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Image : Au milieu du ring, la lutteuse LuFisto coince le pied de son adversaire dans ses bras.

Texte | Justine de l'Église - Photos | Véronique Soucy - Denis Wong

Les larmes, la sueur, le sang, la peau déchirée, les os brisés... Geneviève Goulet n’a reculé devant rien pour devenir LuFisto. C’est en ne s’accordant aucun répit qu’elle s’est imposée comme la meilleure lutteuse de l’histoire du Québec.

Si Geneviève a autant donné, c’est pour deux raisons : pour prouver qu’une femme peut tout faire aussi bien que les hommes, et parce qu’elle a cru à cet adage qui dit que lorsqu’on travaille fort, on accomplit ses rêves.

Elle a bûché, elle a foncé, elle s’est cassé un bras, deux côtes, une rotule et le nez... neuf fois. Elle a remporté 30 tournois et ceintures de championne de lutte féminine et masculine. Mais en 23 ans de carrière, elle n’a pas atteint son but ultime : se faire recruter par une des grandes fédérations professionnelles de lutte, comme la WWE, la All Elite Wrestling, la Ring of Honor, la National Wrestling Alliance ou l’Impact Wrestling.

C’est avec une pointe de déception qu’elle m’a confié tout ça autour d’un café, il y a un an. Alors qu’elle retraçait son parcours de battante, le sentiment d’injustice était palpable. À ce moment de sa vie, son moral était au plus bas. Elle venait de quitter les États-Unis après quatre ans, excédée de devoir se battre avec le système de santé américain pour faire traiter des cellules cancéreuses sur le col de son utérus. Elle combattait au même moment une dépression et était sur le point de se séparer de son mari. La lutte n’allumait plus d’étincelles dans ses yeux. Au bout d’environ une heure trente d’entrevue, elle a fini par se demander tout haut si elle ne devrait pas simplement passer à autre chose, et retrouver une vie « normale », au calme, avec ses fins de semaine et ses chats.

Elle me disait tout ça sans savoir que sa vie était sur le point de basculer.

Quatre jours plus tard, je me rends à Ottawa pour assister à un gala exclusivement féminin de la fédération Femmes Fatales, dont la finale met en vedette LuFisto. Quand j’arrive sur les lieux, en fin d’après-midi, je réalise que quelque chose ne tourne pas rond. Des gens vont et viennent de façon effrénée, se parlent avec agitation, l’air paniqué.

J’apostrophe une personne, lui indique que je viens rencontrer LuFisto. Elle n’est pas là. Elle a eu un accident. Elle est à l’hôpital.

C’est tellement bête que c’en est presque gênant – encore plus pour une athlète de son niveau. Geneviève est à la maison. Sa pantoufle glisse dans les marches, son corps s’affaisse, le genou prend le coup. La lutteuse met de la glace, et ça passe. C’est en hissant dans sa voiture une valise contenant costume de lutte et maquillage que Geneviève entend un inquiétant Clic! Le genou enfle. La douleur submerge son corps. Geneviève fond en larmes sur place, taraudée par la honte de devoir manquer un match.

À mesure que son genou gonfle et élance, elle craint que les conséquences soient graves. Elle a raison de s’inquiéter, mais ce n’est pas l’entorse, le problème. Le verdict tombe trois jours plus tard : les radiographies révèlent que le genou est rongé par l’arthrose. LuFisto doit arrêter de lutter très bientôt. L'heure de la retraite a sonné.

Quand on en parle le lendemain de son diagnostic fatal, Geneviève ignore comment réagir. Je ne suis comme… pas prête à arrêter, lance-t-elle au bout du fil. Elle est dépitée. On est parties de “Faire une histoire sur le cheminement de la lutte féminine” pour arriver à “Le cheminement d’une fin de carrière”.

Mais contre toute attente, ce n’est pas une amère retraite qui s’est mise en branle, le 25 février 2019. C’est plutôt une remontée spectaculaire. Entre déception et résignation, entre vagues d’amour et reconnaissance, quelque chose d’extraordinaire s’est produit. Car si Geneviève Goulet a de nombreux talents, LuFisto, elle, ne sait faire qu’une chose : lutter.

Attention, le texte qui suit contient des images qui peuvent choquer..

