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Le paysage selon Gray Merriam

Le paysage selon Gray Merriam

Considéré comme le fondateur de l'écologie des paysages au Canada, Gray Merriam réfléchit depuis plus de 50 ans à l'impact du mode de vie des humains sur le territoire qu'ils occupent et sur l'écosystème. Portrait.

Texte et photos par Benoît Livernoche

Publié le 6 novembre 2023

Je ne pense pas que les humains soient capables de bâtir quelque chose d'une telle beauté, nous lance Gray Merriam sur le bord du lac Kennebec à Arden, en Ontario, où il habite depuis plus de 25 ans. L'homme de 91 ans est assis là, sur un petit banc, son lieu de repos, son sanctuaire.

C'est une matinée calme de début juin. Les oiseaux migrateurs sont très actifs, en pleine période de nidification. Les insectes sont aussi bien présents, avec les grenouilles qui les surveillent à ras d'eau.

« Ce serait facile de gâcher ce magnifique décor qui s'offre à nous. »

— Une citation de   Gray Merriam
Portrait de Gray Merriam.
Gray Merriam, père de l'écologie du paysage, contemple la nature. Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

En marchant lentement sur sa terre, qu'il chérit, il nous montre chaque détail qu'il observe jour après jour dans cette grande forêt typique du Bouclier canadien.

Les castors ont construit ici un accès pour sortir de l'eau, gravir la colline et récolter du matériel. M. Merriam est toujours aussi émerveillé par les capacités de ce mammifère à modifier un environnement pour son bien-être, mais aussi pour nombre d'espèces qui en profitent.

Plus loin, un grand pin est échoué au sol. C'est le résultat d'une tempête de vent survenue plus tôt au printemps. Ces arbres, on les laisse au sol. Ils se décomposent et deviennent de la matière organique utile à la nouvelle végétation. On enjambe un arbre, puis un autre. Tout est laissé là. C'est une forêt intacte. Et c'est ce que veut Gray Merriam. La nature est faite comme ça. Notre travail consiste à l'apprécier telle quelle, pas à l'analyser dans nos termes scientifiques. Je ne regarde pas les différentes parties qui composent le paysage, mais je l'apprécie dans son ensemble.

Cette terre, Gray Merriam et sa femme Aileen veulent la protéger. Il n'y a pratiquement que sa maison, et c'est tout. On a conclu, avec une fiducie foncière locale, une entente qui protège ce territoire grâce à une servitude de conservation. Elle comprend un plan de gestion de la terre pour les 999 prochaines années! souligne l'homme, qui est fier de dire qu'il n'y aura aucune construction permise autre qu'une rénovation des bâtiments. On ne pourra rien construire dans toute cette zone. On ne pourra pas la diviser en lots ni bâtir. Ça restera comme ça. Et puis des événements naturels comme les tempêtes de vent, la chute d'arbres, tout ça ira à son rythme, sans être régi par les décisions techniques des humains.

Un champignon sur un lit de jeunes pousses.
L'écologie du paysage est une discipline relativement nouvelle. Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

L'écologiste des paysages

Gray Merriam s’interroge depuis longtemps sur les liens qui régissent les divers éléments qui composent un écosystème.

Durant sa carrière de professeur à l'Université Carleton à Ottawa, il a développé la pensée d'une nouvelle science : l'écologie des paysages. L'écologie des paysages consiste en l'étude des processus écologiques à l'échelle des paysages. C'est-à-dire qu'on les examine à grande échelle et non à petite échelle, explique le professeur à la retraite depuis plus de 30 ans. La mesure de la dynamique des populations animales et végétales permet de définir comment nous traitons le territoire, poursuit-il.

Au milieu des années 1980, Gray Merriam est devenu le premier écologiste des paysages au Canada.

Cette discipline a beaucoup évolué. Aujourd'hui, de nombreux chercheurs suivent les traces de Gray Merriam pour comprendre les divers processus écologiques, l'interaction entre les espèces et surtout l'impact des activités humaines sur un écosystème. Quand il y a un projet de construction d'une autoroute au nord de Toronto, dans la ceinture de verdure, les études en écologie du paysage vont s'intéresser aux impacts complets sur un écosystème.

