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Image : Dessin d'une femme avec une petite porte au nouveau du ventre d'où s'échappe une colombe.

Texte : Jean-Pierre Pérouma, Anaïs Elboujdaini et Andréane Williams | Illustrations : Sophie Leclerc

Un groupe de femmes engagées a entrepris un long périple féministe d’ouest en est pour défendre le droit à l’avortement. Une future doula a parcouru des centaines de kilomètres pour avorter afin de ne pas être stigmatisée chez elle. Une ancienne militante pro-vie a changé son fusil d’épaule pour devenir une leader importante dans l’accompagnement des femmes albertaines qui souhaitent avorter.

Au Canada, l’avortement est un droit depuis 1988, année où la Cour suprême a annulé des lois qui l’interdisaient. De l’intime au politique, voici les récits de femmes qui ont emprunté la longue route vers son accessibilité, qui demeure inégale à travers le pays.

Image : Dessin d'une femme qui marche au pied d'une montagne représenté par une poignée de main.
Photo: Du Nouveau-Brunswick à Rivière-du-Loup : échos intimes d’un avortement  Crédit: Radio-Canada / Illustration: Sophie Leclerc

Du Nouveau-Brunswick à Rivière - du - Loup : échos intimes d’un avortement

Du Nouveau-Brunswick à Rivière-du-Loup : échos intimes d’un avortement

Ce texte se base sur les entrevues réalisées avec Laurence (nom d’emprunt pour conserver son anonymat) par le chroniqueur Jean-Pierre Pérouma.

5 février 2018. Le froid mordant de cette journée sera mon compagnon de route durant 5 heures. Je quitte le sud-ouest du Nouveau-Brunswick pour Rivière-du-Loup. Du haut de mes 32 ans, je vais avorter.

Je vais avorter à Rivière-du-Loup, parce que les délais pour y accéder au Nouveau-Brunswick sont trop longs. Et la confidentialité de mon avortement est compromise. Dans mon coin de pays, nous nous connaissons toutes et tous. Comment avorter dans un des deux hôpitaux qui proposent cet acte sans rencontrer une personne qui me connaisse? Pour répondre à mon besoin de prise en charge, pour avorter avec médication, qui me semble moins intrusive que l’aspiration-curetage, pour avorter dans la confidentialité, je dois quitter ma province pour une autre.

J’assume seule la charge mentale de ce voyage et de l’acte. Mon conjoint est demeuré chez nous pour s’occuper de notre fils et lui éviter ce long périple. Beaucoup se demandent pourquoi avorter. Cette décision m’appartient.

Elle résulte des aléas de ma vie et des choix qui s’imposent pour moi. Emportée par la noirceur d’une dépression, j’ai tout quitté pour me reconstruire. Mon emploi d’enseignante, une maison, une vie remplie qui ne me satisfaisait pas.

Maintenant, je retrouve l’équilibre. Être enceinte à nouveau, c'est compromettre cet équilibre fragile. Mon corps ne me laisse pas oublier ma grossesse : je ne mange plus, j’ai des nausées et des vomissements, je dors d’un sommeil sporadique. Mon corps est lourd, il entrave mon élan vital. Pourtant j’avais pris la pilule du lendemain dans les 24 heures suivant le rapport non protégé. Mais je dois me rendre à l’évidence, je suis bel et bien enceinte.

Dès que j’en ai eu la certitude, j’ai appelé un centre de femmes pour obtenir une prescription pour la pilule abortive. Au Nouveau-Brunswick, un délai de trois semaines s’écoule avant de rencontrer une infirmière, et donc, avant de commencer le processus d’avortement. Mais je ne pouvais pas attendre. Aussi, je refusais de m’exposer aux regards familiers à l’hôpital. Et je ne voulais pas subir ce regard empreint d’incompréhension et de jugement par rapport à cette décision.

J’embarque dans ma voiture. Je monte le son de la radio pour que la musique couvre mes pensées incessantes, mes interrogations pressantes. Rien n’y fait, elles se font plus fortes. Je coupe alors le son pour écouter mes angoisses et y répondre.

Les kilomètres qui me séparent de Rivière-du-Loup s’égrainent. Plus j’approche de la destination, plus mon angoisse m’envahit. La frontière entre les deux provinces marque pour moi un point de non-retour… je dois continuer.

J’ai peur. Peur d’avoir mal, peur de perdre mon embryon, peur de l’effet qu’aura la médication abortive sur mon organisme, peur que mon esprit se fragmente comme un casse-tête. J’ai peur d’être jugée, j’ai peur de ne pas être épaulée à la hauteur de ma douleur. La peur me saisit à la gorge, me noue le ventre et me tourne la tête. Je m’arrête le long de la route et je vomis, comme pour l’expulser.

