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Image : Un dessin représentant trois femmes de différentes générations et de différents milieux culturels.

L'introduction de la pilule abortive sur le marché canadien en 2017 laissait croire à un meilleur accès à l'avortement. Trois ans plus tard, les barrières persistent en Atlantique. Témoignages.

JOURNALISTE ET TEXTE : LAURIANNE CROTEAU | JOURNALISTE : JANIQUE LEBLANC | ILLUSTRATIONS : KRISTEL MALLET

Rouge. C'est la couleur que prend l’eau du bain de Sarah. Elle le vide et le remplit à nouveau. Trop vite, l'eau reprend sa teinte écarlate.

Sarah vient de prendre la pilule abortive. Une pilule qu’elle a trouvé très difficile à avaler.

Je me suis demandé : est-ce que c’est là que je meurs?

Deux jours plus tôt, Sarah s’est présentée à l’hôpital. Elle a dû attendre deux semaines pour ce qu’elle a nommé le festival d'hôpital. Elle a dû se rendre à une panoplie de rendez-vous avec des professionnels de la santé afin de discuter des procédures pour mettre fin à sa grossesse.

Deux options s’offrent à Sarah : l’avortement chirurgical ou médical. Cette dernière procédure, déclenchée par la pilule abortive Mifegymiso, se fait dans l’intimité du foyer. Ce sera similaire à une fausse couche, lui explique une infirmière. Un processus qui semble plus naturel, moins brusque pour Sarah.

L’infirmière m'a dit de prendre un bon livre ou mon cellulaire et de m'asseoir sur la toilette pour une ou deux heures et que ce serait fini. Elle comparait ce qui allait arriver à des menstruations avec des caillots. Elle disait que j'aurais un peu de crampes et que ça irait vite. Pour elle, c'était comme un moyen miraculeux d'avorter.

Le dessin d'une femme assise sur la toilette en douleur, téléphone à la main et prête à composer le 911.
L'expérience de Sarah après avoir pris la pilule abortive a été très difficile. Photo : Radio-Canada / Kristel Mallet

L’expérience de Sarah a été bien différente de celle qu’on lui avait fait miroiter.

J'avais des sueurs froides, je tremblais et j’ai vomi 15 minutes après avoir pris la pilule. J'ai commencé à avoir vraiment mal au ventre, j'étais pliée en deux sur le divan. J'ai commencé à saigner, donc je me suis assise sur la toilette. J’étais vraiment étourdie, je pouvais même pas rester assise 30 secondes. Je me suis donc couchée dans le bain.

J'avais tellement mal au ventre que des fois je remplissais le bain d'eau chaude, mais ça devenait rapidement une mare de sang, donc je vidais le bain puis je recommençais. Ç’a duré trois heures.

Sarah

Des histoires comme celle de Sarah pourraient être de plus en plus communes. Depuis 2017, le nombre de pilules abortives prescrites en Atlantique ne cesse de grimper.

Une illustration d'une femme prise dans un tourbillon d'informations.
Image : Une illustration d'une femme prise dans un tourbillon d'informations.
Photo: Les femmes qui cherchent à mettre terme à leur grossesse sont confrontées à une recherche d'information parfois très difficile.   Crédit: Radio-Canada / Kristel Mallet

Miracle ou mirage?

Il est très commun que la pilule abortive cause des nausées, des vomissements, de la diarrhée, de la fièvre et des crampes, peut-on lire dans la monographie du produit. La rémission est aussi plus longue que celle d’un avortement chirurgical.

Ç’a vraiment pris longtemps avant de guérir. C’était vraiment ardu, un mois comme il faut après, se rappelle Sarah. C’est comme si tu avais tes règles, tout le temps et abondamment, pendant un mois. Les médecins continuent à prescrire la pilule abortive, mais toi, tu es chez toi et ils ne savent pas comment tu vas.

Une femme à l'air sérieuse et aux yeux bleus
Sarah témoigne de son expérience après avoir pris la pilule abortive.Photo : Radio-Canada / René Godin

Une fois sur vingt, la procédure échoue et la femme doit se rendre à l'hôpital pour obtenir un curetage, une procédure semblable à un avortement chirurgical. Ce fut le cas de Marianne*.

