•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Melissa et Laurent marchent au travers de leurs vignes.

Texte : Yoann Priolet | Photos : Ben Nelms et Alexandre Lamic

Un couple aux cultures différentes à la recherche de sa destinée.
Une passion commune : le vin.
Un rêve fou : faire pousser des vignes dans une région agricole où l'on ne produit pas de vin.
Sans expérience et sans compromis.

Whispering Horse, une aventure invraisemblable au cœur de la vallée du Fraser, en Colombie-Britannique!

Image : Des raisins du vignoble Whispering Horse à Yarrow en Colombie-Britannique
Photo: Des raisins du vignoble Whispering Horse à Yarrow en Colombie-Britannique  Crédit: Radio-Canada / Ben Nelms

De la salle de classe à Saint-Jacques-de-Compostelle

C’est dans une salle de classe d’un YMCA à Montréal, en 2004, que se rencontrent Laurent et Melissa. Lui, Belge d’origine italienne, a décidé de rester au Canada après la séparation de sa troupe de théâtre. Elle, anglophone de l’Ouest canadien, après une carrière de mannequin au Japon, a poursuivi des études en géographie. Le flamboyant Laurent, passionné de littérature, enseigne le français à la discrète Melissa. Le coup de foudre est immédiat.

Le jeune couple passe un an au Mexique avant de s’installer en Colombie-Britannique, la province d’origine de Melissa. À Vancouver, le couple organise régulièrement des soirées de dégustation avec son entourage dans lesquelles on attribue des notes à l’aveugle à des vins et partage des impressions. Toutefois, la vie au bord du Pacifique ne convient pas tout à fait à Laurent, qui se remet en question.

Melissa lui propose une quête plus spirituelle : partir suivre le chemin de Compostelle. C’est en Espagne que le couple a l’idée d’un projet, soit en découvrant des vignes qui semblent mortes à Castilla y León. Le vigneron explique au duo qu’il ne faut pas s’occuper de la vigne si l’on veut faire des vins de caractère. Jusqu’à Compostelle, le couple ne pense qu’à ces vignes. Melissa suggère à Laurent de se lancer dans le domaine du vin.

À son retour de Compostelle, le couple semble plus soudé qu’avant. Laurent entreprend une certification en œnologie auprès d’un organisme international, le Wine & Spirit Education Trust (Nouvelle fenêtre). Il choisit d’étudier jusqu’à atteindre le niveau de connaissance le plus élevé dans le domaine et de devenir sommelier. Formation en poche, il part deux mois dans un vignoble italien, à Montalcino, pour approfondir ses connaissances.

Dans ce vignoble de Toscane, Laurent rencontre un viticulteur français dont ce n’est pas le métier initial. Ce dernier le convainc que s’il a pu réaliser ce projet en Italie, Laurent pourra le faire sans nul doute dans le Nouveau Monde! Une fois que Laurent est revenu d’Italie, le couple, qui rêve d’une vie simple à la campagne, cherche où s’installer.

Image : Le vignoble Whispering Horse à Yarrow en Colombie-Britannique
Photo: Le vignoble Whispering Horse à Yarrow en Colombie-Britannique  Crédit: Radio-Canada / Ben Nelms

Planter ses racines

Au Canada, la famille de Melissa fait face à un dilemme : les terres du grand-père, à Yarrow, sont vouées à la vente. Une idée plutôt inusitée surgit alors : pourquoi ne pas transformer le ranch familial en un vignoble? Le couple se dit que si c'est possible avec le climat espagnol et si un Français peut devenir vigneron en Toscane, c'est forcément possible de faire de même dans la vallée du Fraser.

On se projetait toujours ailleurs qu’ici, au Canada, alors que la réponse était devant notre nez.

Laurent

C’est lors d’un repas de Noël, en 2010, que le couple annonce le projet à la famille de Melissa. Les parents de celle-ci sont immédiatement enthousiastes et proposent même de prêter main-forte au couple. John, le grand-père de Melissa, est également ravi à l’idée que ses terres restent dans la famille, qui les possède depuis 1920.

Les parents de John avaient immigré de Prusse et transité par le Mexique (où est né John), avant de refaire leur vie à Yarrow avec leurs neuf enfants. C’est dans ce petit village de Colombie-Britannique que John s’est lancé dans l’élevage des chevaux. Sa vie a été consacrée à son ranch et à de nombreuses courses qu’il a remportées.

