•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Daniel Jolivet se tient à l’aide d’une canne et le cadre de la porte de sa cellule.

Plus du quart des détenus dans les prisons fédérales sont maintenant des personnes âgées. Alors que les coûts de leur incarcération explosent, leurs droits sont souvent bafoués. Seule une réforme pourra renverser cette tendance. Voici le premier de deux reportages sur cette réalité qu'affronte le Canada.

TEXTE: MARC GODBOUT | PHOTOS: BENOIT ROUSSEL

C’est une crise. Une crise qui échappe à l’attention extérieure. Certains ne se souviennent plus où ils sont, et même pourquoi ils y sont. Au coeur de cet enjeu : la dignité humaine.

Les pénitenciers canadiens n’ont pas été construits pour répondre aux besoins de centaines de détenus âgés et de plus en plus malades, chez qui la détresse est souvent flagrante.

Dans la rangée 1M d’un des établissements de Laval, Daniel Jolivet exprime son calvaire. Je m'habituais à vivre avec la douleur, sauf que là c’est pire que pire. Ça veut dire que je souffre les saints martyrs.

Une scène frappe l’imaginaire dans le corridor qui mène aux cellules. Les fauteuils roulants et les déambulateurs font partie du quotidien.

Des fauteuils roulants et des déambulateurs devant les cellules d’un établissement carcéral fédéral, à Laval.
Des fauteuils roulants et des déambulateurs devant les cellules d’un établissement carcéral fédéral, à LavalPhoto : Radio-Canada / Benoit Roussel

Un de ces déambulateurs appartient à Daniel Jolivet. Ce n’est pas adapté. Il ne passe pas dans la porte. À 60 ans, il se déplace avec difficulté. Sa cellule est trop petite.

Un fond de rage l’habite. Un rapport médical indique qu’il a besoin d’une injection – un bloc foraminal – pour soulager la douleur récurrente. La dernière qu’il a reçue remonterait à 2015.

Il déplore les conditions dans lesquelles il se trouve. Fuck, c’est assez. Avoir des soins prend une éternité. Ils m’ont découvert une tumeur dans le dos, pis là j’ai une hernie discale. Ça ne peut plus continuer comme ça.

Daniel Jolivet se tient à l’aide d’une canne et le cadre de la porte de sa cellule.
Daniel Jolivet est incarcéré pour un quadruple meurtre commis en 1992.Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

L’histoire de Daniel Jolivet est inscrite dans les annales judiciaires. Le détenu est en prison depuis presque 28 ans pour un quadruple meurtre. Il clame son innocence depuis le jour de son arrestation. L’autre accusé dans cette affaire a plaidé coupable et l’a incriminé en échange d’une peine réduite.

En théorie, le détenu pourrait faire une demande de libération conditionnelle. Mais pour y avoir droit, il lui faudrait reconnaître avoir commis ces meurtres alors qu’il cherche toujours à faire renverser le verdict de culpabilité.

Mais le temps passe, et Daniel Jolivet fait partie de tout un segment de la population carcérale condamné à mal vieillir.

Des détenus ayant des problèmes de mobilité discutent dans un couloir d’un pénitencier fédéral de Laval, au Québec
Image : Des détenus ayant des problèmes de mobilité discutent dans un couloir d’un pénitencier fédéral de Laval, au Québec
Photo: Des détenus ayant des problèmes de mobilité discutent dans un couloir d’un pénitencier fédéral de Laval, au Québec  Crédit: Radio-Canada / Benoit Roussel

Vieillir à la vitesse grand V

Il est généralement admis dans les études que le vieillissement naturel peut s'accélérer de dix ans ou plus en milieu carcéral.

Ainsi, la plupart des pays, dont le Canada, reconnaissent qu’un prisonnier entre dans la catégorie des personnes âgées dès l’âge de 50 ans.

Ils sont plus de 3500 détenus dans les établissements fédéraux à faire désormais partie de ce groupe. Leur nombre a augmenté de manière spectaculaire en l’espace de deux décennies.

Un plus grand nombre de délinquants sont condamnés à des peines d’emprisonnement plus tard dans la vie. Le nombre des 50 ans et plus ayant reçu une peine fédérale a plus que doublé en quelques années. Et ils purgent souvent une peine plus longue que la moyenne.