Image : Sur une table est posé un cahier à anneaux dans lequel on peut voir des photos de Geneviève Goulet, alias LuFisto.
Photo: Quelques photos que vend la lutteuse LuFisto  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

S'imposer en légende

Je ne dirais pas que j’étais forte, mais j’étais tête de cochon. Je voulais tellement me prouver.

En 1997, Geneviève Goulet, 16 ans, est fascinée par des lutteuses comme l’Américaine Alundra Blayze et la Japonaise Bull Nakano, et, plus largement, par le talent et la discipline de fer des lutteuses japonaises. Les femmes là-bas sont entraînées, c’est débile. Je voulais être comme elles.

Quand une école de lutte ouvre ses portes à Sorel, elle décide de se lancer.

Tous mes amis disaient “Non, tu ne peux pas t’inscrire, tu es la seule fille!” Mon beau-père disait “Ben non, t’es trop petite, tu n’es pas en forme, ce n’est pas pour toi.” Je m’étais fait une mission de prouver à tout le monde que j’étais capable de le faire.

Seule fille dans une bande de gars, l’ado s’initie à la lutte. Elle s’applique avec sérieux, ne rate jamais un cours ni une occasion de s’exercer. On apprend une nouvelle prise aujourd’hui? Elle est la première à bondir sur ses pieds et à essayer. Je voulais montrer que je n’avais pas peur, même si je pense que j’avais tellement peur! Mais je voulais juste leur prouver que ce n’est pas parce que moi, j’étais “la fille” que je ne le ferais pas.

Mais son attitude de première de classe ne fait pas l’unanimité. Dans son dos, déjà, on la traite de tête enflée.

Elle n’a que 17 ans quand elle fait son premier match, le 19 juin 1997. Juste avant de monter sur le ring, un des lutteurs l’asperge d’eau. Toi, tu “tougheras” pas un an! Geneviève va lutter, puis fond en larmes. J’ai tellement pleuré au début, se remémore-t-elle. Je me suis sentie comme une marde. [...] “Pourquoi ils me font ça? Je ne leur ai rien fait, à ces gens-là!” À l’époque, ils voulaient juste voir si tu étais tough.

Et Geneviève veut montrer qu’elle est tough. Elle va même lutter au Vermont avec le bras dans le plâtre, pour ne manquer aucune occasion – et surtout parce qu’à l’époque, on ne s’absentait pas pour une blessure. Se faire traiter de moumoune? Non merci.

La jeune femme serre les dents et garde le cap sur son objectif : devenir la meilleure.

Pendant que la lutteuse semble se tordre de douleur sur le ring, son adversaire la regarde en souriant et en faisant la grimace.
Mobster 357 fait partie des premiers lutteurs ayant accepté de se battre contre Geneviève Goulet, au début de sa carrière. Photo : Radio-Canada / Véronique Soucy

La lutte d’hommes

Sauf qu’il y a un hic. Pour devenir la meilleure, il faut lutter. Et pour lutter, il faut des adversaires. Or, vers la fin des années 1990, des lutteuses, il n’y en a presque pas. Ses partenaires régulières, Sophie The Queen et Julie David, disparaissent de la scène après quelques combats.

Geneviève veut affronter les adversaires qui restent : les hommes. Elle se retrouve à lutter plus souvent à l'extérieur de la province, pour commencer – parce qu'au Québec, la lutte intergenre n’était vraiment pas coutume.

Parmi ceux qui ont appris [à lutter] dans les années 70-80, il y en a beaucoup qui avaient une mentalité de “Je ne peux pas lutter contre une fille, parce que dans un vrai combat, je la détruirais. [...] Ça ne peut pas être crédible.” Mais c’était une autre époque, témoigne Patric Laprade, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la lutte au Québec et copromoteur de la fédération Femmes Fatales.

Dans les coulisses de ses combats québécois, elle devient la cible de railleries.

T’es une moumoune, hein?
T’es une moumoune?
T’es pas capable?
Tu t’es fait mal?
Tu vas brailler?

Certains lutteurs refusent de lutter contre Geneviève. Chez ceux qui acceptent, il y en a qui la jouent rough. Ils s’amusent à lui faire « manger une volée » sur le ring en lui faisant faire tous les mouvements les plus difficiles sur le corps.