Presque 100 ans plus tard, Melissa et Laurent, fraîchement mariés en Toscane et entourés de leur famille, se plongent dans la transformation du ranch, que John vient de leur léguer, en vignoble.

Il ne fait aucun doute que cette aventure, on ne pouvait la tenter ailleurs qu’au Canada, un pays si jeune où tout est possible.

Laurent
Mélissa et son grand-père John regardent de vieilles photos de lui à l'époque où Whispering Horse était encore son ranch.
Mélissa et son grand-père John regardent de vieilles photos de lui à l'époque où Whispering Horse était encore son ranch.Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

La région est réputée avant tout pour la culture céréalière. Laurent sait que les choses ne seront pas faciles et doute quant à ses capacités à relever son défi vinicole. C’est tout de même sur ces terres, malgré le climat très humide, qu’il veut planter ses vignes. Il s’agit d’un défi de taille, car personne n’a encore tenté une telle expérience dans la région. Il est sûr d’une chose, il veut aller au bout de ce rêve, car c’est la chance de sa vie.

Image : Melissa et Laurent marchent au travers de leurs vignes.
Photo: Mélissa et Laurent marchent entre les rangées de vignes de leur vignoble Whispering Horse à Yarrow en Colombie-Britannique.  Crédit: Radio-Canada / Ben Nelms

La concrétisation

Pour faire un essai, le couple décide d’abord de consacrer un hectare de la propriété aux vignes.

Préparer la terre, prendre des mesures et installer des piquets constituent tout un défi pour Melissa et Laurent. Les deux passent la majeure partie de leurs journées dans les livres; elle est au doctorat en géographie humaine à l’Université Simon Fraser, alors que lui enseigne dans une classe d’école secondaire en plus d’écrire des recueils de poésie et des ouvrages de philosophie.

Les vignes de Whispering Horse à Yarrow, au cœur de la vallée du Fraser, en Colombie-Britannique
Les vignes de Whispering Horse à Yarrow, au cœur de la vallée du Fraser, en Colombie-Britannique Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

Ils se rendent rapidement compte qu’ils vont avoir besoin d’aide et surtout de matériel pour traverser ces premières étapes. Heureusement, Barry, le père de Melissa, possède un magasin de rénovation et fournit de l’équipement pour le chantier.

Avec une certaine humilité, le couple entreprend ces premières étapes et développe ce côté manuel qui lui fait défaut. De plus, Laurent est conscient que le vignoble est un projet de longue haleine et qu’il ne pourra pas en vivre tout de suite.

Le jeune couple ne veut cependant faire aucune concession et souhaite que la production respecte le terroir en offrant des vins à la fois uniques et authentiques. Cette mission s’avère complexe, puisqu’il n’y a aucun vignoble dans la région duquel s’inspirer. Il n’est donc pas non plus possible d’apprendre des erreurs des autres. Tout est à créer.

Afin de choisir les bons cépages qui sauront s’adapter au climat très humide de Yarrow et approfondir ses connaissances, Laurent entreprend également un cursus à l’Université de l’État de Washington en viticulture et œnologie (Nouvelle fenêtre). Il faut maintenant espérer que la première récolte reflétera tout le travail accompli.

Image : Des rangées de vignes de pinot gris à Whispering Horse en Colombie-Britannique.
Photo: Melissa et Laurent choisissent des cépages qui peuvent s’acclimater sur le terroir.   Crédit: Radio-Canada / Ben Nelms

Choisir les bons cépages

L’étude du sol révèle une belle surprise : il n’est étonnament pas argileux et dispose naturellement de sédiments, preuve du passage d’un ancien cours d’eau à cet endroit de la vallée.

Le sous-sol dispose d’un bon drainage, qui permet d'évacuer toute l’eau des précipitations, nombreuses surtout l’hiver. Les questions se bousculent : quels cépages pourront s’adapter à ce climat si particulier? Est-il judicieux de planter des cépages nobles, comme le chardonnay ou le cabernet sauvignon, pour la reconnaissance de leur nom si les pieds meurent quelques mois plus tard? Épineuses questions.

Son temps passé sur les bancs de l’Université de Washington a permis à Laurent de faire de belles découvertes et d’accéder, grâce à ses recherches, à des cépages peu connus du grand public, mais qui pourraient s’acclimater sur le terroir. Il s’agit de cépages hybrides canadiens : l’Acadie blanc, le seyval blanc, l’Épicure et le cabernet libre.

