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Image : Le soleil se couche sur le fleuve en Gaspésie.

Pour la Saint-Valentin, on vous offre des histoires d'amour façonnées par le territoire.

Texte : Catherine Poisson - Mathieu Allard - Marie-Hélène Paquin | Photos : Luc Paradis - Yvon Thériault - Mélanie Picard - Mathieu Ouellette

Du bord du fleuve St-Laurent aux mines du nord du pays jusqu’au froid de Sudbury, les amours se forgent par leur environnement. Voici des histoires d’amour qui se racontent à travers le territoire qui les berce.

Tomber amoureux. Le sentiment se manifeste parfois subtilement, l'instant d'un regard, puis il prend aux tripes. Il nous happe en laissant une onde de choc impossible à ignorer.

L'amour, c'est une chute dans le vide. Un saut dans lequel on se laisse tomber avec le plus grand des plaisirs.

S'aimer et rester. S'aimer malgré les préjugés. S'aimer à des kilomètres.

Une main déposée sur une table affiche une bague de mariage.
Image : Une main déposée sur une table affiche une bague de mariage.
Photo: Christina porte fièrement sa bague de fiançailles offerte par son amoureux Patrick.   Crédit: Luc Paradis

Le cupidon de la Gaspésie

À 35 ans, Pascale Landry ne croit plus en l'amour.

Célibataire, timide, elle rêve pourtant de fonder une famille avant ses 40 ans. Lorsque sa collègue du Service d’accueil des nouveaux arrivants de la Haute-Gaspésie lui demande de l'aider à organiser une activité pour célibataires, à la fin de l'été 2014, elle accepte à contrecœur d’y prendre part.

En temps normal, ça n'aurait pas été le genre d'activité à laquelle j'aurais participé, vraiment pas.

Pascale Landry

Sa collègue Christine Normand organise les Rencontres du littoral, à Sainte-Anne-des-Monts. L'objectif? Aider les nouveaux arrivants à trouver l'amour… afin qu'ils restent en Gaspésie.

Ici, les nouveaux arrivants désignent les résidents installés dans la région depuis moins de deux ans, qu'ils viennent de Singapour, de Lima, de Montréal ou… de Saint-Siméon-de-Bonaventure, comme Philippe Bujold.

Une mère regarde son enfant alors qu'il se trouve dans les bras de son père.
Pascale Landry, agente de migration, a accueilli Philippe Bujold à son arrivée en Gaspésie. Photo : Radio-Canada / Luc Paradis

Arrivé en Haute-Gaspésie en 2014, après avoir vécu dans pratiquement toutes les régions du Québec, Philippe est accueilli par Pascale, en tant qu’agente de migration.

Il s’inscrit lui aussi aux Rencontres du littoral, pour se faire des amis... et plus, si affinités.

Deux activités sont offertes aux participants : Philippe choisit le canyoning, tandis que Pascale participe au rallye culturel. Ce n’est qu’après le souper qu’il décide d’aller s’asseoir à côté d’elle.

De mon côté, ça a cliqué la première fois que je l’ai vue, avoue-t-il. Ce n’est pas pour rien que je suis allé à cette table-là, ajoute Philippe.

Comme toute bonne soirée gaspésienne, l’activité se termine avec un feu de grève. L’ambiance est détendue, et la complicité s’installe. C’est le début d’une belle histoire d’amour qui culmine en juin 2019 avec la naissance du petit Charles.

Ça a vraiment été un cadeau, affirme la nouvelle maman. Je ne m’y attendais pas du tout, mais ça a cliqué et cinq ans plus tard est arrivé ce petit bonhomme, dit Pascale Landry.

C’est aussi la preuve que le concept des Rencontres du littoral, ça fonctionne.

Il y a plus de bébés qui sont nés des Rencontres du littoral que d’Occupation double!

Philippe Bujold

Certains doivent toutefois être plus patients que d’autres. Lise Fillion participe elle aussi à ces premières Rencontres du littoral, en 2014. C’était drôle. Je me suis fait des amis, oui, mais ça n’a pas fonctionné, résume-t-elle.

