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Des huîtres aux couleurs très vives, près de Okeover
Radio-Canada / Camille Vernet

En Colombie-Britannique, le réchauffement des océans pourrait profiter à l’huître du Pacifique… à condition de la protéger à temps.

Texte et photos : Geneviève Lasalle et Camille Vernet

Si on perd les océans, tout est fucké.

Bottes de caoutchouc aux pieds, Sébastien Perreault se tient dans un décor qui lui est familier. Depuis l’âge de six ans, il navigue entre le quai d’Okeover et la ferme d’huîtres familiale, sur la côte Sunshine, qu’il dirige aujourd’hui avec son père, Yves.

« Pour des gens comme nous, c’est notre vie aussi. Si on perd l’océan, on est finis. »

— Une citation de  Sébastien Perreault, ostréiculteur

Ancrée dans une baie encore sauvage, la ferme flottante des Perreault prend aujourd’hui des airs de village gaulois.

Cette place ici, c’est unique pas mal, parce que même sur l’île de Vancouver, y’a des endroits où tu ne peux pas manger des huîtres ramassées sur la plage.

Partout dans la province, les avis d’interdiction de récolter les mollusques se multiplient. Ici, l’eau est pas mal plus spéciale, et je ne pense pas qu’il va rester bien des endroits comme ça...

Tel un étau qui se resserre, la pollution des eaux se fait grandissante et menace la vie marine.

Une étoile de mer accrochée à un filet plein d'huîtres, dans la baie de Okeover, en Colombie-Britannique, en novembre 2022.
Les étoiles de mer jouent un rôle très important sur le plan écologique.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Même dans cet environnement isolé, en apparence intouché, les écosystèmes sont fragiles.

Il y a quelques années, une épidémie a décimé plus de 90 % des étoiles de mer de la côte ouest canadienne, ce qui constitue l'un des cas de mortalité massive d'animaux sauvages les plus importants jamais observés, selon le gouvernement fédéral.

Avant, il y en avait partout. On les ramassait sur la plage, on les déplaçait. Astheure, y’en a plus pantoute, déplore Yves. Tu te dis : OK, là, c’est les étoiles de mer, mais quelque chose pourrait arriver aux huîtres aussi…

Une culture écoresponsable

Sur la plateforme flottante, une roue fait tourner l’eau dans laquelle les naissains d’huîtres sont élevés les six premiers mois. Elles sont ensuite placées dans des poches pour les laisser grandir au moins durant l’année suivante. Une fois cueillies, elles sont triées, et celles qui sont encore trop petites sont lancées sur la plage pour qu’elles puissent atteindre la maturité.

« Les huîtres, c'est un peu comme n'importe quel animal. Si tu ne t’en occupes pas, elles vont souffrir, puis ça va paraître dans leur santé ou dans ce qu'elles vont avoir l'air. »

— Une citation de  Yves Perreault, ostréiculteur
Une plateforme flottante avec un bateau de pêche, un petit cabanon et une roue qui pour faire tourner l'eau, dans la baie de Okeover, en Colombie-Britannique, en novembre 2022.
La plateforme sur laquelle Yves et Sébastien Perreault travaillent est alimentée par un panneau solaire.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Ici, la roue et la machine à triage sont alimentées par un seul panneau solaire. Le processus est complètement naturel, comme l’explique Yves.

On ne met rien dans l’eau, les huîtres se nourrissent de phytoplanctons, qui sont d’une abondance extraordinaire. Même avec l’augmentation de la production qu’on a faite, l’impact sur la qualité de l’eau est négligeable.

Derrière son allure rustique, avec ses vêtements de travail usés par les intempéries, on ressent chez Yves une profonde sagesse, acquise au fil des années passées sur les eaux. Il tire une poche contenant des centaines d'huîtres.

Yves Perreault est en train de manger une huître, le coquillage à la bouche, dans la baie de Okeover, en Colombie-Britannique, en novembre 2022.
L’empreinte environnementale de la culture des huîtres peut être minimale, fait valoir Yves Perreault.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Il sélectionne un coquillage et l’ouvre habilement à l’aide d’un petit couteau. Elles sont belles. Elles sont assez grasses, affirme-t-il, avant d'avaler le mollusque dont la coquille est encore ruisselante d’eau salée.