On entend par « hybride » le croisement entre deux espèces de vigne pour combiner leurs qualités. Souvent, les croisements sont faits entre une vigne européenne vinifère capable de produire des vins de haute qualité et une vigne nord-américaine reconnue pour sa résistance aux insectes et sa capacité à s’adapter aux variations climatiques.

Des cépages de Whispering Horse hybrides canadiens dont l’Acadie blanc, l’Épicure et le Pinot gris.
Des cépages de Whispering Horse hybrides canadiens dont l’Acadie blanc, l’Épicure et le Pinot gris. Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

L'idée du couple est de créer des vins qui soient l’expression même des cépages et du terroir de Yarrow et non de manipuler les arômes au cours du processus de vinification.

Le duo met également en terre des pieds de pinot gris traditionnels, cépage noble qui pousse généralement en Allemagne et en Alsace. On plante nos racines au Canada, au sens propre comme au figuré. Le temps des questions est terminé, on fonce! affirme Laurent dans un élan de positivisme.

Quelques mois après avoir installé les poteaux et semé 3000 premiers pieds de vigne, les premières difficultés surgissent. La majorité des jeunes vignes pousse tout au long de l’année 2012, mais les pluies amènent leur lot d’aléas : le mildiou et les mauvaises herbes. Le couple, amoureux de la nature, refuse d’utiliser des produits chimiques. C’est donc à la main que le dessus et le dessous des feuilles seront traités pour débarrasser celles-ci du parasite. Le désherbage entre les jeunes rangées de vignes se fera également à la main.

Ces tâches avaient manifestement été sous-estimées, car elles prendront des journées entières à être accomplies les deux premières années. Le duo ne fait pas de l’activité vinicole sa principale occupation, étant donné la difficulté d’en vivre. L’apprentissage continue au rythme des saisons qui battent parfois des records, notamment les étés, dont les températures atteignent des sommets. Le couple sème au printemps 2013 des pieds de riesling, un autre cépage noble, dont la culture n’était autorisée que dans l’est de la France jusqu’en 2008.

Les poteaux et piquets installés pour soutenir les vignes en devenir de Whispering Horse
L'installation de poteaux et piquets s'est avérée plus laborieuse que prévu à Whispering Horse.Photo : Courtoisie Whispering Horse

Inspiré par sa nouvelle activité viticole, Laurent publie en 2013 son sixième recueil de poésie, Viticulture des gouffres (Nouvelle fenêtre), dans lequel il développe l’idée de puiser au plus profond de l’âme pour trouver, en solitaire, les réponses aux questions que l’on se pose. Cette métaphore est directement tirée de ces vignes vues en Espagne, qui vont chercher ce dont elles ont besoin seules.

Image : Amis et famille se réunissent lors des vendanges afin d'aider Melissa et Laurent dans leur récolte.
Photo: Amis et famille se réunissent lors des vendanges afin d'aider Melissa et Laurent dans leur récolte.  Crédit: Radio-Canada / Ben Nelms

Un vignoble rassembleur pour la communauté

Les vignes étant plus robustes, le couple commence en 2014 la conversion de l’ancien manège à chevaux en un chai, le bâtiment où l’on produit et entrepose le vin et où l’on accueille la clientèle.

L’équipe crée une salle de travail, puis de vinification avec un lieu de stockage et un salon de dégustation. Ces travaux coûteux, qui s’étaleront sur plusieurs années, nécessitent d’emprunter de l’argent. Toutefois, les premières vendanges cette même année, suivies de la vente de cette récolte, en grande partie à d’autres producteurs de la région, confirment la bonne direction que prend l’entreprise.

Le foulage des raisins, pour éclater la peau des grains de raisin pour en extraire le jus, est la première étape de la vinification.
Le foulage des raisins, pour éclater la peau des grains de raisin pour en extraire le jus, est la première étape de la vinification.Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

L’année 2014 marque également les premières expériences de Melissa et Laurent comme parents. La famille s’agrandit avec la naissance de leur fils, Luca, qui aura plus tard un petit frère, Elio, qui signifie « soleil » en italien.

Le couple commet des erreurs en 2015 et la deuxième année de vendanges se fait sous la pluie. Cette récolte ne donne que 500 litres de jus et le seyval est perdu et laissé aux oiseaux.

Laurent et Melissa ne perdent pas espoir et plantent 3000 pieds hybrides supplémentaires de types dornfelder et crescent, ainsi qu’un peu de pinot noir traditionnel, ce qui double la superficie de leur production à deux hectares de vigne en 2017.