Trois jours après avoir pris la pilule abortive, elle continuait d’expulser du contenu utérin. Elle avait toujours des crampes et des saignements. On lui avait pourtant dit que la procédure ne devait pas durer plus de 48 heures.

Marianne a donc contacté sa médecin. Celle-ci lui a dit qu’elle devait aller à l’hôpital pour obtenir un curetage d’urgence.

Je suis allée à l'hôpital le vendredi vers 14 h. Ils m’ont renvoyée chez moi en soirée parce qu’aucun médecin ne pouvait me voir. Ils avaient des accouchements à faire. Je suis donc revenue le lendemain matin, mais j'ai de nouveau été renvoyée chez moi le soir. Je suis revenue le dimanche matin et j'ai finalement obtenu la procédure à 15 h.

Des barrières persistantes

Selon le Groupe de recherche sur l’avortement et la contraception, l'avortement médical est aussi sécuritaire que l’avortement chirurgical pour les grossesses de moins de sept semaines. La pilule abortive peut être prescrite jusqu'à la neuvième semaine.

Sarah a su qu'elle était enceinte à cinq semaines. Marianne, à six et demie. Toutes les deux ont dû attendre deux semaines avant de pouvoir rencontrer un professionnel de la santé dans le but de discuter des options possibles pour mettre fin à leur grossesse.

L'infirmière a dit à Marianne qu’elle avait suffisamment de temps devant elle et qu’elle verrait le médecin trois semaines plus tard. Je lui ai dit : pas question. Je ne peux pas faire semblant de vivre ma vie normale pendant trois semaines.

Ses protestations n'ont rien donné dans l'immédiat, mais le lendemain l'infirmière l'a appelée pour lui offrir un rendez-vous deux semaines plus tard.

J'étais tellement déçue du système, car je savais que si j'étais à Toronto, je pourrais obtenir l'échographie, le rendez-vous chez le médecin et la pilule abortive en une seule journée. J’ai vraiment envisagé de m’acheter un billet d’avion pour le faire.

Marianne

En Atlantique, les délais pour obtenir un rendez-vous à l'hôpital peuvent aller jusqu'à quatre semaines. Il peut donc être plus facile d'obtenir un rendez-vous auprès d'un médecin généraliste pour avoir la pilule abortive, à condition qu'il accepte de la prescrire. La clause de conscience des médecins les autorise à refuser de pratiquer un acte s’ils l’estiment contraire à leurs convictions.

Je suis travailleuse sociale, et je n'ai pas le droit de dire : “Non, désolée, je n’aime pas ce sujet donc je ne vais pas aider cette personne”. C'est très frustrant qu’on permette à quelqu'un de devenir un professionnel de la santé, mais qu’il puisse choisir quels soins de santé il prodigue, dénonce Shannon Hardy, qui aide les femmes à accéder à l’avortement en Atlantique.

Une illustration d'une infirmière qui remet un document à une femme qui semble mal à l'aise.
Image : Une illustration d'une infirmière qui remet un document à une femme qui semble mal à l'aise.
Photo: Le tabou entourant l’avortement est encore très présent en Atlantique.  Crédit: Radio-Canada / Kristel Mallet

Une stigmatisation toujours bien présente

Le tabou entourant l’avortement est encore très présent en Atlantique. Trente-deux ans après la légalisation de l’avortement, la plupart des médecins qui les pratiquent sont très discrets et refusent d’en parler publiquement par crainte de représailles des groupes anti-avortement. Les femmes qui y ont recours n’osent pas en parler ouvertement par peur d’être jugées.

Cette pression sociale, Gabrielle* l’a subie à la veille de son avortement. Un paquet avait été laissé à l’entrée de son domicile.

J’ai ouvert la porte et il y avait un petit cadeau de personnes anti-avortement. Il y avait une lettre écrite par quelqu’un qui a été adopté et des photos de fœtus post-avortement. C’était le jour avant que je parte à la clinique. Je n’avais pas eu le choix de le dire à certaines personnes pour avoir des congés, donc c’était quelqu’un que je connaissais.

Des heures de route pour mettre fin à une grossesse

Au tabou s’ajoute l’enjeu de la distance, qui reste un obstacle de taille dans plusieurs régions de l’Atlantique. Des résidentes de Terre-Neuve-et-Labrador doivent prendre l'avion jusqu'à Saint-Jean pour interrompre une grossesse. Du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, il faut faire jusqu'à six heures de route pour se rendre à Halifax.