Les Perreault savent qu'ils ont de la chance de vivre et de cultiver leurs produits dans une région toujours aussi pure.

Sébastien et Yves Perreault qui posent, bras dessus, bras dessous, devant la baie de Okeover, en Colombie-Britannique, en novembre 2022.

Les huîtres menacées

Dans les eaux qui bordent l’Amérique du Nord, les zones fermées à la récolte des mollusques sont omniprésentes.

Des panneaux de Pêches et Océans Canada placés à l’entrée de plages sur la côte ouest canadienne annoncent la contamination ou la présence de toxines paralysantes. Une carte est couverte de zones rouges, c’est-à-dire fermées à la récolte des mollusques bivalves.

Si, sous la surface des océans, les transformations peuvent parfois être difficiles à voir, les conséquences sont bien réelles.

Tu regardes l’eau et tu te dis : "Bon, ç'a l’air pas pire!’’ Mais c’est une question de chimie, rappelle Yves Perreault. Les conditions, comme l’acidité ou le niveau de carbone, peuvent avoir un très grand impact sur la survie des mollusques et de tout ce qui vit dans l’eau. Ce n’est pas quelque chose que tu peux voir.

Carte de l'île de Vancouver montrant les zones fermées à la pêche aux huîtres.
Les zones orange sont fermées à la récolte de toutes les espèces de mollusques bivalves. Les zones vertes sont autorisées pour la récolte de certains mollusques bivalves.Photo : Pêches et Océans Canada

Une étude publiée dans le journal Nature Communications (Nouvelle fenêtre) en 2022 affirme que, au cours des 200 dernières années, les fermes d'huîtres se sont effondrées sous le poids de la surexploitation, de la pollution, de la concurrence avec des espèces introduites et de la perte d'habitat. Leur déclin est un phénomène mondial : jusqu'à 85 % de la superficie des récifs ostréicoles ont été perdus entre le 19e siècle et le début du 21e siècle.

Il n’y a pas que les huîtres : l’ensemble des espèces marines est également en danger en raison de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre.

Sur les 20 000 espèces [marines] que l’on peut modéliser, entre 50 et 90 % vont être modérément ou extrêmement affectées par le changement climatique, soutient Gabriel Reygondeau, chercheur au Laboratoire des effets des changements climatiques sur les océans à l’Université de la Colombie-Britannique.

Il ajoute que l’acidification des océans entraîne une diminution de la présence des ions carbonates, éléments importants pour la formation des coquilles. Les organismes comme les huîtres ou les autres organismes calcifiants, c'est-à-dire les coraux, les moules, les crabes, tout organisme qui a du calcaire, vont avoir un problème pour former leur coquille, dit-il.

Une huître ouverte dans la main de Yves Perreault, dans la baie de Okeover, en Colombie-Britannique, en novembre 2022.

Bonne nouvelle pour les huîtres du Pacifique

À des centaines de kilomètres au sud d’Okeover, Christopher Harley arpente la plage de Kitsilano, à Vancouver, les yeux rivés sur sa rive rocailleuse. Le biologiste marin affirme que chaque algue, mollusque, crabe ou insecte raconte une histoire : C'est comme lire un livre, si on en connaît la langue.

Malgré l’abondance de mollusques, l’endroit fait partie des zones fermées à la récolte, en raison des risques pour la santé humaine.

Christopher Harley tire un coquillage blanc du sable trempé et le tend devant lui pour mieux l’observer. C’est le squelette d’une huître adulte. On en voit beaucoup qui sont de cette taille maintenant, ce qui signifie qu'elles se reproduisent très bien et qu’elles feront beaucoup de petits bientôt.

Le réchauffement observé au cours des dernières années en Colombie-Britannique est en réalité une bonne nouvelle si on est une huître, selon Christopher Harley.

Originaire de l'Asie, l’huître creuse du Pacifique, l’espèce prévalente dans le sud de la Colombie-Britannique – et celle cultivée par les Perreault – vit actuellement à une température un peu en dessous de ce qu'elle aimerait, explique le professeur. Dans cette région du monde, les changements climatiques seront bons pour elles.

