•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Des bâtiments abandonnés.
Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Texte et photos : Ismaël Houdassine

La découverte de présumées sépultures sur les sites d’anciens pensionnats pour Autochtones au Canada a ravivé de grandes douleurs au sein des Premières Nations des États-Unis, ce qui a obligé le gouvernement fédéral à ouvrir à son tour une enquête sur les abus commis dans les nombreux établissements du pays. Notre reporter a rencontré d’anciens pensionnaires et leurs descendants, et s’est rendu sur les lieux du pensionnat Concho, en Oklahoma, État qui comptait à lui seul 83 de ces établissements.

Honorer les enfants

EL RENO, OKLAHOMA. Un vent frais et poussiéreux souffle à travers des murs éventrés et fait vibrer des morceaux de plafond sur le point de s’effondrer à chaque instant. Des débris parsèment de longs couloirs fantomatiques. Ici et là, les ruines d’une salle de classe envahie par les détritus. Il vaut mieux passer par cet endroit, c’est moins dangereux, lance d’une voix résonante Steven Grounds, qui connaît par cœur chaque recoin de l’ancien pensionnat Concho.

À deux pas de là, les restes de toilettes collectives où s’entassent des cabinets vétustes comme autant de vestiges d’une époque pas si lointaine.

À l’extérieur, Steven pointe du doigt un large portrait du célèbre chef Black Kettle peint sur la façade avant de ce pensionnat pour Autochtones, abandonné depuis sa fermeture officielle en 1983.

C’est l’un des premiers visages que j’aie faits pour honorer les ancêtres du clan cheyenne, dit-il fièrement. Ce guerrier s’est battu contre les troupes de l’armée américaine en sacrifiant sa vie lors de la fameuse bataille de Washita.

L’artiste quarantenaire est membre de la communauté muskogee, une des 39 Premières Nations de l’Oklahoma reconnues par le gouvernement fédéral. Il a peint les nombreux visages qui colorent dorénavant les murs du pensionnat localisé au cœur du territoire cheyenne et arapaho, deux peuples autochtones culturellement et linguistiquement distincts, mais unis par les aléas de l’histoire.

Après sa fermeture par le gouvernement fédéral, le bâtiment en décrépitude planté au beau milieu d’une prairie s’est trouvé du jour au lendemain sous la responsabilité de la communauté, souligne Steven, qui vit maintenant dans l’État voisin du Missouri.

Tant de récits horribles hantent ce lieu, déclare-t-il, en secouant la tête. Les Cheyennes-Arapahos ne veulent pas le rénover ni le réhabiliter, mais ils ne veulent pas non plus le détruire pour que l’on n’oublie pas ce qu’ont vécu les enfants.

Le pensionnat, connu sous le nom de Concho Manual Labor and Boarding School, a accueilli des enfants autochtones à partir de 1909 jusqu’en 1983. Un certain nombre d’entre eux ne sont jamais revenus à la maison. Ils sont enterrés un peu plus loin dans un terrain vague envahi par la végétation que les Cheyennes-Arapahos ont sanctuarisé dans l’espoir de connaître un jour l’identité des jeunes disparus.

Qu’est-ce qui a causé la mort de ces enfants? Personne ne le sait avec exactitude. On dit qu’un certain nombre d’entre eux sont décédés de la tuberculose, surtout au début du XXe siècle, lorsque l’établissement était dirigé d’une main de fer par des religieuses. On les enterrait sur place pour éviter que la maladie ne se propage. Il reste que les mauvais traitements n’étaient pas rares à l’intérieur des murs.

Vue sur l'extérieur à travers une fenêtre.
Les bâtiments du pensionnat Concho ont été officiellement transférés à la communauté autochtone par le Bureau of Indian Affairs en 1985, potentiellement pour être utilisés comme entreprises commerciales. Ils sont toutefois restés abandonnés jusqu’à ce jour.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Pour préserver la mémoire des lieux, la communauté a proposé en 2014 une mission à l’artiste urbain : qu’il imagine de gigantesques murales représentant les grandes figures cheyennes et arapahos. Ainsi, le visage impassible de Black Kettle est accompagné de figures autochtones contemporaines, telle la militante Suzan Shown Harjo.