J’arrive enfin à Rivière-du-Loup. Le vent balaye le stationnement et le froid est encore plus mordant. Je monte les marches vers le CLSC et m’engouffre dans le bâtiment. La chaleur du bonjour qui m’accueille est le premier rayon de soleil de cette journée. Je suis conduite vers ma première interlocutrice. La travailleuse sociale m’accueille, un sourire effleure mon regard. Elle me rassure. Ses mots glissent sur moi, ils passent sans que je les retienne. Mais sa voix, sa présence m’embrassent, me calment. Elle me guide vers le médecin.

Je suis encore dans un état second, mes émotions sont encore à fleur de peau. Je comprends du médecin qu’il me propose une échographie. Je ne sais pas quoi dire, je balbutie. L’occasion pour moi de lui dire bonjour et adieu.

J’aimerais tant être ailleurs. J’aurais aimé être accompagnée d’une doula, dans une forêt, être entourée de femmes et de bienveillance. J’aurais aimé prendre une potion, saigner dans la nature et connecter la vie à la terre. Il y a une violence dans cette inaccessibilité que la bienveillance actuelle ne peut couvrir complètement.

Je me rends à l’hôpital, la porte de l'ascenseur s’ouvre et m’avale. À l’étage, une femme m’accueille. Un regard, un bonjour, une main qui se tend pour m’accompagner. J’entre dans une pièce aux murs gris où une douce musique se diffuse. On me donne les médicaments, mon regard se porte vers le fleuve, que l’on voit de la fenêtre. Puis, je tire le rideau qui sépare les civières, je me pose dans le fauteuil, les larmes coulent de mes yeux. La peine est ma plus grande douleur, et cet acte, une cicatrice dans ma vie de mère.

Il est parti.

Je retourne chez moi, le coeur lourd et léger à la fois. La route me semble interminable. Je me sens incomplète.

Depuis, j’ai trouvé ce qu’il me manquait : aider des femmes, comprendre et transmettre mon expérience. Alors, je reprends le chemin de l’école. Je me forme, je serai doula. Je souhaite aider les femmes de ma région à traverser cette épreuve sans jugement ni culpabilité. Je veux les accompagner dans le plus grand respect de leur humanité.

Mais pour moi, le plus violent, c’est d’avoir encore à se battre pour accéder à ce droit fondamental pour les femmes : avorter dans la dignité.

Image : Des automobiles circulent sur une route dans les montagnes.
Photo: D’ouest en est, souvenirs d’un long combat pour l’avortement  Crédit: Radio-Canada / Illustration : Sophie Leclerc

D’ouest en est, souvenirs d’un long combat pour l’avortement

D’ouest en est, souvenirs d’un long combat pour l’avortement

Vous vous apprêtez à lire une histoire vraie : une histoire d’espionnage, de road trip féministe, de procession funéraire théâtrale, de médecins hors-la-loi et de faux chenils.

J’ai peur qu’on me demande à qui je suis mariée.

Ellen Woodsworth a le regard franc. C’est une petite femme aux cheveux blanchis par le temps.

Ancienne conseillère municipale à Vancouver, Ellen n’a jamais cessé de militer pour le droit des femmes et des opprimés sa vie durant. Elle revient tout juste d’Irak, où elle a rencontré des militantes pour l’indépendance du Kurdistan, que déjà elle se prépare à partir vers un pays du Proche-Orient où l’on sanctionne le mariage gai.

Même si elle y est invitée comme conférencière, Ellen ignore si la question de son identité sexuelle sera soulevée.

Mais cet après-midi pluvieux dans son appartement aux allures de musée, nous discuterons d’autre chose.

Le souvenir est toujours aussi vif, celui d’il y a 50 ans, lorsqu’elle roulait à travers le pays à bord de la Caravane pour l’avortement, de Vancouver à Ottawa. À l’époque, elle militait dans le Vancouver’s Women Caucus, une organisation formée d’étudiantes, mais aussi de travailleuses, unies pour la libération des femmes.

C’était une époque foisonnante, de révoltes étudiantes, de l’opposition à la guerre du Vietnam et de mouvements de libération comme le Red Power, chez les Autochtones, rappelle Ellen.

Nous sommes dans un Canada où l'avortement est illégal jusqu’en 1969. Cette année-là, un amendement au Code criminel du pays statue qu’il peut être permis, mais seulement si la grossesse met en danger la vie de la femme.