Les réformes du gouvernement Harper ont notamment contribué à changer la donne. Depuis 2005, des peines minimales ont été ajoutées ou durcies et sont obligatoires pour différents types d’infractions.

Pour toutes ces raisons, le vieillissement de la population carcérale continuera de s’amplifier. Le nombre de délinquants âgés de 50 à 59 ans au moment de leur admission a bondi de 44 % en moins de 10 ans.

Un détenu de 80 ans à qui on administre de l'oxygène
Image : Un détenu de 80 ans à qui on administre de l'oxygène
Photo: Un détenu de 80 ans à qui on administre de l'oxygène  Crédit: Radio-Canada / Benoit Roussel

Les prisons deviennent-elles des mouroirs?

De plus en plus de personnes passent ainsi leurs dernières années alitées dans des prisons, souffrant de maladies chroniques et aiguës. Certains sont en phase terminale, d’autres souffrent de démence.

Ils sont vulnérables et malades. Alors qu’ils représentent un lourd fardeau dans les prisons, la réalité est qu’ils comportent un faible risque pour les communautés.

Adelina Iftene, École de droit Schulich de l’Université Dalhousie

Le système est brisé et il faut le réparer, considère Adelina Iftene, qui mène depuis des années des travaux sur le vieillissement de la population carcérale. Aucun politicien ne veut faire campagne là-dessus, ça ne rapporte pas de vote. Pourtant, ils devraient.

L’aspect financier lié à une augmentation de la population carcérale vieillissante a peut-être de quoi alimenter la réflexion.

Pour garder une personne dans une prison fédérale au Canada, il en coûte annuellement aux contribuables 122 000 $ par détenu masculin et presque le double pour une détenue.

Or, dans le cas des prisonniers âgés, la facture est de deux à quatre fois supérieure.

Le détenu Daniel Rozon dans son fauteuil roulant à l’extérieur d’une cellule.
Le détenu Daniel Rozon soutient qu’il a dû attendre deux ans avant de pouvoir obtenir des barres d’appui pour l’aider à sortir de son lit.Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Ils nous gardent pour rien. On n’est plus capables de faire mal à personne. On est dans des fauteuils roulants et des marchettes. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse?

Daniel Rozon, un détenu de 65 ans purgeant une peine de 10 ans pour des vols

La personne la plus au fait du portrait se trouve dans la capitale fédérale. Son nom : Ivan Zinger. Il est l’enquêteur correctionnel du Canada, l’ombudsman des détenus sous garde fédérale.

Il y a un an, son bureau présentait un rapport troublant à la suite d’une enquête menée conjointement avec la Commission canadienne des droits de la personne.

Un paragraphe résume à lui seul le rapport de 104 pages.

Extrait du rapport Vieillir et mourir en prison

« Les personnes âgées sous garde fédérale n’ont pas des conditions de détention qui garantissent leur propre sécurité et leur dignité, et la possibilité de les réinsérer socialement est souvent négligée et oubliée. [...] Le traitement réservé par le Service correctionnel aux personnes âgées sous garde fédérale porte atteinte à leurs droits de la personne; n’est pas nécessaire pour garantir la sécurité institutionnelle ou la sécurité publique; est incompatible avec l’application des peines légalement imposées par les tribunaux; et coûte inutilement cher à la population canadienne. »

Pourtant, le Bureau de l’enquêteur correctionnel agitait des drapeaux rouges depuis déjà plusieurs années, avant même que le taux de personnes âgées dans la population carcérale n’atteigne le niveau actuel de 25 %.

Insatisfait et frustré, Ivan Zinger est sans équivoque : Il y a maintenant cette notion d’urgence. Il est important d’avoir une réforme, et rapidement.

Certains constats du rapport sont déroutants.

Nous avons eu la surprise d’apprendre que pour la majorité de ces hommes et de ces femmes la date de leur admissibilité à la libération conditionnelle est passée depuis des années et même des décennies.

Ivan Zinger, enquêteur correctionnel du Canada
L’enquêteur correctionnel du Canada, Ivan Zinger, est dans son bureau et parle au téléphone.
L’enquêteur correctionnel du Canada, Ivan ZingerPhoto : Radio-Canada / Benoit Roussel

Bref, certaines personnes âgées sont incarcérées depuis une trentaine, une quarantaine ou même une cinquantaine d’années.