Un soir, Steven a ressenti une présence mystérieuse alors qu’il terminait une œuvre sur l’une des parois de l’édifice. Je n’ai pas eu peur, bien au contraire, précise-t-il. J’ai ressenti une grande force et beaucoup de soutien intérieur. Les Cheyennes et les Arapahos croient que les événements qui se sont déroulés ici continuent d’exister quelque part. Je le crois aussi.

Le visage d'un homme regardant au loin.
L’artiste Steven Grounds réalise des murales mettant à l’honneur de grandes figures autochtones des États-Unis.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Souvenirs d’une survivante

Si certains reviennent sur les lieux pour se rappeler des souvenirs ou pour se recueillir, ce n’est pas le cas d’Oney Roubedeaux. Elle n’a pas eu la force de retourner au pensionnat Concho.

Enseignante à la retraite, la femme d’origine pawnee et otoe-missouria a des blessures profondes, elle qui a été arrachée à sa famille. C’était en 1971. J’avais 6 ans quand j’ai pris le bus Greyhound de Stillwater en direction du pensionnat. J’étais accompagnée de mon frère âgé de 8 ans et nous ne savions pas que nous allions vivre durant deux ans dans un endroit situé à plus de 150 kilomètres de chez nous, c’est-à-dire à l’autre bout du monde, raconte Oney, la voix calme, sans colère.

Elle a ensuite été séparée de son frère pour être placée dans différents foyers d'accueil, dont la plupart étaient des familles blanches et au sein desquelles elle affirme avoir subi abus sexuels et mauvais traitements. Je n'ai appris à lire et écrire qu’à l’âge de 16 ans, dit-elle. Le pensionnat a été une rupture entre mes frères et sœurs. On ne s’est plus jamais revus.

Deux photos de visage de la même personne à des âges différents.
Photo d'annuaire de première année d'Oney Roubedeaux (à gauche), au Concho Indian Boarding School en 1970, et une photo de Mme Roubedeaux aujourd'hui (à droite).Photo : Oney Roubedeaux

Oney Roubedeaux est la plus jeune de 17 enfants. À la mort de sa mère, son père a tout fait pour élever seul ses enfants. Mais les autorités ont finalement décidé d’éparpiller la progéniture dans différents pensionnats à travers l’État de l’Oklahoma. Durant son passage à Concho, trois décès sont survenus, notamment celui du frère de sa meilleure amie, se rappelle-t-elle.

Elle a perdu un de ses frères dans un autre pensionnat, celui de Chilocco Indian Agricultural School, dans le nord de l’Oklahoma, à la frontière avec l’État du Kansas. Il aurait été battu à mort dans sa chambre d’école, souffle-t-elle, la voix éteinte.

Le visage d'un homme.
Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Le révérend de la concorde

Le premier révérend autochtone de l’histoire de l’Église méthodiste unie, David Wilson, 59 ans, membre de la nation choctaw, se voit comme un pont entre les peuples.

On a vu que, ces derniers temps, les églises de toutes les confessions reviennent sur le rôle néfaste qu'elles ont joué dans le système des pensionnats, dit-il. C’est une bonne chose.

En septembre dernier, l’Église méthodiste unie a d’ailleurs encouragé ses membres à observer une journée de commémoration en portant des habits de couleur orange.

L’Église a entrepris des gestes forts, soutient le révérend, afin d’identifier les pensionnats dont elle avait la responsabilité et ainsi faciliter l’accès aux documents d’archives réclamés par les familles.

« Tout ce que nous avons enduré, de l’exil de nos terres ancestrales, les tentatives de tuer nos langues tribales jusqu’aux pensionnats gérés par les institutions religieuses, je sais le mal que l'Église a causé à nos peuples. »

— Une citation de  David Wilson, premier révérend autochtone de l’histoire de l’Église méthodiste unie

Mais aujourd'hui, poursuit-il, je m’efforce d’éduquer de nombreuses personnes sur l’histoire des pensionnats et sur l'importance de nos cultures.

Redonner leur identité aux disparus

Concho et Chilocco font partie d’une longue liste de pensionnats pour Autochtones aux États-Unis. Selon les données colligées par l’organisme Boarding School Healing Coalition, plus de 100 000 Autochtones ont fréquenté, à partir de la fin du XIXe siècle, 367 pensionnats dans 29 États, de l'Alabama au Wyoming en passant par l’Alaska. Et c’est en Oklahoma que l’on retrouve le plus grand nombre de ces établissements, avec 83 pensionnats exclusivement réservés aux enfants issus des Premières Nations.