Je pense que je ne dévoilerai aucun secret professionnel si je précise maintenant que la lutte, c’est arrangé. Les coups ne doivent pas faire mal « pour vrai ». Or, certains de ses adversaires s’en prennent à elle physiquement, sous le couvert du spectacle. Certains frappaient le plus fort qu’ils pouvaient, pour voir si j’allais me relever, ou ils voulaient que j’abandonne. Ça fait que je me relevais et je frappais aussi fort, dit-elle avec un rire amusé qui contraste avec la violence du sujet.

La femme est appuyée sur une barrière et sourit.
LuFisto rigole avant un match de lutte, le 11 mai 2019.Photo : Radio-Canada / Véronique Soucy

Il y a un match en particulier qui lui reste en mémoire. Sans nommer son adversaire, elle raconte le calvaire qu’il lui a fait vivre. Il m’a tellement tirée par les cheveux que j’ai senti la peau du crâne me lever. Je paniquais. Il m’avait traînée dans le ring comme si j’étais un sac à déchets.

Je me faisais tapocher dans les rings, parce qu’ils voulaient juste que je lâche et que j’arrête. On disait “Il n’y a pas une femme qui va lutter contre des hommes”. Je n’ai pas le nez croche pour rien.

Geneviève Goulet

Des matchs avec des adversaires difficiles, elle estime en avoir connu une dizaine. Malgré tout, il y avait de bons joueurs. Des gars à l’esprit sportif, qui voulaient donner un bon show. Le vent a vraiment commencé à tourner en 1999 quand Serge Proulx, lutteur – un des tough au Québec – et promoteur de la fédération amateur montréalaise Inter Championship Wrestilng (ICW), s’est dit prêt à lutter contre elle.

Le public en a eu pour son argent. Ce premier match intergenre à l’ICW a failli déclencher une émeute, se rappelle Geneviève, tant la réaction de la foule a été intense. La surprise de voir un homme attaquer une femme, mais surtout l’excitation de voir l’inverse, la femme brutaliser l’homme... Quand je le frappais, tout le monde était content! On criait “Pètes-y la gueule!” raconte-t-elle, les yeux étincelants.

La même année, Geneviève a battu Serge Proulx et lui a pris sa ceinture de champion, devenant la première québécoise à décrocher un titre de championne dans un tournoi masculin. Le combat s’est d’ailleurs terminé à coups de chaise dans les barricades, sous les yeux avides d’une foule en délire. J’avais vraiment aimé la réaction de “Wow, une fille qui fait ça.” Ça fait que là, je voulais tout le temps pousser plus.

Et pour « pousser plus », Geneviève Goulet est allée à fond. Au Québec et en Ontario, pour la Hardcore Wrestling Federation, elle s’est immergée dans la lutte extrême – ces combats qui impliquent, oui, des chaises, mais aussi des punaises, des néons qui explosent et autres accessoires susceptibles de lacérer la peau. Même si elle a eu l’air d’un « steak tartare » après certains matchs – un souvenir qui la fait pouffer de rire –, elle a continué.

Au tournant du millénaire, c’était une chose exceptionnelle au Canada, rappelle le spécialiste en lutte Patric Laprade. C’était la seule, seule, seule à faire ça, insiste-t-il. La lutte extrême, les filles n’en faisaient pas. Elle a été une pionnière à ce niveau-là. Geneviève, elle luttait comme un gars.[...] C’était pendant longtemps la seule que les gars acceptaient à parts égales, ça veut dire qu’il fallait qu’elle soit capable de livrer, de donner la réplique, de suivre. Et c’est pour ça qu’elle a été une pionnière, résume-t-il.

Elle est devenue en 2006 la toute première femme à oser combattre dans la Cage of Death de la CZW, une fédération américaine réputée pour la lutte extrême, où on se bat dans une immense cage parmi les éclats de verre et la pointe des barbelés. Elle demeure la seule femme à l’avoir fait, en plus d’être la seule à avoir remporté le championnat Iron Man de la CZW, ainsi que l’équivalent canadien du tournoi King of the Deathmatches, tenu ici par la Stranglehold Wrestling, en battant en finale une sommité du monde de la lutte hardcore, Necro Butcher.

C’était tout le temps de faire la chose qui allait surprendre, qui allait fermer des gueules, qui allait dire “la fille”, elle peut le faire, et elle peut le faire mieux que vous autres. LuFisto a cessé les matchs hardcore en 2007, ayant décidé qu’elle avait « prouvé ce [qu’elle avait] à prouver ».