La Montréalaise nouvellement installée à Matane continue néanmoins de participer aux activités et, en février 2015, elle assiste à une présentation sur l’histoire de la ville, donnée par un historien matanais, Louis Audet.

Ce n’était pas prévu que ce soit moi. On a demandé à M. Otis, mais il n’était pas disponible, alors on a demandé à M. Bouffard, mais il n’était pas disponible non plus. Pis moi j’avais pas le temps, mais je me suis dit bon, je vais y aller, raconte-t-il en riant.

Il se tourne vers Lise, lui sourit. On ne sait jamais ce qui nous attend.

Il ne s’attendait certainement pas à devoir se retourner fréquemment pendant sa présentation, pour remettre à l’ordre une participante qui bavardait derrière lui. Une certaine Lise.

Un couple debout regarde la caméra en souriant.
Lise Fillion et Louis Audet se sont mariés en secret dans une petite chocolaterie devant le fleuve Saint-Laurent en Gaspésie. Photo : Radio-Canada / Luc Paradis

Ça a été le coup de foudre, affirme-t-il. Après l’activité, Louis invite Lise à souper. Plusieurs fois. Chaque fois que j’essayais, elle me disait qu’elle avait trop de travail!

Mon but, c’était juste de faire rouler mon entreprise, précise Lise. Il m’invite au restaurant, je dis non. Puis je raccroche et je me dis : “Eh, que je suis niaiseuse!”

Elle finit donc par accepter. Et le 19 juin 2015, moins de six mois après leur rencontre, les deux amoureux se marient en secret.

Quand tu as le sentiment que c’est la bonne personne, c’est rare. Il faut saisir l’occasion.

Louis Audet

Seuls la mère de Lise et le père de Louis sont invités à la cérémonie, dans une petite chocolaterie devant le fleuve Saint-Laurent. Les autres apprennent la nouvelle après, avec une carte et une boîte de chocolats, pour digérer la surprise.

Une main tient une carte postale.
Les amoureux envoient une carte postale et du chocolat à leurs proches pour annoncer leur mariage secret. Photo : Radio-Canada / Luc Paradis

Certains étaient un peu fâchés, admet Lise. Mais t’sais, à 40 ans ça ne nous tentait pas de se faire dire quoi faire. On savait ce qu’on voulait et on n’avait pas besoin de l’accord de personne. Et tu vois, ça fait cinq ans..., explique-t-elle.

Et on est toujours heureux, termine Louis.

Une femme tient un album photo où des chaussures sont photographiées.
Lise Fillion a offert une photo prise à son mariage à la coordonnatrice du Service d'accueil des nouveaux arrivants pour partager son attachement à la région. Photo : Radio-Canada / Luc Paradis

Le couple envoie aussi une note à la coordonnatrice du Service d'accueil des nouveaux arrivants, accompagnée d’une photo de mariage un peu particulière.

Lise a photographié ses pieds pour dire : je reste dans la région, je ne quitte plus. L’ancrage est fait, explique Louis.

Plusieurs personnes arrivent pour une expérience de travail parfois temporaire, et on voit que si elle souhaite rencontrer quelqu’un et que ça ne se produit pas, la personne peut repartir. L’amour, c’est un facteur de rétention.

Fanny Allaire-Poliquin, coordonnatrice au Service d'accueil des nouveaux arrivants de la Matanie

Le 2 juin 2018, c’est à la marina de Matane que se réunissent près d’une cinquantaine de célibataires, dont Christina Larouche, originaire du Lac-Saint-Jean, et Patrick Picard, né en Ontario, mais qui a grandi à Mont-Joli.

On a été prises de court par le nombre d’inscriptions. On voulait faire une formule speed dating, mais on s’est dit : ça n’a pas de bon sens, les gens vont passer deux heures à se présenter et changer de table, précise l'agente de migration, Lilianne Lavoie.

Les participants sont donc répartis entre plusieurs grandes tables, selon leurs champs d’intérêt, et peuvent se déplacer à trois reprises. On n’a jamais été à la même table, lance Christina. C’est après, vers la fin de la soirée, que Patrick est venu s’asseoir à côté de moi, se souvient-elle.