Devant tous ces obstacles à l'avortement chirurgical, de plus en plus de femmes se rabattent sur l'avortement médical.

Toutes les femmes ne choisissent pas soudainement la pilule abortive, affirme Shannon Hardy. Elles sont plutôt forcées de faire ce choix.

Un homme dans une salle d'examen d'une clinique médicale.
Le Dr Adrian Edgar, directeur médical de la Clinique 554Photo : Radio-Canada / René Godin

Au seul établissement qui pratique des avortements en dehors d’un hôpital au Nouveau-Brunswick, la Clinique 554, on abonde dans le même sens. Selon le Dr Adrian Edgar, directeur médical à la clinique de Fredericton, au Nouveau-Brunswick, les femmes n’ont que deux options. Celles qui ont les ressources peuvent se rendre dans une autre ville pour choisir un avortement chirurgical, mais celles qui n’ont pas les moyens sont forcées de choisir la pilule abortive.

Des femmes sont donc forcées de saigner toutes seules, sans accès à des médicaments pour la douleur, sans infirmière pour leur tenir la main, sans soutien pour poser des questions si elles pensent que ça ne se passe pas comme ça devrait. Et elles doivent attendre des semaines avant de savoir si la procédure a fonctionné ou non, a expliqué le Dr Adrian Edgar.

Enseigne de la clinique.
Image : Enseigne de la clinique.
Photo: La clinique 554 au centre-ville de Fredericton.   Crédit: Radio-Canada

Une lutte politique à finir

Puisque l’avortement chirurgical n’est pas remboursé par l’assurance maladie au Nouveau-Brunswick, les patientes doivent payer de 700 $ à 850 $ pour la procédure.

Quand les gens n’ont pas les moyens de payer l’avortement, on le fait gratuitement. On envoie la demande de paiement à l'assurance maladie, en expliquant pourquoi cette patiente ne peut pas obtenir un avortement à l’hôpital. Chaque fois, le paiement est refusé, explique Valerie Edelman, directrice de la Clinique 554, à Fredericton.

Une femme qui discute dans un bureau
Valerie Edelman, directrice de la Clinique 554Photo : Radio-Canada

En octobre dernier, l’avortement est devenu un enjeu électoral fédéral quand la Clinique 554 a annoncé sa fermeture après la vente de son immeuble. Ses dirigeants n’ont plus les moyens de continuer. En attendant la vente de l’édifice, l’établissement reste ouvert.

Le Nouveau-Brunswick est la seule province canadienne où les avortements chirurgicaux pratiqués en dehors des hôpitaux ne sont pas remboursés par l’assurance maladie. Pourtant, les avortements en clinique coûtent deux fois moins cher qu’à l’hôpital. Un avortement par aspiration en clinique est aussi moins coûteux que le recours à la pilule abortive, payée par l’assurance maladie du Nouveau-Brunswick.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick pourrait économiser un million par année en éliminant le règlement qui limite le remboursement aux avortements à l’hôpital.

Dr Adrian Edgar, directeur médical de la Clinique 554

Le ministère fédéral de la Santé estime qu’en refusant de rembourser les avortements chirurgicaux de la Clinique 554, le Nouveau-Brunswick ne fournit pas un accès équitable à l’avortement et viole la Loi canadienne sur la santé. La ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, somme la province de remédier à cette situation d’ici la fin du mois de mars, sinon Ottawa retiendra une partie des paiements de transfert en santé du Nouveau-Brunswick.

Des défis ailleurs en Atlantique

Shannon Hardy a fondé les Services de soutien à l’avortement en Atlantique (ASSA), en 2012, pour offrir aux femmes de l’Île-du-Prince-Édouard un meilleur accès. La province insulaire n’offrait alors aucun service d’avortement.

Je ne pouvais pas imaginer comment les femmes faisaient pour accéder à l'avortement. Quitter l’île était tout un défi, donc j’ai voulu les aider.

En 2016, une coalition de groupes de femmes pro-choix a obtenu gain de cause devant les tribunaux. Une clinique d’avortement a été construite sur l'île l’année suivante.