Celles-ci doivent aussi obtenir l’aval d’un comité formé de médecins. Pour les femmes du Vancouver Women’s Caucus, il faut une réforme qui va jusqu'au bout et plus loin.

On trouvait que ça n’avait pas de sens de laisser entre les mains de deux médecins hommes la décision d’une femme qui allait porter ou non un enfant.

Ellen

C’est ainsi que 17 d’entre elles décident de parcourir le pays à bord de trois automobiles. Un petit cercueil noir se trouve sur le toit d’une des voitures.

C’était parfait pour transporter nos sacs de couchage! , rigole Ellen.

Karin Wells, une journaliste qui s’intéresse à l’histoire de la Caravane pour l’avortement depuis une vingtaine d’années, précise que les militantes de l’époque étaient irrévérencieuses.

Les femmes à cette époque n’étaient pas polies, dit-elle, un sourire dans la voix.

Leur venue dans une ville puis dans une autre est annoncée grâce à des coups de téléphone de cabines téléphoniques en bord de route à des organisations féministes au pays.

Elles sont aussi aidées d’une journaliste qui fait connaître leur trajet en racontant leur histoire dans le fil de presse de La Presse canadienne.

Les Vancouvéroises s'arrêtent dans plusieurs villes pour jouer de petites saynètes, des pièces de théâtre qui imitent des scènes d'avortement qui tourne mal, parce que pratiquées clandestinement.

Nous voulions entendre ce que les femmes de partout avaient à dire, mais aussi créer un mouvement féministe canadien, se remémore Ellen, pleine de l’optimisme de l’époque.

Ce qui la marque encore? Des témoignages qu’elle qualifie d'horribles, surtout dans les petits villages.

Des femmes autochtones nous ont dit être stérilisées de force, se rappelle-t-elle, les mains crispées. Il y avait aussi beaucoup d’histoires de femmes violées par des membres influents de la communauté qui se font battre, puis qui essaient d’avorter en mettant du sel dans leur vagin.

Les larmes aux yeux, elle ajoute que peu de médecins pratiquaient des avortements illégaux, puisqu’ils risquaient de perdre leur permis.

Nous connaissions un seul médecin à Vancouver [...], mais la majorité des femmes qui en avaient les moyens se rendaient aux États-Unis.

Ellen

Arrivée à Ottawa, elles accomplissent l’inimaginable avec l’aide d’alliés - des hommes affiliés à des mouvements de gauche, qui soutiennent le mouvement des femmes et qui vont acheter des chaînes en métal dans une quincaillerie.

Pourquoi n’y vont-elles pas elles-mêmes? Les femmes de Vancouver craignent d’être infiltrées par des agents de la GRC. Elles se sentent épiées et envoient donc leurs complices pour ne pas éveiller les soupçons.

Ils ont prétendu vouloir construire un chenil! indique Karin Wells.

Mais ces chaînes serviront une autre vocation : plusieurs femmes, dont Ellen, entrent dans le parlement, à Ottawa, grâce à des députés sensibles à leur cause. Ces quelques femmes portent de gros gilets sous lesquelles elles dissimulent les chaînes.

Elles s’attachent ensuite à la galerie du public dans le parlement canadien en scandant des chants pour l’accès libre à l’avortement.

Un garde est venu couper mes chaînes et m’a escortée dehors, relate Ellen, encore abasourdie. Je n’en reviens encore pas qu’ils ne nous ont pas arrêtées!.

Elles causent une commotion et les parlementaires doivent interrompre leurs travaux.

À peu près au même moment, un autre groupe se rend à la résidence du premier ministre Pierre Elliott Trudeau, alors en vacances, pour y déposer le fameux cercueil noir qui contient des cintres, un clin d’oeil sordide aux méthodes clandestines utilisées pour avorter.

Quand je lui montre un des articles de l’époque, intitulé Le cri du coeur des féministes en colère pour des lois pour l’avortement, Ellen sursaute.

Évidemment que nous étions en colère et nous avions tous les droits de l’être!

Ellen

Quelque chose tracasse encore Ellen.

Jusqu’à ce jour, je ne sais pas qui a infiltré nos rencontres pour le compte de la GRC, dit-elle en plissant les yeux avec un ton réprobateur.

Pendant ces années, le gouvernement canadien avait à l’oeil les groupes qui flirtaient avec des idéologies communistes ou socialistes ou qui s’en revendiquent pleinement.

Mais à quelque chose malheur est bon : les archives des forces policières sur le Vancouver’s Women Caucus prouvent l’infiltration, et elles constituent l’une des meilleures sources de documentation du travail des militantes de la Caravane, tellement elles sont exhaustives.