Ils décident de poursuivre la soirée avec des amis dans un bar, puis un autre, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que tous les deux. C’est là que ça a cliqué. On n’était même pas capables de se regarder dans les yeux, admet Patrick.

Un couple s’entrelace.
Christina Larouche et Patrick Picard sont tombés amoureux grâce à une soirée de « speed dating » organisée en Gaspésie. Photo : Radio-Canada / Luc Paradis

Le samedi suivant, il se présente à la boutique où travaille Christina, un bouquet de fleurs à la main. Patrick fait la route entre Mont-Joli et Matane pendant cinq mois avant de se résoudre à quitter son emploi et sa ville pour acheter une maison avec sa douce, à Matane. Ce n’est pas une mince affaire, chacun a déjà trois enfants.

Sans la rencontre, je serais encore à Mont-Joli, c’est certain, affirme-t-il. Mais le jeu en vaut la chandelle. À Noël, il demande à Christina de l’épouser. Cette dernière nous montre fièrement la bague à son annulaire gauche.

Je suis pas à veille de repartir d’ici, promet Patrick, les yeux rivés sur Christina.

Un couple s'entrelace sous une couverture en souriant à la caméra.
Image : Un couple s'entrelace sous une couverture en souriant à la caméra.
Photo: Ryan et Réginald Demers-Lafrenière s'aiment et se donnent le défi de changer les perceptions sur l'homosexualité à Sudbury.   Crédit: Yvon Thériault

Mari et mari à Sudbury

Attention, c’est glissant, nous avertit Ryan Demers-Lafrenière en pointant une plaque de glace à l’entrée de sa maison. Et le sujet que nous allons aborder pourrait l’être aussi : une histoire d’amour entre deux hommes à Sudbury, dans le Nord de l’Ontario.

Ryan est né dans la région. Issu d’une grande famille, il a grandi entouré de ses nombreux frères et cousins. Avec autant de garçons chez les Demers, la virilité est à l’honneur. Mais toute cette masculinité qui l’entoure est aussi source d’insécurité pour lui. C’est que Ryan est homosexuel.

Le sujet n’est jamais abordé en famille. Je l’ai nié pendant longtemps. Je me haïssais beaucoup, parce que je ne pouvais pas voir un avenir où je vivais [en harmonie] avec la famille que j’aimais beaucoup, explique Ryan.

Il est étudiant en théâtre à l'université lorsqu’il décide de sortir du placard. Il est en dépression.

À [un] moment donné, j’avais le goût de m’enfuir. M'éloigner de ma communauté et disparaître dans l’océan d’une grande ville.

Ryan

Malgré l’incompréhension de certains, il se souvient avant tout du soutien de ses amis, qui l'accueillent à bras ouverts. C’est la libération. Il préfère alors miser sur l’amour inconditionnel de ses proches.

Il saisit l’occasion pour se donner un défi : changer les perceptions sur l’homosexualité à Sudbury.

Assis en face de lui, Réginald écoute le récit de son amoureux avec des yeux brillants. L'émotion est palpable, même si son histoire à lui est bien différente.

Un jeune homme assis sur un divan regarde avec émotion son partenaire.
Réginald Demers-Lafrenière a grandi dans une famille qui a toujours accepté son homosexualité. Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault

Son grand frère, lui aussi homosexuel, a en quelque sorte préparé le chemin.

Je n’ai pas eu un moment où j’ai dû le dire à mes parents. Ils l’ont su dès que j’ai été capable de marcher, et de voler des talons haut.

Réginald

Si sa famille l’a bien accepté, ce n’est toutefois pas le cas de tous.

Il explique faire face à des réactions liées à son homosexualité au moins une fois dans l’année. Selon lui, ce genre d'interaction relève de l’émotion souvent causée par l’inconnu et par l’incompréhension. La clé réside dans l’éducation.

Et c’est là le point commun entre Ryan et Réginald : leur envie de participer à la création d’un monde plus ouvert et accueillant. Et surtout, un monde où l’amour est accepté sous toutes ses formes.

En 2018, Ryan assure la mise en scène de Mambo Italiano, la pièce communautaire présentée au Théâtre du Nouvel-Ontario. On y raconte l'histoire d'un Italo-Montréalais homosexuel qui cherche à s'affranchir de ses parents et dont la sortie du placard crée la commotion.