On s’est rendu compte qu’elles sont oubliées dans les pénitenciers, déplore Ivan Zinger. Des gens atteints de démence ne savent plus pourquoi ils sont là. Garer ces gens en prison ne fait aucun sens!

Et pourtant, la loi précise que Service correctionnel du Canada (SCC) a le devoir de préparer les détenus en temps opportun pour leur libération conditionnelle.

Il n’y a aucune gestion de cas qui se fait. Et à ce moment-là, ils continuent à rester en pénitencier pendant énormément de temps, poursuit-il. Rien n’est fait pour essayer de voir si on peut de façon proactive essayer de les réintégrer à la société.

Un détenu est dans sa cellule, une des rares dans cette section accessibles aux fauteuils roulants.
Image : Un détenu est dans sa cellule, une des rares dans cette section accessibles aux fauteuils roulants.
Photo: Un détenu est dans sa cellule, une des rares dans cette section accessibles aux fauteuils roulants.   Crédit: Radio-Canada / Benoit Roussel

Vieux détenus, vieux pénitenciers, vieille culture

Dans une section où sont regroupés les détenus les plus âgés, un autre prisonnier accepte de partager son expérience. Ils sont une trentaine dans cette zone à sécurité minimale.

L’homme a 84 ans et demande que son identité soit protégée par crainte de représailles.

Le détenu soulève le mince matelas sur lequel il devrait dormir. L’octogénaire a placé des morceaux de carton pour essayer de le rendre plus confortable, mais en vain.

Un prisonnier de 84 ans soulève son mince matelas sous lequel il a placé des morceaux de boîtes de carton pour le rendre plus confortable. Il préfère dormir dans son fauteuil roulant.
Un prisonnier de 84 ans soulève son mince matelas sous lequel il a placé des morceaux de boîtes de carton pour le rendre plus confortable. Il préfère dormir dans son fauteuil roulant.Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Je ne suis pas capable de dormir. J’ai le cancer généralisé, je n’ai plus rien. J’ai une chaise roulante pour dormir, c’est plus confortable.

Un détenu de 84 ans

Il attire l’attention sur l’absence de lumière du jour dans sa cellule et celles de ses voisins. Il n’y a pas de fenêtre.

Certains des détenus ici ont plus de 90 ans.

J’ai déjà eu des écuries. Mes chevaux étaient mieux traités que ça. L’été, il fait 200 degrés ici. Tu dors nu. Il n’y a pas de ventilation. L’hiver on gèle.

Certains des pénitenciers au Canada ont plus de 100 ans. Mais en moyenne, les infrastructures carcérales fédérales en ont 45. La plupart ont été construites à une époque où la philosophie correctionnelle était bien différente, à une époque où un des grands principes de l’incarcération n’existait pas, celui de la réhabilitation.

La petite cellule où est incarcéré un détenu de 91 ans.
La petite cellule où est incarcéré un détenu de 91 ans.Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Il faut que les gens comprennent que la sécurité du public et les droits de la personne, ce n’est pas en contradiction. Et, trop souvent, les gens essaient d’opposer ça. Il faut que le leadership passe le message.

Marie-Claude Landry, présidente de la Commission canadienne des droits de la personne

Dans son rapport Vieillir et mourir en prison, le Bureau de l’enquêteur correctionnel et la Commission canadienne des droits de la personne y allaient pourtant de recommandations clés :

  • examen indépendant de la situation de toutes les personnes âgées sous garde fédérale;
  • révision et évaluation des options de mise en liberté des personnes délinquantes âgées qui purgent de longues peines, mais qui ne posent aucun risque déraisonnable pour la sécurité publique;
  • mise en oeuvre immédiatement d’une stratégie nationale pour les personnes délinquantes âgées;
  • conception ou rénovation des installations pour les rendre physiquement accessibles;
  • création de places dans la collectivité pour des soins de longue durée et des soins palliatifs.

Un an plus tard, les deux organisations considèrent que les réponses au rapport sont superficielles et trop timides de la part de Service correctionnel du Canada.