D’ailleurs, comment revient-on d’un tel événement?

On en revient chamboulée, insiste Karin Wells, qui me raconte que le Vancouver Women’s Caucus implose un an après leur retour d’Ottawa.

Personne ne les a jamais remerciées pour ce qu’elles ont fait, personne ne leur a jamais dit qu’elles avaient accompli quelque chose d’important, mentionne la journaliste, même si Pierre Elliott Trudeau, le premier ministre du pays à l’époque, les rencontre à Vancouver.

On n’arrivait pas à y croire, affirme d’ailleurs Ellen.

Une rencontre qui n’a mené à rien de concret, puisque l’avortement n’est légalisé que 20 ans plus tard grâce à l’affaire Daigle, mais qui démontre pour certaines militantes pro-avortement la crainte qu’avait le pouvoir autour de cet enjeu.

*
Aujourd’hui, Ellen appelle toutefois à la prudence et mentionne l’élection du gouvernement conservateur de Stephen Harper, sous lequel le financement de plusieurs groupes de femmes a été retiré.

Il faut être vigilante pour préserver nos droits, insiste-t-elle. L’histoire ne progresse jamais en ligne droite.

*
Tout est calme. Nous sortons de son appartement, qui longe la rivière Fraser, où elle se promène souvent pour observer les oiseaux.

Après un bref instant, le temps de quelques photos, alors qu’elle est immobile et a le regard perdu au large, elle se retourne vers moi et me dit : Tu sais à quoi je pensais? Je chantais dans ma tête les chants de l’époque, comme Bella Ciao!

Spontanément, nous nous mettons à chanter le refrain ensemble, le visage couvert de pluie.

Où est le monument à la mémoire des milliers de femmes qui ont perdu leur vie à cause d’avortements qui ont mal tourné au pays? demande-t-elle.

50 ans après la caravane, elle attend encore.

Image : Deux femmes se réfugient sous un parapluie alors que des éclairs et de la pluie tombent autour d'elles.
Photo: Tenir la main des femmes albertaines  Crédit: Radio-Canada / Illustration : Sophie Leclerc

Tenir la main des femmes albertaines

Tenir la main des femmes albertaines

Autumn Reinhardt-Simpson s'est donné la difficile mission d'accompagner les femmes qui désirent mettre un terme à leur grossesse en Alberta, où l'avortement est de moins en moins accessible. Celle qui s'opposait auparavant à la pratique est aujourd'hui l'une des seules accompagnantes du genre dans la province et souhaite en former d'autres pour mettre sur pied un réseau.

Installées dans le salon d’Autumn Reinhardt-Simpson à Edmonton, cinq femmes l’écoutent attentivement, tasse de thé à la main, raconter l’histoire du droit à l’avortement en Amérique du Nord.

Les murs sont décorés de dessins et de photos d’enfants. Des biscuits ont été disposés sur la table basse et un chat de couleur caramel se frotte sur les jambes des invitées. Les lumières, elles, ont été tamisées, comme pour faciliter les confidences. Car Autumn le sait, le sujet dont elle parlera à ses convives, venues assister à une formation pour devenir accompagnantes à l’avortement, n’est pas toujours facile à aborder.

La mère de famille de 41 ans offre ses services à toutes celles qui la contactent, qu’il s’agisse de tenir la main d’une jeune femme lors de la procédure, d’organiser son transport vers une clinique ou simplement de la réconforter.

Nous voulons rendre l’expérience de ces femmes la plus confortable possible, explique-t-elle.

Installée à Edmonton avec sa famille depuis 2015, l’Américaine originaire de l’État de Washington explique avoir aidé une cinquantaine de femmes et de membres de la communauté LGBTQ+.

Elle accompagne gratuitement à leur rendez-vous des femmes qui la contactent sur sa page Facebook ou elle leur fournit de l’information sur la procédure. Elle note cependant que son rôle dépasse souvent ce cadre.

Je les aide à acheter des billets d’autobus pour se rendre à leur rendez-vous ou je les y conduis moi-même. Je dois également parfois leur réserver une chambre d’hôtel, explique Autumn qui organise des collectes de fonds sur les réseaux sociaux pour couvrir ces frais.

Quand il le faut, je les mets en contact avec d’autres ressources. Il arrive par exemple que des femmes soient dans une relation abusive et qu’elles aient besoin d’aide pour en sortir. Ces femmes veulent mettre un terme à leur grossesse, mais elles ont souvent d’autres besoins pressants, ajoute la militante.