Un choix naturel pour Ryan, qui lui permet de passer un message en douceur, mais qui résonne autant auprès de sa famille que dans la communauté. Il renouvelle l’expérience deux ans plus tard, cette fois un nouveau comédien monte sur scène : son conjoint. Un moyen pour Réginald de mieux comprendre la passion de son amoureux.

Tous les deux ont étudié à l’Université Laurentienne, en Ontario. Un jour, alors que Réginald fait la file pour prendre un café, il aperçoit Ryan sur une affiche.

C’était un francophone, il était bien cute, alors [je me suis dit] : “Oui, j’aimerais beaucoup avoir une date avec toi”. Il m’a presque eu avant même qu’on se rencontre! se souvient-il, sourire en coin.

Le contact initial s'établit sur une application de rencontre. Très rapidement, les deux se trouvent des atomes crochus. On est sortis une fois et on a fini par jouer à des jeux de société. Ça a vraiment été le premier coup de foudre, nous dit Ryan.

Les soirées de jeux se répètent, et les intérêts communs se multiplient rapidement. Les deux aiment s’esquiver en forêt, au chalet.

Ryan se rappelle : Le moment où moi je suis tombé en amour avec lui, c’était dans le bateau [pour se rendre au chalet] pour la première fois.

Un couple et leurs deux chiens posent dans leur salon devant un feu de foyer.
Les amoureux sont tombés sous le charme l'un de l'autre alors qu'ils étudiaient à l'Université Laurentienne, en Ontario. Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault

Très vite, les deux se sentent en confiance et officialisent la relation. Près d’un an et demi plus tard, la grande demande arrive.

C’est Réginald qui prend les devants et demande aux parents de Ryan la permission de le marier.

Comme ils savaient qu’ils n’auraient pas les mêmes privilèges qu’un couple hétérosexuel lors de la cérémonie, demander la main était un moyen de conserver une partie de la tradition.

Le tout s’organise rapidement. Je ne suggère pas de planifier un mariage en trois mois, [sauf] si tu veux faire un vraiment bon test pour votre relation, se remémore avec humour Réginald.

La cérémonie se déroule en août 2019, à l’extérieur, sur le campus de l'Université; là où tout a commencé.

Sur l’autel improvisé, une courtepointe repose bien en vue. C’est là un symbole d’amour dans la famille de Ryan, puisque leur grand-mère remettait une couverture faite main pour chaque nouveau couple. Ayant reçu la sienne avant son mariage, alors qu’il était encore célibataire, l’objet servait de rappel. Malgré les embûches, lui aussi vivait enfin ce moment de bonheur.

Ryan n’aurait jamais imaginé que sa famille puisse un jour assister à un mariage entre conjoints de même sexe, et encore moins le sien. Pourtant, avec Réginald, l’idée du mariage allait de soi. C’était aussi une façon de célébrer le chemin parcouru.

Avec toute l’histoire des communautés LGBTQ, si on peut le faire en tant qu’homosexuels, c’est quelque chose que l’on devrait exercer.

Réginald
Un homme joue avec son chien sur un divan.
Ryan (sur la photo) et son conjoint Réginald ont adopté Astérix, un terre-neuve croisé montagne des Pyrénées. Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault

Après l’adoption d’Astérix, un terre-neuve croisé montagne des Pyrénées, et d’Obélix, un grand saint-bernard, le couple regarde aujourd’hui vers l’avenir.

Tous deux pensent à agrandir la famille Demers-Lafrenière d’ici cinq ans. Même si la question de la perception des autres sur l’homoparentalité s’est invitée dans les discussions du couple, Ryan ne doute pas que les enfants auront tout ce qu’il faut pour être heureux.

Après tout, s’ils ont fait le choix de demeurer dans la région, c’est qu’ils savent que le milieu saura se faire accueillant. Ils pourront ainsi, à leur tour, transmettre leur amour inconditionnel.

Trois enfants sont assis dans la forêt.
Image : Trois enfants sont assis dans la forêt.
Photo: Les enfants de Steven et Joanie comptent les jours avant le retour de leur père à la maison.   Crédit: Radio-Canada / Mathieu Ouellette

Loin des yeux, près du coeur

Huit dodos et papa arrive!