L’accès n’y est pourtant pas parfait. Même si l’Île-du-Prince-Édouard est petite, la distance demeure un défi puisqu’il n’existe pas de transport en commun entre les villes.

Si tu es une femme en milieu rural à l’Î.-P.-É., et que tu n’as pas ton propre transport ou que tu n’as pas la capacité de quitter ta communauté sans que les gens posent des questions, il n’y a pas d’accès pour toi, souligne Jillian Kilfoil, du Réseau des femmes de l'Île-du-Prince-Édouard.

Une femme qui travaille à son ordinateur dans un bureau.
Jillian Kilfoil du Réseau des femmes de l'Île-du-Prince-ÉdouardPhoto : Radio-Canada / René Godin

À l’Île-du-Prince-Édouard, l'avortement chirurgical est offert jusqu'à la treizième semaine de grossesse. Les femmes qui sont plus avancées dans leur grossesse doivent se rendre à Halifax, où l'avortement est pratiqué jusqu'à la seizième semaine.

Il reste encore du travail à faire en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve. C’est dans ces provinces que Shannon Hardy intervient aujourd'hui le plus. Elle y aide des femmes à s'orienter dans le système de santé, offre le transport jusqu’à l'hôpital et fournit même du financement pour le déplacement et l'hébergement.

À Terre-Neuve, le personnel de l’unique clinique de la province doit se déplacer une fois par mois vers le nord pour que des femmes puissent obtenir un avortement. De 3 à 15 personnes bénéficient de ce service chaque mois. Le personnel apporte lui-même la machine à ultrason, les outils pour pratiquer l’intervention et tout l’équipement qui pourrait ne pas être disponible à la clinique où ils se rendent.

Une jeune femme songeuse
Image : Une jeune femme songeuse
Photo: Nelly Dennene, directrice du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick  Crédit: Radio-Canada / René Godin

Conséquences mortelles

Un accès limité à l’avortement peut entraîner de graves conséquences. Plusieurs acteurs consultés pour cette enquête affirment qu'encore aujourd'hui des femmes songent à mettre fin elles-mêmes à leur grossesse, au risque d'en mourir.

Plusieurs études le démontrent, selon Nelly Dennene, directrice du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick.

Plus on restreint l'accès à l’avortement, plus on fait face à des situations dangereuses pour la santé des femmes qui ont besoin d’un avortement. C’est une corrélation qui a été observée : plus un pays va restreindre l’accès, plus grand sera le risque de décès, affirme Mme Dennene.

Le Dr Edgar sonne l’alarme. Si l’accès à l’avortement ne devient pas plus équitable, des femmes vont mourir en tentant de passer à l’acte elles-mêmes.

Des femmes tenteront de s’avorter elles-mêmes. Soit elles se blesseront et saigneront à mort, ou elles auront une infection. À cause de la stigmatisation, elles n’en parleront pas à leurs proches. Elles auront trop peur d'aller voir le médecin, et elles mourront seules d'une infection.

Le Dr Adrian Edgar

Des pistes de solutions

Pour offrir une porte de sortie à ces femmes, des groupes font pression dans le but d’améliorer l'accès à l'avortement en Atlantique et ailleurs au pays.

La Coalition pour les droits à l'avortement au Canada recommande que Santé Canada crée un service d'assistance téléphonique 24 heures ainsi qu’une page web qui regrouperait toutes les informations sur l’accessibilité par province.

Le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick suggère au gouvernement de créer un registre des médecins qui acceptent de prescrire la pilule abortive.

Pour faciliter l’accès à l’avortement en région rurale, Shannon Hardy propose que les médecins puissent prescrire la pilule abortive par téléphone. Le suivi se ferait lui aussi par téléphone et grâce à un test de grossesse de pharmacie.

Sarah, elle, aimerait créer un groupe de soutien pour les femmes qui traversent une telle épreuve.

Peut-être qu’elles sont contentes avec leur décision, peut-être qu’elles regrettent. Tout le monde serait le bienvenu, tout le monde aurait la chance d’échanger. Peut-être que des fois ça enlève des poids, y en a qui ont personne avec qui en parler, personne à qui se confier, pis ça peut être lourd.

* Les prénoms de ces personnes ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.

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