Elle explique que la plupart des femmes qui la contactent viennent de régions de la province où l’avortement n’est pas disponible. En Alberta, seulement trois établissements médicaux - un à Edmonton et deux à Calgary - offrent des avortements chirurgicaux et très peu de médecins prescrivent l'avortement par médicament.

C’est d’ailleurs ce qui l’a poussé à créer le Alberta Abortion Access Network. Depuis quelques mois, elle offre des formations d'accompagnement à l’avortement.

Je dois parfois parcourir des centaines de kilomètres pour accompagner des femmes. Je me suis donc dit que ce serait bien si nous avions un réseau sur lequel s’appuyer, explique-t-elle.

Autumn Reinhardt-Simpson n’a étonnamment pas toujours soutenu l’avortement.

J’ai grandi dans une petite ville très religieuse et conservatrice. Mes parents avaient des opinions anti-avortement assez extrémistes et j’avais beaucoup de préjugés envers les femmes qui se faisaient avorter. Je me disais qu’elles n’avaient pas été prudentes ou qu’elles auraient dû s’abstenir d’avoir des relations sexuelles, se souvient-elle.

À l’université, la jeune femme remet en question ses croyances.

J’ai simplement commencé à penser par moi-même. On nous racontait par exemple que les médecins poussaient les femmes à se faire avorter pour faire de l’argent en pratiquant les avortements, ce qui n’a aucun sens, raconte Autumn, qui est étudiante au doctorat en histoire des religions.

C’est en 2010, alors qu’elle vit dans l’État de Virginie, qu’elle entame véritablement sa lutte. Elle décide d’escorter les jeunes femmes qui désirent se faire avorter pour les protéger des militants anti-avortement qui manifestent devant les cliniques.

Il y avait tellement de manifestants devant les cliniques. Certains d’entre eux disaient des choses vraiment horribles aux femmes. Je ne pouvais pas rester là à ne rien faire, ajoute-t-elle.

De l’histoire de l’avortement aux États-Unis et au Canada en passant par les ressources offertes aux femmes en Alberta, les techniques d’écoute ou encore les spécificités et besoins de la communauté LGBTQ+, toutes sortes de sujets sont abordés pendant la formation.

Ce soir-là, cinq femmes ont fait le chemin pour aller assister à la séance offerte chez Autumn.

Nous devons rester vigilantes parce qu’au Canada, comme aux États-Unis, il y a de moins en moins d’endroits qui pratiquent l’avortement, lance d’emblée Autumn Reinhardt-Simpson, qui dénonce l’influence de groupes chrétiens conservateurs américains dans le sud de l’Alberta.

Parmi ses invitées, Twyla, une ancienne assistante administrative de 51 ans. Elle est l’une des premières étudiantes d’Autumn. Depuis sa formation, elle a elle aussi créé sa page Facebook pour annoncer ses services d’accompagnante.

Je remarque qu’il y a une grande demande pour ce service, dit l’accompagnante qui est venue en aide à cinq femmes au cours des six derniers mois.

Lorsque le jour de leur rendez-vous arrive, je vais les chercher et je les accompagne à la clinique. J’assiste à la procédure si elles le souhaitent. Je leur donne aussi une trousse de soins qui contient des serviettes hygiéniques, une bougie, des chaussettes ou des pantoufles. Le lendemain, je leur envoie un message pour m’assurer que tout va bien, ajoute-t-elle.

Selon Twyla, l’avortement reste lourdement stigmatisé en Alberta.

Les femmes ne veulent pas que qui que ce soit soit au courant de leur grossesse. En tant qu'accompagnantes, nous jouons donc le rôle qu’une amie ou un membre de la famille devrait jouer, regrette-t-elle.

Eliah Greene, une aide-soignante qui assiste à la formation pour la première fois, partage cette opinion.

Je viens d’une famille à faible revenu et plusieurs femmes de ma famille ont dû se faire avorter. Pour nous, l’avortement a toujours représenté un lourd secret, mais ça ne devrait pas l’être. Je veux maintenant être capable de soulager les femmes de ce poids, explique-t-elle à Autumn et aux autres femmes présentes.

Pour Autumn, informer les Canadiennes sur la précarité de l’accès à l’avortement est primordial.

J’ai été très surprise de constater que les Canadiennes étaient très peu au courant des difficultés d’accès à l’avortement dans leur pays, soutient Autumn.

Twyla et elle affirment d’ailleurs toutes deux avoir été victimes d'insultes et de menaces sur les réseaux sociaux.

Ça ne m’atteint pas. Je n’ai pas peur, lance Autumn.

Avec la collaboration de Marc-Olivier Laramée et Carolle-Anne Tremblay Levasseur.

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