Une photo d'archives montrant des bâtiments.
Image d’archives du pensionnat pour Autochtones ChiloccoPhoto : Oklahoma State University et The Chilocco Alumni Association

Un groupe d’anciens élèves de Chilocco tentent de remonter dans le passé afin de découvrir les noms et les affiliations tribales des enfants qui sont morts dans de mystérieuses circonstances.

À la tête de l’association, Jim et Charmain Baker, deux nonagénaires qui ont encore une relation ambivalente avec ce pensionnat fréquenté dans leur jeunesse à la fin des années 1950. Le régime éducatif, comme dans de nombreux autres internats, était strict et militarisé avec un service de détention, mentionne Jim Baker, membre de la nation choctaw. Ce n’est pas tous les enfants qui voulaient se soumettre à de telles conditions.

Les politiques fédérales visant à assimiler les Autochtones à la société américaine ont conduit à envoyer de nombreux enfants à Chilocco contre leur gré. Converser dans leur langue maternelle était strictement interdit et les élèves, dont on coupait les cheveux à ras, devaient porter des vêtements anglo-européens standards. L’anglais était obligatoire et les tentatives de fuite étaient fortement réprimandées, détaille Charmain Baker, de la nation ponka, qui précise que des émeutes n’étaient pas rares.

Le visage d'une femme regardant au loin.
Après beaucoup d’hésitation, Charmain Baker a finalement admis que son passage au pensionnat de Chilocco lui a fait perdre une partie de son identité autochtone.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Nous étions loin de nos familles et n’avions plus de contact avec notre culture d’origine. Le pensionnat a sorti de la pauvreté beaucoup d’élèves, mais en ce qui me concerne, j’y ai perdu une grande partie de mon identité, regrette-t-elle, amère.

« Ce qui nous a permis de survivre dans ce pensionnat, c’était la solidarité et la profonde amitié entre nous. Nous étions des enfants originaires de peuples différents, mais unis par notre indianité. »

— Une citation de  Charmain Baker, ancienne pensionnaire à Chilocco

Le lieu, complexe tentaculaire perdu dans la plaine, a accueilli des élèves issus de 127 communautés tribales originaires des quatre coins des États-Unis. On sait maintenant que des enfants ont été enterrés sur le terrain du pensionnat, raconte Jim Baker. On tente aujourd’hui d’entretenir le cimetière négligé pendant des décennies.

Lorsqu'il a commencé à s'occuper du site, il y a plus de 20 ans, le couple de nonagénaires a appris, grâce à des archives, l'existence de 10 tombes non marquées. Depuis, il en a identifié 57 autres qui datent de 1884 à 1927.

Lorsqu’elle découvre des dossiers d’archives incomplets, Charmain Baker se demande toujours si les autorités ont voulu cacher la vérité sur certains décès jugés trop morbides pour être rendus publics. Nous ne pouvons pas dire qu'il n'y a pas eu d'enfants qui ont été tués, dit-elle, car à l’heure actuelle nous ne le savons tout simplement pas.

On ne connaît pas les causes de décès de la plupart des enfants enterrés, mais de nombreux élèves à Chilocco étaient des orphelins qui n'avaient personne pour réclamer leur corps après leur mort, avance son mari Jim.

Un homme s'exprime accoudé sur une table.
L’ancien pensionnaire Jim Baker explique que le pensionnat de Chilocco a eu plusieurs styles de fonctionnement, dont certains étaient « plus sévères » envers les élèves que d’autres.Photo : Radio-Canada

Le couple espère que la technologie de pointe – comme les outils utilisés pour localiser les restes humains dans les emplacements d’anciens pensionnats au Canada – pourra être également mise à contribution en Oklahoma pour identifier les restes des enfants de Chilocco. Que les corps soient identifiés ou non, on continuera de s'occuper des enfants enterrés dans ce lieu, affirme Jim.

Lors de sa fermeture, Chilocco est devenu la propriété conjointe des communautés kaw, otoe, ponca, pawnee et tonkawa. Laissé à l'abandon, le site continue toutefois d'être un puissant lieu de mémoire pour les anciens élèves encore vivants et les universitaires qui cherchent à comprendre le rôle de l’établissement dans l’histoire américaine des pensionnats pour Autochtones.