Marie-Claude Landry.
La présidente la Commission canadienne des droits de la personne, Marie-Claude Landry Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Je pense qu’on doit se poser des questions. Qu’est-ce qu’on veut comme société? Il y a un coût humain parce que c’est en train d’imploser, s’inquiète la présidente de la Commission canadienne des droits de la personne, Marie-Claude Landry.

L’organisme reçoit régulièrement des plaintes de détenus âgés en situation d’extrême vulnérabilité. Les obstacles au respect et à la dignité sont encore trop nombreux.

Ils ont été punis par la privation de leur liberté, pas par le non-respect de leurs droits fondamentaux. Il faut arrêter quand on parle d’un détenu de voir juste ce qui marque l’imaginaire, les crimes les plus odieux qu’on peut avoir dans la tête.

Un détenu sort de sa cellule à l’aide du canne.
Image : Un détenu sort de sa cellule à l’aide du canne.
Photo: Un détenu sort de sa cellule à l’aide du canne  Crédit: Radio-Canada / Benoit Roussel

Un pas en avant, deux grands pas en arrière

Face à cet enjeu de la population carcérale vieillissante, SCC peut difficilement plaider l’ignorance.

Il y a eu dans l’histoire récente une occasion ratée. Au début des années 2000, l’agence fédérale créait une division pour les personnes âgées.

Son mandat : développer une stratégie nationale. Or, cette entité a cessé d’exister moins de trois ans après sa création.

La section 1M d’un pénitencier fédéral de Laval.
La section 1M d’un pénitencier fédéral de LavalPhoto : Radio-Canada / Benoit Roussel

Punir pour vieillir est le titre d’un ouvrage exhaustif écrit par la professeure Adelina Iftene. Le livre jette un regard très critique sur l’approche fédérale.

Le SCC demeure une institution intransigeante qui entreprend rarement des réformes ou met en œuvre volontairement des recommandations externes, souligne la chercheure.

Bref, les changements ne viennent pas naturellement. Pour elle, cette incarcération continue de nombreuses personnes âgées et malades pourrait enfreindre diverses lois, notamment la Charte des droits et libertés. Pour cette raison, il ne peut y avoir qu’une issue.

Lorsque ces changements ne viennent pas naturellement, nous devons impliquer le gouvernement, le Parlement et les tribunaux dans un dialogue. Lorsque ce dialogue échoue, nous devons porter l'affaire devant les tribunaux.

Adelina Iftene, École de droit Schulich de l’Université Dalhousie

Mais les détenus âgés n'ont pas le temps d'attendre.

Plus de 360 détenus sont morts de cause naturelle en établissement depuis 10 ans. L’âge moyen de ces décès est de 60 ans.

Un détenu âgé de plus de 80 ans en perte d’autonomie montre une de ses jambes.
Un détenu âgé de plus de 80 ans en perte d’autonomie montre une de ses jambes. Il affirme que les soins qu’il demande tardent à venir et qu'il n'a pas la médication nécessaire.Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Un prisonnier de 52 ans craint d’être oublié et d’avoir à subir le même sort que d’autres : ne pas pouvoir sortir le temps venu. Au fil des ans, il a fini par y voir un système qui entrepose les plus âgés.

Le détenu complète avant d’éclater en sanglots : J’ai presque fait tout mon temps. Si je suis ici, c’est de ma faute. Mais je suis un être humain.

Une requête a été soumise auprès de Service correctionnel Canada en vue d’obtenir une entrevue avec la commissaire Anne Kelly. Après plusieurs jours d’attente, le SCC a répondu qu'il n'était pas en mesure de donner suite à cette demande en respectant l'échéancier proposé.

Dans une réponse écrite, Service correctionnel Canada indique que les recommandations du rapport Vieillir et mourir en prison sont « conformes » à son cadre stratégique intitulé Favoriser le mieux-être et l’autonomie des détenus âgés au SCC.

L’agence affirme que « les politiques, les pratiques et les programmes correctionnels du SCC répondent aux besoins de certains groupes de délinquants, peu importe leur âge ».

SCC ajoute : « Tout au long de leur peine, les délinquants sont continuellement évalués en fonction de leur capacité de fonctionner dans leur environnement, ce qui peut donner lieu à des consultations additionnelles liées à la santé ainsi qu’à des aménagements et des services spéciaux, comme l’accès à des fauteuils roulants motorisés et des lits médicaux, au besoin ».

Partager la page