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La vieille dame est dans la pénombre, entourée de chandelles.
Radio-Canada / Ivanoh Demers
Envoyés spéciaux

IVANO-FRANKIVSK, Ukraine - En marge des affrontements militaires dans l’est du pays, une guerre d’idées entre représentants des Églises orthodoxes russe et ukrainienne ébranle l’ensemble des chrétiens du pays. Troisième volet de la série « L’Ukraine au quotidien » à Ivano-Frankivsk, région occidentale du pays.

Un texte de Sylvain Desjardins Photographies par Ivanoh Demers

Des chants liturgiques portés par des voix graves résonnent en écho dans une cathédrale sombre et froide, sobrement éclairée à la chandelle. Le résultat est un peu lugubre, mais l’endroit est très fréquenté. Surtout par des femmes. Des épouses, des mères, des sœurs de soldats. Et quelques hommes d’un âge avancé aussi.

Les messes sont quotidiennes en temps de guerre à la cathédrale orthodoxe de la Mère de Dieu, à Ivano-Frankivsk, dans l’Ouest ukrainien. C’est le rôle de l’Église de soutenir les soldats, nous dit l’évêque Vasyl Demianyk, grand responsable de l'Église orthodoxe ukrainienne pour tout l’ouest du pays et principal célébrant des services religieux à cette cathédrale.

Plusieurs de nos prêtres sont au front et combattent eux aussi l’envahisseur russe, raconte l'évêque Demianyk. Malheureusement, nous en avons perdu un certain nombre.

En pleine cérémonie.
L’évêque Vasyl Demianyk, grand responsable de l'Église orthodoxe ukrainienne.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le père Demianyk ne s’est pas fait prier pour nous rencontrer après la cérémonie. Il a bien compris que nous voulions lui parler de la présence d’une autre église orthodoxe dans la ville. Celle restée loyale au patriarche de Russie et que beaucoup de fidèles, dont l'évêque lui-même, accusent de sympathiser avec l’ennemi.

Comment des Ukrainiens peuvent-ils appuyer un État qui tue nos citoyens? nous lance le chef religieux. Si j’en avais le pouvoir, je les chasserais d’ici.

La rivalité a d’abord émergé en 1991, après la chute du mur et la fin de l’empire soviétique. Les dirigeants religieux d’Ukraine ont souhaité s’affranchir de la branche orthodoxe russe dont ils relevaient. Officiellement, ils ont obtenu leur indépendance en 2019, lors d’un synode tenu à Istanbul. Mais les dirigeants russes n’ont jamais accepté cette décision.

Il y a donc deux branches de l’Église orthodoxe qui coexistent en Ukraine. Jusqu’à l’an dernier, cela se passait dans la tension et la méfiance. Depuis le début de la guerre, le 24 février 2022, la relation est devenue carrément hostile.

Des perquisitions ont été menées par la police dans une vingtaine d’églises et monastères affiliés au patriarche de Russie. Des documents de propagande visant à faire accepter l'invasion russe aux fidèles ukrainiens ont été trouvés. Des pièces d’identité appartenant à des citoyens russes ont aussi été saisies.

En décembre dernier, le président Volodymyr Zelensky a demandé au gouvernement ukrainien de mettre en place des sanctions contre certains dirigeants religieux. Un d’entre eux doit subir un procès prochainement, il est accusé de sédition et pourrait être condamné à huit ans de prison.

Il s'explique à notre journaliste.
Nikita Storzhuk, évêque d’Ivano-Frankivsk, membre de la branche orthodoxe restée fidèle au patriarche de Russie.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Tout cela n’a aucun sens, c’est de la persécution politique, réplique le père Nikita Storozhuk, évêque de l’autre branche de l’Église orthodoxe d’Ukraine. Il nous reçoit à la cathédrale de la Nativité, située dans un quartier éloigné d’Ivano-Frankivsk.

Notre église a aidé de nombreuses personnes déplacées victimes de la guerre, précise-t-il. Notre patriarche Kirill de Russie appuie l’invasion militaire, mais je ne suis pas d’accord avec lui et de nombreux autres évêques ne le sont pas non plus.

Le père Nikita se dit par ailleurs convaincu que ses collègues d’Ukraine n’ont rien à se reprocher. Il affirme avec un aplomb étonnant que les documents incriminants retrouvés dans certaines églises y ont sans doute été placés par la police elle-même dans le but de ternir la réputation de sa congrégation.

Mais les accusations viennent de partout. L’Église catholique grecque d’Ukraine, troisième groupe religieux en importance dans le pays, blâme également la branche orthodoxe prorusse.

Une de leurs églises de la région a récemment refusé de célébrer les funérailles d’un soldat ukrainien, nous dit le prêtre Bohdan Skirchuk, rencontré à Polianytsia, un village pittoresque niché dans les Carpates. L’homme imposant, respecté de sa communauté, ajoute sans broncher : Ces gens sont des agents russes qui se cachent derrière un écran de fumée religieux pour nous attaquer. C’est une véritable organisation terroriste!

Le prêtre est entouré de ses fidèles devant son église.
Bohdan Skirchuk, prêtre de l’Église catholique grecque d’Ukraine à Polianytsia.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La pratique religieuse est encore largement répandue en Ukraine. 70 % de la population dit adhérer à la confession orthodoxe. Environ 15 % d’entre eux seraient adhérents de la branche prorusse.

Difficile de comprendre pourquoi des Ukrainiens restent fidèles à une Église qui prône l’agression contre leurs concitoyens. Certains le sont par habitude, d’autres parce qu’ils préfèrent les chants russes, selon divers témoignages recueillis.

C’est surtout parce que cette dénomination refuse de s’identifier ouvertement en tant qu’Église russe, soutient cependant l’évêque Vasyl Demianyk. Il faudrait les forcer à changer d'appellation pour que les fidèles découvrent leur vrai visage.

Une femme tient une bougie.
Messe dans une église orthodoxe ukrainienne.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des manifestants anti-Kremlin et anti-Poutine sont venus récemment perturber une messe célébrée dans la cathédrale prorusse d’Ivano-Frankivsk. Il pourrait y avoir d’autres manifestations, nous dit le père Demianyk.

Quand on lui demande s’il y a des risques de violence entre fidèles des deux camps, il répond sans hésiter que cela n’est pas impossible… Surtout si les affrontements militaires continuent de s’aggraver.

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