Jayke n’a pas vu son papa depuis 20 jours. Steven Rodgers, comme environ 1500 travailleurs de l’Abitibi-Témiscamingue, fait la navette – ce que tout le monde là-bas appelle fly-in fly-out.

Pendant 28 jours consécutifs, il quitte le nid familial pour aller gagner sa vie. Pour un mois, sa conjointe Joanie et lui vivent l’amour à distance. Puis, il revient. Les retrouvailles sont des moments de bonheur pour le couple. Et leur cœur se déchire un peu plus chaque fois qu’il part.

Quand Steven retrouve sa famille, il s’y consacre entièrement. Joanie et lui rattrapent le temps perdu. Et papa partage des moments en or avec ses enfants.

Deux enfants et un chat sont assis sur un divan.
La famille installée en Abitibi-Ouest s'est adapté aux horaires atypiques de leur père. Photo : Radio-Canada / Mathieu Ouellette

La dernière fois qu’il est parti, c’était pour Dubreuilville, en Ontario, où il est allé forer le roc à la recherche de métaux précieux.

Un choix qu’il a fait avant même de s’éprendre de sa conjointe. Elle étudiait au cégep à Rouyn-Noranda au moment de leur rencontre. Ils sont tombés amoureux rapidement. Après quelques années, ils ont voulu fonder une famille. Il pouvait conserver son horaire atypique à une condition : qu’ils retournent en Abitibi-Ouest, auprès de la famille de Joanie.

Comme il n’est jamais là, je lui ai dit : “C’est bien plate, mais c’est moi qui vais choisir où on reste!” me raconte-t-elle entre le retour de l’école des enfants et leur repas.

La vie de couple a tranquillement fait place à la vie de famille. Une vie un peu différente, où papa n’est pas là tout le temps.

Parce que oui, depuis six ans, Steven est à la maison deux semaines, puis quitte sa famille pour quatre semaines, là où son employeur l’envoie. Parfois, c’est dans une mine à plus de 1000 de kilomètres de la maison, parfois, sur un site d’exploration minière à quelques centaines de kilomètres de Macamic.

Joanie Dubé-Luneau se transforme alors en supermaman.

Une mère assise avec ses trois enfants leur fait la lecture.
Joanie Dubé-Luneau devient pratiquement une mère monoparentale pendant un mois. Photo : Radio-Canada / Mathieu Ouellette

Après avoir passé quelques années à la maison avec les enfants, elle a récemment effectué un retour au travail à temps plein comme éducatrice spécialisée.

Notre entretien est interrompu par Alexa, qui a renversé du chocolat chaud sur le divan. Hop, on essuie le tout, on change la petite… le genre de situation qui se produit souvent dans la vie de cette mère qui est pratiquement monoparentale pendant un mois.

Pratiquement parce qu’il y a trois ans, ils ont décidé de construire une maison bigénération pour que la mère de Joanie s’installe juste à côté.

Je suis bien entourée. Ma mère, je ne m’en passerais plus, confie-t-elle.

Si Steven continue de travailler ainsi, c’est en grande partie parce que les foreurs sont très bien payés. Dans l’industrie minière, les salaires à six chiffres ne sont pas rares.

Joanie explique : S’il pouvait avoir le même salaire et travailler ici, il choisirait ça. Mais la réalité est que s’il avait un emploi où il serait ici tous les soirs, il ferait peut-être 35 000 $ par année. C’est un choix. S’il me disait qu’il n’était plus capable, je lui dirais d’arrêter, mais il faudrait vendre la maison et adapter notre style de vie. 

Elle souhaiterait bien sûr s’endormir aux côtés de lui tous les soirs, mais elle l’appuie dans cette décision. Grâce à la technologie d’aujourd’hui, ils arrivent à se parler tous les soirs malgré la distance qui les sépare. Plutôt que de demander à sa chérie comment a été sa journée sur l’oreiller, il le fait par FaceTime.

Ce mode de vie est tellement ancré dans leurs habitudes qu’ils ne se voient pas vivre autrement pour le moment. On est bien là-dedans, dit Joanie.