Des sépultures sans prénom, sans nom de famille, sans tribu, sans rien, comment cela peut-il être possible? Le manque de respect qu'ils ont eu pour nos enfants est tout simplement incompréhensible, continue Jim Baker, le regard sévère.

Il reproche au Bureau des affaires indiennes d’avoir abandonné le cimetière alors que les tombes sont encore loin d’être identifiées. Le gouvernement doit classer le site en cimetière fédéral pour qu’on puisse recevoir des fonds pour son entretien et sa préservation, dit-il. Je crois aussi que nous n’avons pas fini de découvrir de nouvelles tombes.

« Le gouvernement a délaissé cet endroit sacré lorsqu'il a fermé Chilocco en 1980. Si les autorités fournissent des ressources, alors nous pourrons faire une étude complète par géoradar et peut-être permettre aux familles et aux proches des disparus de faire leur deuil. »

— Une citation de  Jim Baker, ancien pensionnaire à Chilocco
Une homme les bras croisés.
Radio-Canada / Ismaël Houdassine

La lutte d’un chef Shawnee pour la vérité

C’est un scénario à la David contre Goliath. Les Shawnee de l’Oklahoma contre l’État du Kansas. Les raisons du litige : la communauté tente d’acquérir le Shawnee Indian Mission, un ancien pensionnat pour Autochtones, malgré les refus obstinés de la Ville de Fairway et des autorités en place.

Le grand-père de ma grand-mère a fréquenté en 1850 cet endroit. Chaque fois qu’il a pu, il a tenté de s'en échapper, clame Ben Barnes, chef de la nation shawnee.

Le pensionnat a accueilli un nombre important d’enfants shawnee du temps où il était géré par le gouvernement fédéral et la congrégation méthodiste.

Selon le chef Barnes, soutenu par plusieurs historiens, les bâtiments profitaient de la main-d’œuvre gratuite des jeunes Autochtones.

« L’histoire de ces enfants est occultée. Ce que nous demandons, c’est que l'État du Kansas nous cède le site pour qu’on puisse restaurer les bâtiments et raconter la vérité. »

— Une citation de  Ben Barnes, chef de la nation shawnee

Ben Barnes souhaite également mener des fouilles sur le terrain du pensionnat afin de savoir s’il ne reste pas de potentielles tombes non marquées d’enfants autochtones. Les autorités du Kansas font à nouveau preuve de paternalisme en pensant que nous ne sommes pas capables de nous occuper d'un endroit que nous considérons comme sacré, souligne-t-il.

Le temps presse, martèle le chef, qui assure que le site est en danger de disparition, vu son état de délabrement. Nous savons que des enfants shawnee sont morts dans ce pensionnat. Nous voulons connaître les noms de ces enfants pour honorer leur mémoire et leur offrir un véritable lieu de sépulture.

Des familles brisées

David Bible, 61 ans, moitié Hopi de l’Arizona et moitié Muskogee, nous accueille dans son magasin de produits autochtones à Tulsa, la deuxième ville de l’Oklahoma. Son grand-père a fréquenté le pensionnat de Chilocco pendant quelque temps, dans les années 1920.

Il n’est pas resté longtemps, raconte-t-il. Ses parents l’ont sorti d’urgence. Il n’a jamais voulu parler de cette période. [...] Il aurait pu partager son histoire afin de se libérer de ses démons intérieurs.

Il croit que le système des pensionnats pour Autochtones a été un moyen efficace pour les autorités et entités religieuses d’annihiler les révoltes des Premières Nations contre le pouvoir colonial. Ils ont obligé nos ancêtres à vivre dans la pauvreté extrême pour que les familles acceptent d’envoyer leurs enfants dans les pensionnats en croyant qu’ils allaient apprendre un métier et sortir les communautés de la misère, dit-il, l’air grave.

Le visage de profil d'un homme.
Durant son enfance, quand il était invité chez des amis blancs pour fêter leur anniversaire, David Bible se souvient du moment où les parents leur disaient de « sortir l’Indien de la maison ».Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Une politique faite de mensonges qui a permis l’acculturation et la conversion de milliers d’enfants, avec des répercussions encore aujourd’hui.

Ce drame a provoqué des ruptures énormes au cœur des familles et des clans, dit David Bible. Ce qui me donne du courage, c’est de voir la fierté et la mobilisation des jeunes Autochtones pour se réapproprier leur identité afin de ressouder ce qui a été brisé.