En décembre 2012, LuFisto devient la première Canadienne à décrocher un titre « majeur » de championne dans un tournoi masculin. C’est la plus importante fédération de lutte québécoise, la North Shore Pro Wrestling (NSPW), qui lui fait cet honneur.

La femme est couchée sur le sol du ring de lutte.
LuFisto lors d'un combat de lutte, le 8 février 2020Photo : Radio-Canada / Denis Wong

La loi qui envoie LuFisto au tapis

Le combat de Geneviève pour l’égalité s’est aussi déroulé en dehors du ring. Une loi ontarienne régissant la boxe, les arts martiaux et la lutte stipulait qu’une femme et un homme ne pouvaient se trouver sur un ring en même temps. Le 9 avril 2003, une plainte visant les combats intergenre de LuFisto a été déposée auprès de la Commission athlétique de l’Ontario, qui n’a eu d’autre choix que de bannir la lutteuse des galas subséquents.

J’étais pas mal insultée. Je me disais : “Je ne peux pas croire qu’ils m’empêchent de faire de quoi parce que je suis une fille!”

Geneviève Goulet

Geneviève fait alors appel à la Commission des droits de la personne de l’Ontario, qui reconnaît qu’elle se fait discriminer en fonction de son genre. On entend sa cause, et après plus de trois ans de bureaucratie, d’appels, de remplissage de papiers, elle reçoit le coup de fil qu’elle attendait tant : elle a gagné sa cause. La loi est modifiée le 10 mai 2006. La nouvelle réglementation abolit carrément la commission athlétique de lutte. La loi sexiste n’est plus.

Plus rien ne peut arrêter LuFisto.

Image : La femme est assise sur le bord du ring et tente de se relever.
Photo: LuFisto lors d'un combat au Bain Mathieu le 8 février 2020  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

Le rêve inassouvi

Ce qui est crève-cœur dans l’histoire de LuFisto, c’est que la lutteuse a toujours rêvé des grandes ligues sans les atteindre… et que tout son entourage est convaincu qu’elle y aurait sa place. Dans le milieu underground indépendant, la réputation de LuFisto n’est plus à faire.

J’ai parlé d’elle avec une dizaine de personnes issues du monde de la lutte : lutteurs et lutteuses, historien, scripteur, promoteur et promotrice. Les compliments ont déferlé sans retenue. On souligne son professionnalisme, sa discipline, sa volonté, mais aussi son côté amical, rassembleur, soucieux du bien-être de ses partenaires. Ses collègues parlent d’elle comme d’une femme qui ne lâche jamais, qui n’a pas de limites.

Et, par-dessus tout, on souligne son talent.

En termes de qualité des combats, de longévité, de carrière internationale, LuFisto a supplanté la vedette québécoise des années 1970 et 1980 Vivian Vachon. Aucune Québécoise ne l’a rattrapée depuis, assure l’historien de lutte Patric Laprade.

C’est une lutteuse qui arrive à bien performer dans plusieurs styles, ce qui n’est pas donné à tout le monde, explique-t-il, en soulignant en outre la finesse de l’exécution de ses prises, de même que la fluidité des transitions entre celles-ci.

Il rappelle qu’au début de sa carrière, la lutteuse alignait les manœuvres aériennes aisément, mais qu’une première blessure survenue en 2002 l’a ralentie – elle pratiquait des sauts arrière depuis le troisième câble, et en retombant sur ses pieds, son genou droit a lâché. À ce moment-là, elle s’est réinventée. Et ça, c’est une autre force de Geneviève, relate le spécialiste. Elle a su développer une lutte plus technique, « plus au sol, de soumission, des manœuvres plus percutantes, mais qui sont peut-être moins dommageables pour les genoux ».

Les meilleurs combats que j’ai vus d’elle, c’est après ce switch-là. Je dirais que ça n’a aucunement nui à la qualité de ses combats, au contraire.

Et son succès, LuFisto ne l’a pas jalousement gardé pour elle. Patric Laprade raconte que la lutteuse usait de sa notoriété sur la scène indépendante pour frayer un chemin à ses collègues québécoises.

Il y a un paquet de lutteuses québécoises qui ont lutté pour la plus grosse promotion féminine en Amérique du Nord, Shimmer, à cause de LuFisto. [...] Toutes ces filles-là ont eu des opportunités en Ontario, aux États-Unis, à cause d’elle. Elle leur a ouvert les portes.