Chaque année, en septembre, l’entourage et les membres de la communauté prêtent main-forte au couple pour les vendanges. Que ces gens soient de la ville ou bien du voisinage, spécialistes de la coupe au sécateur ou bien totalement novices, c’est l’occasion de se réunir pour passer un moment convivial.

De petits groupes partent dans les rangées de vignes à la chasse aux grappes aux raisins charnus.

Certaines personnes sont là depuis les débuts, dont Sheila Moynihan, qui a rencontré Laurent en 2009 à la Maison de la Francophonie de Vancouver alors qu’elle y suivait des cours de français. Avec le duo, Sheila a mis en terre les premiers pieds de vigne en 2012, qui n’étaient alors que de petites tiges de bois plantées sous la pluie.

Chaque année, elle revient pour les vendanges voir ces pieds de vigne. [Ils] ont poussé et produisent du vin que nous buvons. C’est magique! s’émerveille-t-elle.

Pour sa part, Jennie participe aux vendanges depuis 2017. Elle dit avoir été séduite par le fait que le couplepartait de zéro, avec très peu d'expérience, et que son approche était respectueuse de l’environnement et du terroir.

Au sein de l’équipe, il y a aussi Micsandra (Micki) Zara, qui fait les vendanges pour se rappeler ses origines roumaines, où le sens de la communauté est important.

Quand la récolte est terminée et que le raisin est pressé dans le chai, tout ce beau monde est invité au moment clé de la journée : le banquet! Une grande table est dressée, où trône une marmite de tagliatelles maison. Pour Laurent, ce moment est une tradition.

On y était jusqu’à deux heures ce matin. La Traviata, de Verdi, nous a aidés à tenir debout.

Laurent

On fait connaissance, on parle des enfants qui grandissent ou encore du dernier équipement pour la vinification. Tout le monde trinque en souhaitant que la nouvelle récolte surpasse celle de l’année précédente en volume et en qualité.

Image : Les vignes de Whispering Horse à Yarrow en Colombie-Britannique
Photo: Les vignes de Whispering Horse à Yarrow en Colombie-Britannique  Crédit: Radio-Canada / Ben Nelms

Des efforts récompensés

L’année 2018 marque un tournant pour le vignoble, puisque sortent les premiers millésimes vendus à une échelle commerciale : l’Acadie et le pinot gris rosé 2017. Le tout s’écoule en quelques semaines et Whispering Horse est primé au championnat All Canadian Wine 2018 (Nouvelle fenêtre), remportant deux fois l’or, soit dans les catégories du meilleur blanc hybride pour l’Acadie et du meilleur blanc de noir rosé pour le pinot gris rosé.

Après des années de questionnements, de doutes et de difficultés, Laurent et Melissa semblent envisager l’avenir plus sereinement.

Chargement de l’image
Melissa est fière de l'ampleur qu'a pris le vignoble.Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

En 2019, le couple ajoute des vignes à sa production pour atteindre une superficie de trois hectares. Celles-ci demandent un travail constant. Laurent songe maintenant à se consacrer au métier de vigneron, le vignoble permettant une production d’environ 12 000 à 15 000 bouteilles.

Depuis qu’on a planté, on ne se pose plus de questions et ce sont les vignes qui nous commandent.

Laurent

Quand on demande à Laurent et Melissa quels conseils donner à d’autres qui voudraient se lancer dans une telle aventure, la réponse est spontanée : travailler! Laurent philosophe : Le mot “passion” vient de “pathos” en grec, qui veut dire “souffrir”. Quand vous êtes passionnés par ce que vous faites, vous allez souffrir, mais c’est ça qui donne un sens à la vie.

Chargement de l’image
Melissa, Laurent, leurs enfants, ainsi que les parents et les grands-parents de Melissa. C'était le dernier portrait de famille de John Giesbrecht puisqu'il est décédé en janvier dernier à l'âge de 93 ans.Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Cette passion, ainsi que ce goût du travail et du terroir, le duo veut les transmettre à ses deux enfants, qui grandissent au rythme des saisons et des vendanges. L’idée, c’est que Luca et Elio reprennent le vignoble, puisqu’on a hérité de la terre du grand-père de Melissa, explique Laurent. Il est normal et logique qu’on la lègue à nos enfants. Ça calme notre anxiété de savoir ce qui se passera après nous. Cette terre sera entre de bonnes mains. Ce qu’on fait a un sens. Les vies passent, la nature reste. C’est une leçon d’humilité.

Chargement de l’image
La journée de vendanges culmine toujours en un grand banquet entre amis à Whispering Horse.Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

Partager la page