Selon lui, tant que les Américains ne s'intéresseront pas au sort des Premières Nations, il n’y aura jamais de véritable réconciliation. Les livres scolaires ne racontent pas ce que leurs ancêtres ont fait à nos ancêtres. Ils ne veulent pas revenir sur cet épisode de l’histoire américaine faite de spoliations et de génocides, insiste-t-il.

Des politiques d’assimilation

Les politiques coloniales américaines se sont efforcées dès le XIXe siècle d’assimiler les Premières Nations et de détruire leur identité, soutient Kent Blansett, historien et professeur d’études autochtones à l'Université du Kansas.

Il y a eu la perte des territoires, la disparition des pratiques culturelles et des langues des premiers peuples, puis le gouvernement a passé l'Indian Civilization Fund Act, une loi votée en 1819 afin de briser le noyau familial en retirant les enfants à leurs parents pour les faire adopter par des familles blanches ou les placer dans des pensionnats de type militaire, explique le professeur lors d’une entrevue avec Espaces autochtones.

Pour reprendre la formule funeste du général Richard Henry Pratt, fondateur de la Carlisle Indian School, en Pennsylvanie – le premier pensionnat expérimental hors réserve entièrement consacré à l’assimilation forcée des Autochtones en Amérique du Nord –, il s’agissait de tuer l'Indien pour sauver l'homme, poursuit l’historien.

Une carte des États-Unis mettant en évidence l'Oklahoma.
La majorité des Premières Nations de l’Oklahoma viennent de l’extérieur de l’État.Photo : First Americans Museum

Dans les pensionnats pour Autochtones des États-Unis, qui ont d’ailleurs servi de modèle à ceux du Canada, les enfants n’avaient pas le droit de pratiquer leur langue maternelle, au risque d’être durement punis et de subir divers sévices corporels.

On en est aujourd’hui à chercher les corps des enfants morts dans ces pensionnats afin de donner des réponses aux familles. Les Américains commencent tout juste à réaliser que ce n’étaient pas des écoles comme les autres, mais des prisons dans lesquelles étaient enfermés des Autochtones, dont un certain nombre ont disparu, indique Ken Blansett.

L’Oklahoma, qui compte aujourd’hui environ quatre millions d’habitants, est un cas particulier et assez représentatif, note le professeur. Cet État du Midwest correspond au Territoire indien dans lequel furent déportés de 1831 à 1838 plusieurs milliers d’Autochtones arrachés de leurs terres ancestrales de l’est des États-Unis. L’Oklahoma, c’est le miroir des tragédies subies par les peuples autochtones depuis la colonisation du continent jusqu’à la conquête de l’Ouest, résume-t-il.

L’auteur de plusieurs ouvrages sur les mouvements de résistance autochtones aux États-Unis, dont le remarqué A Journey to Freedom: Richard Oakes, Alcatraz, and the Red Power Movement (non traduit en français), rappelle que les survivants des pensionnats ont reçu en héritage des traumatismes qui continuent de se transmettre à travers les générations.

On a refusé une vie digne et sécuritaire à un nombre important de jeunes personnes et certaines d’entre elles, aujourd’hui âgées, commencent tout juste à raconter leur expérience faite de violence et de négligences, déplore-t-il.

Le Sentier des larmes : une tragédie américaine

À la suite de ses échecs successifs à assimiler les Premières Nations, le gouvernement américain, sous la présidence d’Andrew Jackson, mène une politique acharnée de déportation des populations autochtones de l’autre côté du fleuve Mississippi. Après la signature de l’Indian Removal Act, le 28 mai 1830, des dizaines de milliers de personnes (Choctaws, Cherokees, Creeks, Seminoles, Chickasaws, etc.) sont ainsi déplacées de force vers des terres qui leur sont inconnues, mais pourtant désignées Territoire indien. Beaucoup périssent en chemin. Durant l'automne et l'hiver 1838 et 1839, on estime qu’un quart des Cherokees sont morts sur le Sentier des larmes (The trail of tears). En 1840, les autorités fédérales ont atteint leur objectif de chasser la quasi-totalité des tribus autochtones de leurs lieux de naissance, terres de leurs ancêtres.