« La chaleur leur permettra de se reproduire davantage, elles grandiront plus vite et commenceront à remplacer certaines espèces qui vivent ici depuis des milliers d'années. »

— Une citation de  Christopher Harley, biologiste marin et professeur à l'Université de la Colombie-Britannique
Christopher Harley est accroupi sur un rocher dans une baie proche de Vancouver, en Colombie-Britannique, en novembre 2022.

En 2021, un dôme de chaleur meurtrier a tué des millions de mollusques, rappelle Christopher Harley. Beaucoup de nos espèces indigènes, comme les moules, ont connu un triste sort, car elles ne sont pas habituées à des températures aussi élevées.

Les huîtres, pour leur part, ont mieux résisté.

Avec le réchauffement climatique, les saumons ont plus de difficultés. Les moules ont plus de problèmes. [...] Si on réfléchit à ce qui va fonctionner en Colombie-Britannique, dans 10 ans, dans 50 ans, les huîtres sont un choix judicieux, affirme Christopher Harley.

Les huîtres ont aussi une capacité de filtrage de l’eau impressionnante. Un animal adulte peut filtrer jusqu’à 180 litres d’eau de mer par jour, selon le gouvernement du Canada. En filtrant l’eau pour se nourrir de phytoplancton, elles en éliminent également les impuretés.

Ainsi, les mollusques sont de bons indicateurs de la santé des écosystèmes, selon Christopher Harley. Si nous prenons soin du littoral et que les bancs de moules, les forêts de varech sont en bonne santé, alors toutes les choses qui dépendent de ces habitats vont également se porter mieux, affirme-t-il.

Un rocher couvert d'algues et de mollusques, près de Vancouver, en Colombie-Britannique, en novembre 2022.
Ces petites moules, cachées derrière des algues, sont âgées de six à huit mois. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Le biologiste précise que cette protection doit passer par la création de zones protégées, où la pêche est limitée, pour aider à soutenir l'écosystème.

« Si on protège une petite partie de l'océan, on peut en tirer de grands avantages. »

— Une citation de  Christopher Harley, biologiste marin et professeur à l'Université de la Colombie-Britannique

Prendre soin des océans est la responsabilité de tous, affirme Christopher Harley. À quoi aimerions-nous que nos océans ressemblent? Que voulons-nous en tirer? Il est extrêmement important d’impliquer les communautés dans ces discussions.

Yves Perreault sous l'abri d'une plateforme flottante, tenant son manteau de pluie sous le bras, dans la baie d’Okeover, en Colombie-Britannique, en novembre 2022.

La résistance de l’huître

Pour les communautés côtières de la Colombie-Britannique comme Okeover, la préservation de l’huître serait déterminante pour la pérennité des écosystèmes marins.

Sur la rive, des maisons en construction apparaissent. La diminution de la qualité de l’eau, en raison des habitations et des eaux usées, constitue une menace pour les huîtres. C’est un bel endroit, il y a pas mal de monde qui vient nous visiter pendant l’été, dit Yves. C’est extraordinaire, mais c’est juste qu’il faut faire attention. Il faut être certain de minimiser l’impact qu'on peut avoir sur l’environnement.

Quand tu as des enfants, tu travailles pour tes enfants, pour leur rendre la vie plus facile. Le fait de pouvoir transmettre ses connaissances à son fils Sébastien et de voir ce dernier assurer l’avenir de la petite entreprise familiale le rend heureux. Je me sens vraiment chanceux de pouvoir vivre ça.

La résistance de l’huître inspire ceux qui la cultivent et la protègent.

Oscillant entre inquiétude et espoir pour l'avenir, Sébastien croit néanmoins fermement au mollusque qui constitue son gagne-pain. Les conditions changent tout le temps, mais pour que les huîtres restent aussi fortes et survivent, c’est spécial pas mal.

Sébastien et Yves Perreault marchent sur un ponton. En arrière-plan : les montagnes le long de la baie d'Okeover en Colombie-Britannique, en novembre 2022.

NDLR : L’empreinte écologique de cet article a été évaluée à 0,17 tonne de CO2.


Ce texte fait partie de Nature humaine, une série de contenus qui présente des acteurs de changements qui ont une influence positive sur l'environnement et leurs communautés en Colombie-Britannique.

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