient fait depuis longtemps, mentionne Yvon Michel.

C’est toute l’image du sport qu’InterBox veut changer. Fini le folklore. Pour marquer le coup, Hans-Karl Mühlegg lance son entreprise au chic hôtel Ritz Carlton.

C'était un objectif important, lance Yvon Michel. M. Mühlegg trouvait qu'on était cheap, il trouvait qu'on pensait trop petit. Pour M. Mühlegg, le protocole et le décorum étaient extrêmement importants.

« À l'époque, les promoteurs faisaient un budget sur un carton de cigarettes. On va vendre tant de billets, on va payer tant, il va rester tant. Pas M. Mühlegg. Tout était calculé : les vêtements, la couleur, les logos, les fautes d'orthographe dans les documents. »

— Une citation de   Stéphan Larouche

Ce changement de style est payant et attire des partenaires majeurs comme Loto-Québec, Vidéotron, le Casino de Montréal. Des entreprises qui ne craignent plus de s’associer au monde de la boxe.

Mühlegg ne lésine pas sur les moyens. Il aime les grosses équipes : entraîneurs, secrétaire, comptable, gros bureau. Il veut aussi les meilleurs boxeurs.

Les soirs de galas, raconte Stéphan Larouche, il pouvait être dans le coin de six, sept, parfois huit boxeurs. Parmi eux, Éric Lucas, qui vivait depuis longtemps dans l’ombre de Stéphane Ouellet. À ses débuts chez les professionnels, Yvon Michel l’avait embauché comme partenaire d’entraînement de Ouellet.

« J'avais ma petite paye de 300 $ par semaine pour être à l'entraînement avec Stéphane. J'étais là pour aider Stéphane à avoir une belle carrière. C'était ça, mon début de carrière. Je me souviens très bien quand on me demandait : “Tu te vois où?” Je répondais : “Si je peux devenir champion canadien, je vais être content.” »

— Une citation de   Éric Lucas
Un homme assis à une table. On voit derrière lui une affiche sur laquelle on peut lire INTERBOX
Éric Lucas en 2004 Photo : La Presse canadienne / Ian Barrett

Éric Lucas embarque dans la locomotive InterBox dès le début. La plupart du temps, on le voit en sous-carte de grands événements. Depuis ses deux combats de championnats du monde deux ans auparavant, il vise beaucoup plus haut : rien de moins que le titre mondial.

En bon élève studieux, il suit le plan d’Yvon Michel et de Stéphan Larouche à la lettre. L’ascension est méthodique.

Un coup que tu es classé, explique Lucas, tu t'organises pour rester dans le classement et ne pas prendre trop de risques. Ça a été long. Ça a pris cinq ans.

Le 10 juillet 2001, Éric Lucas porte le grand coup. Il passe le K.-O. à Glenn Catley et s’empare de la ceinture mondiale des super-moyens du WBC dont il rêvait tant.

Il devient le septième champion du monde de l’histoire du Québec, mais déjà le second Québécois sous le promotteur InterBox à être couronné de la sorte après Dave Hilton en 2000.

L’année suivante, c’est au tour de Leonard Dorin de réussir le même exploit. Trois champions du monde en quatre ans au Québec pour InterBox. L’équipe marche à fond de train.

Mais les affaires sont les affaires, Hans-Karl Mühlegg n’y trouve pas son compte. Déjà lorsque Lucas combat en championnat du monde, il est prêt à jeter l’éponge, soutient Yvon Michel. L’entreprise ne rapporte pas assez.

Les finances se redressent avec son titre mondial et celui de Dorin. Le véritable coup de grâce pour Mühlegg survient avec la défaite d’Éric Lucas contre Markus Beyer en Allemagne, en 2003. Tout le Québec crie au vol.

M. Mühlegg a considéré que c'était une injustice majeure qui avait des répercussions importantes sur les revenus potentiels de la compagnie, souligne Yvon Michel.

Vidéo : Cette défaite a collé à la peau d'Éric Lucas.

Éric Lucas Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Coup de théâtre en 2004! Éric Lucas achète InterBox au bord de la faillite et qui lui doit 100 000 $. L’entreprise sera vendue à Jean Bédard un an plus tard.

Entre-temps, un autre Roumain d’origine fait son ascension. Un boxeur au style classique, sérieux et réservé : Lucian Bute. Il décroche le titre de l’IBF des super-moyens en 2007 et le défend avec succès neuf fois avant de le perdre en 2012. Le plus long règne au Québec.

« L'époque de Jean Pascal, Lucian Bute, Adonis Stevenson était la plus grande époque de l'histoire de la boxe ici. Parce qu’on était avec les grands réseaux de télé et on avait des champions du monde. En fait, Bute est probablement devenu le meilleur vendeur de l'histoire de la boxe. »

— Une citation de   Yvon Michel

Yvon Michel insiste. Si Bute s’est amené à Montréal et est devenu ce qu’il est devenu, c’est grâce à son premier poulain, Stéphane Ouellet. C’est lui qui a fait renaître la boxe au Québec.

« C'est [Stéphane] qui nous a motivés, qui m'a motivé, qui a attiré d'autres boxeurs. Je ne suis pas convaincu qu’InterBox serait arrivé s'il n'y avait pas eu la vague, la vibe qu'il y avait autour de Stéphane Ouellet. »

— Une citation de   Yvon Michel

Michel rappelle qu’avant InterBox, il a amené Ouellet boxer aux quatre coins du Québec pour le faire progresser, pour le faire connaître. InterBox a cueilli le fruit mûr.

On a bâti des champions du monde comme jamais on en avait bâti au Québec, affirme Yvon Michel, qui est derrière 74 combats de championnats du monde depuis 2000.

Marc Ramsay, aujourd'hui entraîneur-chef d’Eye of the Tiger Management, l’une des deux entreprises de promotion au Québec, admet qu’il a surfé sur cette vague. Il n’a jamais aussi bien gagné sa vie qu’en ce moment, affirme-t-il.

Il n'y avait pas moyen de rêver de gagner sa vie [avant]. Même comme boxeur professionnel, tu n'arrivais pas à gagner ta vie, alors encore moins comme entraîneur ou comme arbitre. Ça a donné un élan d'espoir. C’est ce qui m’a allumé, souligne-t-il.

La boxe se décline autrement aujourd’hui. Les champions québécois sont à la retraite.

Les temps sont durs pour les nostalgiques.

Faut-il oublier les grands combats au Centre Bell à part ceux d’Arber Xhekaj? Probablement, selon plusieurs.

Vidéo : À quand le prochain choc de titans?

Stéphan Larouche Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Illustration d'entête par Sophie Leclerc à partir d'une photo de Média QMI/Archives

llustration du chapitre 2 par Sophie Leclerc à partir d'une photo de Bernard Brault/Fonds La Presse/BAnQ

Un document réalisé par Radio-Canada Sports

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