L’incompréhension

L’entourage et les collègues de LuFisto s’expliquent difficilement pourquoi la WWE ne l’a pas recrutée au fil de sa carrière. C’est une farce, s’exclame la lutteuse américaine Nyla Rose, qui évolue au sein de la All Elite Wrestling. Les compagnies devraient se battre pour l’avoir.

Elle a pratiquement fait le tour du monde : États-Unis, Japon, Allemagne... Son nom circule suffisamment partout dans le milieu indépendant pour qu’elle ne soit pas une inconnue auprès de la WWE, insiste le lutteur québécois Nick Reznor. Elle a le potentiel pour performer au plus haut niveau.

Geneviève a entendu des rumeurs suggérant qu’elle aurait pu être « bloquée » par une personne à l’interne; une décision « politique ». Pendant un an et demi, je me suis quasiment rendue malade à me demander : “Qu’est-ce que j’ai fait? Qu’est-ce que j’ai dit?” Il n’y avait pas de réponses qui me venaient.

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LuFisto ignore pourquoi elle n'a pas eu sa place à la WWE.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

C’est peut-être aussi son historique médical qui lui a nui. Certaines de ses blessures ont été très publicisées, et pas toujours de la bonne façon. LuFisto a d’ailleurs publié en janvier un billet sur son site pour rectifier certaines rumeurs, en précisant en outre que ses cellules cancéreuses avaient été éliminées, son genou, guéri. Pourquoi ne pas m’embaucher? a-t-elle écrit.

Aurait-elle pu faire quelque chose de plus? Je me suis brûlée ben raide. J’ai tout donné. Je me suis brisé le corps de bord en bord, soupire Geneviève. J’aurais pu me faire suivre pour être plus maigre, et avoir le “look” peut-être plus? se demande-t-elle à haute voix.

Il y a eu une époque où avoir une certaine allure était ce qui importait pour se tailler une place dans la plus grande ligue, selon le spécialiste Patric Laprade. Pendant longtemps, la WWE, ça a été des filles qui paraissaient bien. On se foutait un peu de comment elles luttaient. Il y avait des types de matchs, comme les Bra & Panties, où la première qui se retrouvait en brassière et petites culottes perdait le match. Les “vraies” lutteuses qui étaient capables de donner des bons matchs de lutte, on ne les voyait pas à la WWE.

Il ajoute que la situation a changé autour de 2012 à 2015. La ligue s’est mise à recruter des lutteuses de plus haut calibre – une révolution qui est arrivée un peu trop tard pour LuFisto, d’après le spécialiste. Au moment où Geneviève était dans son peak, ces opportunités n’existaient pas pour elle, analyse Patric Laprade. Je suis persuadé que si elle avait été 10 ans plus jeune, elle aurait fait partie des [nouvelles recrues]. Mais un moment donné, c’est une question de timing.

Il y a un an, en février 2019, quand LuFisto m’en a parlé la première fois, une partie d’elle était accablée de n’avoir pas su se tailler une place parmi les plus grandes fédérations.

Quand tu as donné tant de temps, et que tu ne vois rien arriver en fin de compte, c’est vraiment plate à dire, mais on dirait que tu as le petit espoir qui dit : “Je ne peux pas avoir fait ça pour rien. Il y a quelque chose qui va arriver à un moment donné.”

Comment tu peux travailler aussi fort, défendre la cause des femmes si fort, et toi, en fin de compte, tu n’as pas le pay-off? Et tu vois toutes les autres passer devant toi? J’essaie de ne pas me plaindre, je ne veux pas être amère. Je dirais plus que je me pose des questions. Je ne suis pas en maudit. C’est plus… pourquoi?

À ce moment de sa vie, LuFisto était à la croisée des chemins. Au crépuscule de la trentaine, elle se demandait : « J’arrête ou j’essaie une dernière fois d’accomplir mes rêves? » Puis, quatre jours plus tard, elle s’est blessée au genou. Non pas en se lançant du sommet d’une cage d’acier, mais en glissant dans l’escalier.

Image : La femme porte son costume de lutteuse et sourit en regardant son copain qui se trouve à sa gauche.
Photo: LuFisto est installée derrière sa table de marchandise.  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

L'ultime élan

Il faut que je te parle. Il faut que je te parle. Il faut que je te parle, écrit une Geneviève toute fébrile à son nouvel amoureux.