Et pour combien d’années encore? C’est lui qui décide, dit-elle. C’est lui qui part. Moi, à part que je m’ennuie de mon chum, ça ne m’enlève rien, lance-t-elle en riant.

Un couple et leur enfant s'entrelacent.
Jean-François Lacharité et Marie-Pier Dupuis attendent la venue d'un nouvel enfant dans la famille. Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Jean-François Lacharité et Marie-Pier Dupuis se croisent les doigts pour que la petite Agathe attende le retour au sud de son père avant de quitter le confort du ventre de sa mère.

À 32 semaines de grossesse, la venue d’Agathe viendra bien assez vite. Pour Jean-François, qui passera par la suite quelques semaines en congé parental, l’idée de quitter ensuite la maison pour 14 jours consécutifs reste angoissante.

Parce que les premiers pas, les premiers mots, papa les voit souvent à distance.

Opérateur de moulin, Jean-François se rend, toutes les deux semaines, à la mine Méliadine, où son employeur, ABF Arctique, l’envoie broyer de la roche, dans l’espoir d’y trouver de l’or, de l’argent ou du cuivre. Depuis bientôt un an, il passe 14 jours au Nunavut, à plus de 1800 kilomètres de Val-d’Or, puis 14 jours à la maison avec les siens. Pendant qu’il est sur le site au nord, il est coupé du reste du monde.

On garde toujours un contact, surtout aujourd’hui avec FaceTime et les réseaux sociaux. Mais c’est rough de ne pas les voir tous les soirs, confie Jean-François.

Un père tient son fils dans ses bras.
Jean-François quitte sa famille pour aller travailler dans les mines deux semaines à tous les mois. Photo : Radio-Canada / Mélanie Picard

Lorsqu’il a accepté l’emploi, son fils Jérôme avait environ six mois.

Après un an, c’est difficile un peu. J’ai un petit pincement au cœur avant de partir. Être loin de la famille, c’est difficile. C’est un métier que j’aime, au moins, mais être loin de la famille, c’est plus difficile.

Jean-François

Au site, un esprit de camaraderie s’installe entre les collègues.

On est isolés de la ville [la plus proche], qui est à 30 km, explique Jean-François. Ce qui est amusant, c’est que le camp est à peu près 85 % francophone. Même si on travaille en anglais avec les Inuit, la plupart des gens viennent de Val-d’Or, du reste de l’Abitibi et même de la province. On est ouverts. Il y a un nouveau qui arrive, on l’intègre tout de suite avec nous. Il y a une belle fraternité, note-t-il.

N’empêche, il aimerait bien retrouver un horaire normal et se réveiller avec sa belle chaque matin. Mais avec la pénurie de main-d’œuvre que vit l’Abitibi-Témiscamingue, les conditions qui viennent avec son horaire demeurent alléchantes.

Avec la famille plus grande… je ne dis pas que je vais faire ça toute ma vie, lance Jean-François.

Reste que les deux semaines complètes passées à la maison sont très appréciées, tant par lui que par sa conjointe et son fils. Le plus le fun, c’est de voir leurs premiers pas. C’est ça qui est un peu plus dur pour moi. C’est l’ennui qui nous prend beaucoup, dit Jean-François en entendant sa conjointe décrire son quotidien en son absence.

J’essaie de capter le plus de choses possible. C’est sûr qu’avec la technologie, les vidéos, c’est plus facile, mais ce n’est pas la même chose. Les premiers pas, il n’était pas là. J’ai réussi à le filmer, mais ce sont des moments comme ça qu’on manque. Mais le temps qu’il peut passer ici, c’est du temps privilégié qu’il n’aurait pas s’il travaillait la semaine, ajoute Marie-Pier.

Il espère donc pouvoir être là pour tenir la main de sa douce lorsque le moment sera venu d’accueillir leur petite fille. Grâce à une application, elle peut savoir quand l’avion décolle de la mine, direction l’aéroport régional de Val-d’Or.

La journée où il arrive, je compte les heures avant son arrivée, confie Marie-Pier. Et vers la fin des deux semaines, je compte les jours avant qu’il reparte…

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