Naissance de l’Oklahoma sur le dos des Autochtones

Le Territoire indien devient le dernier refuge des Premières Nations ayant subi durant des décennies violences et déplacements de populations. Mais l’enclave attire rapidement les colons avides de nouveaux territoires à conquérir au-delà de la Frontière, région considérée à tort comme inhabitée. À mesure que les descendants européens progressent vers l’Ouest, la pression s’accentue sur les terres octroyées aux Premières Nations. Le 22 avril 1889, les autorités permettent aux colons de s’approprier les terres des communautés autochtones. Ce Land Run (littéralement : la course à la terre) – prélude de l’acte de naissance de l’État de l’Oklahoma en 1907 – est considéré comme l’un des épisodes les plus violents et agressifs de la conquête de l’Ouest.

Deux drapeaux flottant dans le vent.
Radio-Canada / Ismaël Houdassine
Photo: Les drapeaux des États-Unis et de l'État de l'Oklahoma  Crédit: Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Des traumatismes en héritage

Lisa Byers, une Cherokee de 54 ans, a subi plusieurs traumatismes par une mère violente qui a fréquenté un pensionnat de 8 ans à 14 ans dans les années 1950. Très tôt, j’ai su qu’elle avait fréquenté l’ancien pensionnat de Seneca dans la région rurale de Wyandotte, dans l’est de l’Oklahoma, car elle me menaçait de m’envoyer dans cet internat en détaillant les sévices physiques et sexuels que j’allais y subir si je ne me comportais pas bien, raconte-t-elle, émue et digne.

Maintenant professeure à l’Université de l’Oklahoma à Tulsa et spécialiste des traumatismes intergénérationnels, notamment ceux causés par les pensionnats, elle se consacre à la guérison des blessures historiques vécues par les membres des Premières Nations.

Le traumatisme intergénérationnel est un concept largement reconnu dans les domaines de la psychologie, de la santé mentale et de l'histoire des peuples autochtones, énumère-t-elle. Il désigne les effets durables sur les générations futures des traumatismes subis par une population, tels que la violence, l'abus, l'oppression et la séparation familiale.

Au sein des communautés, ces traumas causent de nombreux problèmes de santé mentale, des difficultés relationnelles et des troubles comportementaux qui se transmettent de génération en génération, poursuit-elle. Je pense qu’une partie de la guérison passe par des politiques de réconciliation et, en la matière, je crois que les États-Unis sont en retard de dix ans par rapport au Canada, soupire-t-elle.

Lisa Byers est bien placée pour comprendre les impacts à long terme du système des pensionnats. J’ai grandi dans une grande pauvreté et les répercussions du pensionnat sur ma maman ont été dévastatrices. J’ai alors réalisé la maltraitance et les viols multiples dont elle a été elle-même victime à un très jeune âge, dit-elle les larmes aux yeux.

Malgré une jeunesse douloureuse, Lisa Byers s’est tournée vers l’école, espérant y trouver une voie de sortie. Elle a obtenu un diplôme de premier cycle en psychologie et un diplôme d'études supérieures en travail social. Elle est ensuite devenue la première Autochtone des États-Unis à obtenir un doctorat à la Brown School of Social Work de l'Université de Washington à Saint-Louis, au Missouri.

À mon avis, ce n’est pas une question de réussite sociale, dit-elle, mais le fait d’avoir pu transformer une expérience douloureuse en outil de compréhension pour aider d’autres à s’en sortir.

Elle concentre depuis ses travaux sur le pouvoir de la résilience des aînés, celles et ceux qui sont les plus proches des événements historiquement traumatisants. Les autorités fédérales commencent tout juste à écouter des témoignages qu’elles ont refusé d’entendre depuis des décennies, indique-t-elle.

La mère de Lisa Byers est décédée sans n'avoir jamais pu exprimer ses souffrances. Trop de survivants restent silencieux et s’enfoncent dans la dépression, affirme sa fille. Ce qui est important, c’est de faire sortir la vérité. Il faut beaucoup de courage, car ceux qui s’expriment sur leur passé tragique le font avec l’espoir que leur témoignage puisse permettre d'en finir avec le cycle des traumatismes chez les prochaines générations.

Une statue en bronze.
La statue d’un guerrier chickasaw, le visage tourné en direction de l’est, là où le soleil se lève chaque matin.Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

C’est le cas de l’oncle d’Amy Warne, 47 ans, résidente d’Oklahoma City. Cette dernière tente présentement de se faire élire au conseil municipal. Si elle remporte le scrutin dans quelques jours, elle deviendra la première conseillère autochtone à la mairie de la métropole de l’État, mais en attendant, elle se bat pour que les victimes des pensionnats soient entendues.