Par exemple, on ne va pas s'intéresser uniquement à la pollution générée par les voitures et à la construction de la route, mais aussi à tous les éléments qui vont interférer avec les processus écologiques comme le bruit qui perturbent oiseaux et insectes ou bien la perte d'un corridor de biodiversité.

Portrait de Gray Merriam.
Gray Merriam, professeur émérite en écologie du paysage et en sciences de l'environnement. Photo : Radio-Canada / Vincent Laurin

Notre système à revoir?

Toute sa vie, Gray Merriam s'est intéressé à l'évolution de notre société de consommation et à ses effets directs sur les écosystèmes.

J'ai commencé à conscientiser mes étudiants à propos du réchauffement climatique en 1969. C'était évident que le CO2 augmentait, ce qui pourrait poser problème.

Pour lui, il est clair que la planète ne peut plus soutenir le rythme de croissance économique souhaité par les gouvernements, les économistes et les entreprises. Et ce, même si on vise la carboneutralité.

« Depuis ma naissance, la population mondiale a quadruplé, et c'est la cause principale des problèmes que nous connaissons aujourd'hui. Il y a trop d'humains, et en plus, beaucoup veulent s'enrichir. Ils ne se soucient pas des dommages infligés à la planète. »

— Une citation de   Gray Merriam

Pour le professeur émérite, il faut admettre que ce qui se passe présentement avec les changements climatiques est une preuve d'échec d'un système devenu incontrôlable. Ce qu'on a déjà essayé ne fonctionne pas. On a besoin de nouvelles idées et d'une approche différente pour résoudre le problème. Et pour y arriver, il faudrait arrêter de faire référence à l'économie de marché lorsqu'on veut savoir si on va dans la bonne direction ou pas.

Gray Merriam est assis sur un banc et il pointe son doigt vers le ciel.
Gray Merriam a développé le principe de la connectivité écologique. Photo : Radio-Canada / Benoît Livernoche

Un message à la prochaine génération…

Essayez de trouver des réflexions qu'il sera intéressant de poursuivre. Des questions qui resteront pertinentes quand vos enfants auront des enfants. Cette phrase, Gray Merriam la lance à des étudiants, finissants et doctorants, assis dans une grande salle de l'Université Carleton à Ottawa, au début de juin 2023. Il reçoit alors un doctorat honorifique en droit pour ses écrits et sa carrière de chercheur.

Je leur demande d'entamer une réflexion sur notre système économique et de se forger une idée par rapport à ce qu'on leur dit. C'est de leur responsabilité.

Pour Gray Merriam, malgré un regard sombre sur l'avenir, la jeune génération a les moyens d'engager le changement. Notre système économique leur dit comment faire les choses et quoi posséder, tout en travaillant plus dur et plus longtemps. Ils commencent à remettre ça en question, et c'est ce qui va nous sauver. Mais est-ce que ça peut se faire rapidement? La réponse, c'est qu'en ce moment, non, ça ne va pas assez vite. Les spécialistes du marketing transforment l'environnement trop rapidement par rapport à notre capacité de remettre en question leurs choix.

D'après le professeur émérite, pour qu'il y ait un changement, l'humanité doit commencer à prendre des décisions basées sur les valeurs des processus écosystémiques naturels, et non pas seulement sur les enjeux économiques.

Devant cette salle bien remplie à l'Université Carleton, il termine sur cette phrase presque cliché, mais qui dit tout : Notre avenir dépend de la façon dont vous, les jeunes, allez traiter cette question. Et vous êtes notre seul espoir.

Le reportage de Benoît Livernoche a été présenté à l'émission La semaine verte, diffusée à ICI Télé le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30, et à ICI RDI le dimanche à 20 h.

Le reportage de Benoît Livernoche Photo : Radio-Canada

Un document réalisé par Radio-Canada Info

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