Mais... qu’est-ce qui vient de se passer? On est le 14 août 2019, soit environ six mois après qu’on lui ait annoncé le début de la fin. La lutteuse reste assise dans sa voiture, incrédule.

Les événements d’il y a quelques minutes rejouent dans sa tête et elle commence à peine à en saisir le sens. Elle revoit la salle d’examen, le médecin; elle entend à nouveau le diagnostic résonner dans l’espace.

– Tu peux continuer à faire ce que tu fais.
– C’est… c’est-à-dire?
– Donne-toi des fins de semaine de repos, mais continue à lutter!

LuFisto a pris soin d’elle, cette année. Elle a perdu 30 livres. Les injections de cortisone ont amélioré la condition de son genou. Il est guéri. Alors qu’on lui avait assuré que l’articulation ne tenait plus le coup, qu’elle devait tout arrêter avant de devoir se faire opérer d’urgence, voilà qu’on lui assure plutôt qu’elle peut continuer la lutte professionnelle, qu’elle n’aura pas besoin de se faire de souci avant ses 80 ans.

Ses pensées se bousculent dans sa tête. Elle a annoncé à tout le monde qu’elle prenait sa retraite. La lutte, c’était fini, non?

Devant ses yeux défile la première moitié de 2019, où une vague d’amour l’a submergée. Elle s’était fait un plan de match : dresser la liste de ses adversaires préférés, et les affronter avant de tirer sa révérence. Pour la grande finale, elle ne voulait personne d’autre que Tyson Dux, le meilleur lutteur canadien, selon elle.

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LuFisto enlace un de ses adversaires préférés, Tyson Dux.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

C’est un des lutteurs qui n’ont jamais signé nulle part non plus, et je trouve que ça montre à quel point le score de la lutte est injuste. Il est tellement bon. Quand j’ai commencé à lutter contre des hommes, il avait proposé de lutter contre moi. Il n’y avait jamais de problème, il m’a toujours traitée comme une égale. J’ai l’impression que ça va boucler la boucle de la bonne façon.

En 2019, on lui a offert des combats gratifiants. Elle a gagné deux championnats. Des lutteuses lui ont rendu hommage sur le ring de Femmes Fatales, à Québec. Elle a même été intronisée au temple de la renommée de la NSPW.

Peu à peu, Geneviève Goulet s’est rappelé pourquoi LuFisto luttait. Pour avoir pris de ses nouvelles pendant un an, j’ai vu son moral et son amour de la lutte remonter en flèche. J’ai senti sa fierté d’avoir su retrouver la forme, et de tenir le coup durant des matchs intenses. Et c’est après un fougueux combat contre l’Ontarien Kobe Durst, en juillet, que le plaisir a ressurgi sans crier gare. Ce soir-là, son âme s’est enflammée à nouveau et LuFisto s’est remise à se battre avec passion. Au point où presque plus personne ne croyait à sa retraite, se rappelle-t-elle.

Et puis, il y a eu une surprise complète qui l’attendait au détour d’une année beaucoup plus glorieuse que prévu. Geneviève me demande de ne pas divulguer de détails, mais... Elle me souffle que des fédérations d’envergure ont commencé à prendre contact avec elle cet été, alors qu’elle était en pleine tournée d’adieu. Pour la première fois de sa vie, il y avait des gens, en coulisses, qui militaient pour elle. Son rêve était presque à portée de main, alors qu’elle devait toujours accrocher ses bottes. Un moment donné, je me disais… les choses commencent à bouger. Coudonc, est-ce que c’est un signe?

Assise dans sa voiture, après avoir eu l’aval de son médecin, Geneviève se demande quoi faire. L’hésitation dure un mois et demi. Puis, la lutteuse tranche. Le 5 octobre, LuFisto remporte un tournoi en Allemagne.

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LuFisto a remporté le tournoi allemand Femmes Fatales wWw en 2019, et y a annoncé qu'elle ne prenait plus sa retraite. Photo : Janice Mersiovsky

Elle prend le micro et annonce à la foule qu’elle poursuit l’aventure. De toute façon, son combat final avec Tyson Dux a sans cesse été repoussé. La retraite est impossible, non?

C’est ainsi que LuFisto s’offre la chance de réaliser son rêve.