Il y a peine 6 mois, mon oncle a pris son courage à deux mains en me montrant pour la première fois des photos de son enfance passée au pensionnat de Carter Seminary, situé à Ardmore dans l’extrême sud de l’État, narre-t-elle, accoudée sur la table d’un café. Il m’a alors parlé des nombreux abus qu’il a subis, de la terreur de savoir ses amis disparus et des suicides d’enfants.

Si son oncle a décidé de raconter l’horreur, c’est pour que sa nièce puisse à son tour transmettre son témoignage, lance-t-elle les yeux humides, ajoutant que ses oncles, tantes et parents ont tous été contraints de fréquenter les pensionnats.

Je suis de la première génération dans ma famille à ne pas avoir été envoyée dans ces camps de concentration, comme je préfère les nommer, dit-elle. Mon rôle, c’est dorénavant de parler pour mes proches, parce qu’il y a encore beaucoup de gens aux États-Unis qui ne veulent pas croire ce qui s’est passé ou qui tentent de discréditer la parole des survivants.

Une femme photographiée de dos.
Amy Warne fait partie de la première génération dans sa famille à ne pas avoir fréquenté de force un pensionnat pour Autochtones. L’inscription en anglais sur le dos de sa veste peut se traduire par « Brûler la sauge et la Loi sur les Indiens ».Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

La politicienne de 47 ans, Muskogee et Séminole, affirme que l’Oklahoma est encore un État chauvin du Far West, centré sur lui-même, qui n’hésite pas, selon elle, à glorifier le vol des territoires autochtones au moyen des statues publiques et des livres d’histoire.

La population hésite entre déni et inconfort, parce que la vérité vient remettre en cause le récit idéalisé d’une Amérique bienfaitrice, affirme-t-elle. Certains disent qu’ils ne sont pas responsables des actions de leurs ancêtres, même s'ils continuent de profiter des conséquences de ces actions.

D'après Amy Warne, les gouvernements ne sont pas les seuls responsables. Elle accuse également les institutions religieuses de leur gestion des pensionnats. Elles recevaient des fonds du gouvernement fédéral dans le cadre d'efforts systémiques visant à annihiler les cultures et les langues autochtones. L’Église catholique doit être tenue responsable, ainsi que les églises protestantes, lâche-t-elle.

Après la découverte au Canada, en 2021, de sépultures anonymes sur les terrains d'anciens pensionnats pour Autochtones, la secrétaire à l'Intérieur Deb Haaland (la première Autochtone - elle est membre de la communauté Laguna Pueblo - à accéder à un poste de secrétaire au sein d'une administration américaine) a lancé en 2021 une vaste enquête aux États-Unis.

Elle a ensuite entrepris une tournée nationale qui a justement débuté à Riverside dans l’Oklahoma afin de recueillir les témoignages des survivants, note Amy Warne. Son père et sa mère ont eux-mêmes vécu la tragédie des pensionnats.

« Nous avons un long chemin à parcourir, car nous touchons à peine à la surface des choses ici aux États-Unis. Il y aura beaucoup de chagrin, beaucoup de deuils, mais c’est un processus de guérison dorénavant inévitable. »

— Une citation de  Amy Warne, politicienne

L’enquête et la tournée baptisée The Road to Healing (le chemin vers la guérison) ont mené à la publication en mai dernier d’un premier rapport dévastateur sur l’assimilation forcée et les méthodes systématiques militarisées d'altération d'identité de dizaines de milliers d’enfants pendant 150 ans.

C’est un bon départ, mais depuis des mois, rien n’a été annoncé pour les survivants. Les communautés doivent souvent se débrouiller seules pour rechercher les restes des enfants disparus. Il y a beaucoup de discours, mais maintenant, ce qu’il nous faut, ce sont des actions concrètes.

Le rapport fédéral d’une centaine de pages, publié le 11 mai 2022 sur le système fédéral de pensionnats pour Autochtones révèle qu’entre 1819 et 1969 les autorités ont exploité ou soutenu 408 établissements dans 37 États (ou territoires d’alors), dont 21 en Alaska et 7 à Hawaï.

Une peinture murale avec une inscription.

Partager la page