Image : La femme traverse la foule et porte une coiffe de plumes.
Photo: LuFisto fait son entrée lors du combat au Bain Mathieu le 8 février 2020.  Crédit: Radio-Canada / Denis Wong

L’espoir

LuFisto! LuFisto! LuFisto! LuFisto! LuFisto!

La foule scande le nom de la lutteuse. Celle-ci fait son entrée sur les notes de Faith du groupe de métal Ghost. Avec son habit et sa coiffe de plumes noires – qui vont de pair avec son personnage, The Wounded Owl –, elle dégage une aura de puissance. Elle grimpe sur le ring, retire plumes et cape, et dévoile sa tenue de combat : un maillot deux pièces couleur sang.

Nyla Rose, son adversaire surnommée « The Native Beast » (la bête autochtone), la rejoint. Les deux femmes se toisent au milieu de l’arène.

Assise au premier rang, une fillette brandit au-dessus de sa tête une photo grand format de son idole. Vas-y, LuFisto! Sa petite voix aiguë fait son chemin à travers celles des 300 personnes qui assistent au combat.

La foule est électrisée quand on lui annonce qu’il s’agit de la toute première finale entièrement féminine de l’histoire de la Fédération de lutte québécoise (FLQ). Sur le ring, le combat est d’une vive intensité, que ce soit dans les mouvements, les cris de douleur ou les insultes que les femmes se lancent. « Bitch! » crie LuFisto à son adversaire avant de l’attaquer. Nyla Rose renverse la vapeur et l’écrase par terre avec son pied, grondant : C’est qui la bitch, maintenant?

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Nyla Rose écrase LuFisto dans un coin du ring, lors d'un combat au Bain Mathieu le 8 février 2020.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

This is awesome! This is awesome! This is awesome! À l’unisson, la foule fait savoir ce qu’elle pense du combat entre Nyla Rose et LuFisto : C’est génial! Elle est bonne! s’exclame un homme dans la foule. Une femme crie à LuFisto de viser la fourche. Celle-ci se retourne et titille le public un peu avant de s’exécuter. Let’s go, LuFi, achève-la! hurle une fan.

Ce soir, personne ne semble avoir le dessus. Le combat est serré, intense. Puis, au terme d’une série de prises fracassante où LuFisto s’est retrouvée plaquée sur le sol à plusieurs reprises...

1… 2… 3! Nyla Rose l’emporte sur LuFisto.

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LuFisto et Nyla Rose lors d'un combat au Bain Mathieu le 8 février 2020Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Quelques heures avant cette finale, je retrouve LuFisto avec Nyla Rose, dans l’antre du Bain Mathieu, à Montréal, pour faire le bilan sur les hauts et les bas de 2019.

On est le 8 février 2020. Ça fait un an que j’ai rencontré Geneviève Goulet pour la première fois. Comme pour nous rappeler que la lutte, c’était d’abord une affaire de gars, la lutteuse est entourée d’une vingtaine d’autres lutteurs : des hommes en bedaine, en collants bien moulants ou en petits shorts qui préparent leurs matchs. Ceux-ci la saluent ou l’enlacent tour à tour – ici, tout le monde semble bien la connaître et l’apprécier.

Ce soir, LuFisto affronte une lutteuse de haut calibre, et également la première femme trans à avoir signé avec une grande fédération de lutte professionnelle – en l’occurrence la All Elite Wrestling. Assise un peu à l’écart, je les observe préparer leur combat. Les deux lutteuses s’expliquent leurs prises avec animation, bougent dans l’espace, à l’écoute l’une de l’autre. Elles s’appliquent avec un sérieux évident.

À mes côtés se trouve le copain de Geneviève, le lutteur québécois Judas Judd Cassidy. Les yeux rivés sur elle, il me souffle à quel point sa copine est talentueuse. À quel point elle se met beaucoup de pression pour être la meilleure, tout le temps. À quel point elle tient à ce que le match se déroule bien, parce qu’elle aimerait s’en servir pour montrer à une grande fédération qu’elle aussi, elle est de niveau.

Il n’y avait pas que LuFisto qui avait les nerfs en boule ce soir-là. Nyla Rose aussi était stressée d’affronter LuFisto, qu’elle considère comme une de ses idoles. C’est ce qu’elle m’a expliqué après son intense combat, le corps et le front perlés de sueur, le souffle court.

Elle se souvient d’une époque pas si lointaine où elle entendait ce mot revenir : LuFisto, LuFisto, LuFisto. Je te jure, je pensais que c’était une prise, au départ. Je me disais, c’est quoi, une LuFisto? Est-ce que c’est un saut depuis la plus haute corde? Est-ce que je peux le faire, moi aussi? J’ai fait une recherche, et j’ai vu que... Oh! C’est une personne! J’ai regardé ses vidéos, et je me suis dit : “Oh, mon Dieu, c’est la fille la plus cool que j’ai jamais vue!” Je me suis sentie attirée par elle, parce qu’elle était tellement badass, magnifique, et un peu geek – toutes ces choses qui résonnent avec moi.

Elle croit avoir fait un bon match ce soir, quoique tout ne se soit pas passé comme prévu. Les deux lutteuses ont fait un bilan, en s’assurant que l’autre n’était pas blessée. Malgré quelques petits accrochages, elles paraissaient à la fois satisfaites et soulagées, serrées l’une contre l’autre.

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LuFisto et Nyla Rose s'enlacent après leur intense combat.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Vous avez déchiré, les filles, leur a assuré la promotrice de la FLQ, Dina Marneris, en les enlaçant à son tour.

LuFisto, suite et... fin?

En un an, LuFisto a parcouru un chemin immense. Elle a retrouvé l’amour, la confiance, le soutien et le plaisir. C’est ce nouvel état d’esprit qui lui donne la force de tenter une dernière fois le tout pour le tout.

Mon chum y est pour beaucoup. Il m’a dit : “Voyons, tu as travaillé beaucoup trop fort pour ne pas arriver à tes fins.” Il m’encourage vraiment. Je dirais que c’est la raison principale pour laquelle j’ai continué. On dirait que je n’y croyais plus, je n’avais plus de fun. Oui, il y avait le genou, mais c’était plein de choses en même temps. J’étais vraiment écœurée. Tu vois tout le monde embarquer dans le bateau, et toi, tu aides tout le monde, tu les pousses, mais il n’y a jamais personne qui te tend la main. J’étais brûlée. Mon chum m’a vraiment aidée et encouragée. Il m’a fait sentir que ce que j’avais fait, c’était important.

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LuFisto est accompagnée par son copain, le lutteur Judas Judd Cassidy.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

L’espoir vibre en elle. Sans trop en dire, Geneviève me permet d’écrire qu’elle a récemment eu un nouvel « appel intéressant ». L’avenir nous dira la suite.

Elle vient tout juste de souffler ses 40 bougies et elle se sent prête à continuer. Elle prend l’exemple du Québécois Pierre-Carl Ouellet, qui lutte toujours malgré l’âge. Il est extraordinaire. C’est un rêveur. C’est un gars qui a toujours voulu réussir, décrit-elle. C’est vraiment un exemple de détermination : 52 ans, champion de Ring of Honor, il est partout, et il lutte comme un gars de 20 ans.

Du haut de ses 23 ans d'expérience, LuFisto serait aussi prête à jouer plusieurs rôles au sein d’une fédération. Lutteuse, oui, mais aussi agente – c’est-à-dire la personne qui aide les gens à monter leurs matchs – ou encore entraîneuse. L’enseignement l’attire de plus en plus, et elle sent qu’elle aurait beaucoup à offrir.

Elle ne se donne pas de date butoir avant de réaliser – ou non – son plus grand rêve. S’il y a une chose que j’ai apprise avec l’année passée, c’est de ne pas me donner de date. Tu ne sais jamais ce qui peut arriver, lance-t-elle en s’esclaffant.

Même si finalement elle ne signe rien, elle croit que ça ira. Ça lui fait plaisir de lutter pour des promoteurs indépendants qui croient en elle. Ces temps-ci, je fais des bons matchs. Quand j’ai fini de lutter, j’ai le sentiment du devoir accompli, ce que je n’avais plus nécessairement.

Ainsi, LuFisto va continuer à lutter tant que le plaisir sera présent. Tant qu’elle va s’en sentir capable. Je pense juste que quand je serai tannée, j’arrêterai. Je ne l’annoncerai pas nécessairement! Je vais juste diminuer et arrêter, et ça va être ça.

Et il n’y aura personne autour d’elle pour dire qu’elle n’en aura pas fait assez.

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