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Amanda Nicole Scott
Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Des sans-abri racontent leur histoire

Texte et photos : Pascal Raiche-Nogue

Moncton vit une crise de l’itinérance sans précédent. Des centaines de personnes dorment ici et là, dans des tentes, dans les refuges et chez des proches. Dans les rues, les sans-abri s’accrochent et se préparent à passer le temps des Fêtes dans le froid.

Amanda

Des gens vont et viennent près de la soupe populaire Karing Kitchen, en plein cœur du centre-ville de Moncton. Ils arrivent les mains vides et repartent avec un repas dans un contenant de styromousse.

Amanda Nicole Scott est du nombre. Elle avait un logement et un emploi à Fredericton il y a quelques mois à peine. Elle ne roulait pas sur l’or, mais elle se débrouillait. Aujourd’hui, à 39 ans, elle est en situation d’itinérance.

J’avais un logement dans une résidence communautaire, je payais mon loyer à temps et je participais à un programme d’emploi. Et là, tout d’un coup, ils m’ont évincée avec six jours d’avis. Ils ont changé les serrures et je me suis retrouvée à la rue, raconte-t-elle.

Amanda Nicole Scott
Amanda Nicole Scott marche au centre-ville de Moncton.Photo : Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Elle a par la suite quitté Fredericton, qu’elle associait à un ancien conjoint, à un amour fané. Direction Moncton, où elle a cogné à la porte des refuges, sans succès.

Je dors dans les rues, sur des bancs de parc. J’ai aussi dormi dans le stationnement du centre d’achats. En gros, si j’ai chaud et que je suis assez fatiguée, je vais tomber endormie à peu près n’importe où.

Elle n’a plus de voiture, plus de toit, plus d’emploi. Les quelques vêtements et effets personnels qui lui restent se trouvent dans des sacs, qu’elle déplace à l’aide d’un panier d’épicerie.

Lorsque le mercure plonge, elle fait de son mieux pour tenir le coup.

« Je me recroqueville sur moi-même, je me place en position fœtale et j’essaie de rester au chaud pour passer au travers de la nuit. Si je suis encore là lorsque le matin arrive, je suis contente. »

— Une citation de  Amanda

Les quelques mois qu’elle a passés dans la rue ont déjà laissé des traces. Elle explique qu’elle a parfois des plaques mauves sur les jambes à cause du froid. Et l’humidité exacerbe son arthrite. Malgré ces défis, elle s’accroche.

Mon rêve, c’est d'aller au collège. J’aimerais trouver une couple de colocs qui veulent étudier. On ne ferait pas la fête, on se concentrerait sur les études, dit-elle.

Stephen Chase donne un regard à la caméra.
Stephen Chase donne un regard à la caméra.
Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue
Photo: Stephen Chase dit qu'il est itinérant depuis peu.  Crédit: Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Stephen

Stephen Chase l’accompagne. Il a gardé le silence jusqu’à maintenant. Ce jeune homme originaire de Moncton veut lui aussi raconter son histoire.

« C’est la première fois que je suis itinérant. Ça n’aurait pas dû arriver. Mais je suis content que ce soit arrivé. J’ai rencontré de bonnes personnes… et aussi de mauvaises personnes. »

— Une citation de  Stephen

Il explique qu’il a été expulsé de son logement en septembre. Jusqu'à tout récemment, il a dormi dans un sous-sol d’église qui a été temporairement transformé en refuge d'urgence.

Dormir, c’est difficile avec tout ce qui se passe. Si tu es assez fatigué, tu vas trouver le sommeil. Tu vas t’étendre et t’assoupir rapidement, sans t’en apercevoir. Hier soir, j’ai bien dormi parce que j’ai pris mes médicaments pour le sommeil, confie Stephen.

En parlant, il défait les pansements qui protègent trois de ses doigts. Il grimace de douleur, mais tient à nous montrer ses ongles, qui sont en très mauvais état.

Je perds mes ongles. Je pense que c’est parce que je ne bois pas assez d’eau. [...] Parce que plus tu bois, plus tu dois aller aux toilettes. Mais les itinérants n’ont pas accès à des toilettes publiques. Et encore, c’est plus facile pour moi, vu que je suis un gars, c’est pire pour les femmes, explique-t-il.

Amanda est d’accord avec son compagnon d’infortune. Selon elle, les gens qui ont un logement tiennent l’accès aux toilettes pour acquis.

Je peux survivre dans la rue. Je n’aime pas ça et ce n’est pas facile. Il faut s’accrocher, c’est frustrant. Il y a une couple de fois où j’ai accidentellement fait mes besoins dans mes pantalons. Et je me suis dit : ''Oh mon Dieu!'' J’ai presque 40 ans et je dois me changer, mais j’ai peu de linge, je n’ai pas accès à un lieu où je peux me dénuder pour mettre d’autres vêtements, ajoute Stephen.

Stephen refait ses pansements. Il a les doigts gelés. Il gémit. Amanda voit qu’il souffre et sort un chauffe-mains de son panier d’épicerie. Elle insiste pour qu’il le prenne et qu’il le mette dans son gant.

Le temps file. Amanda et Stephen prennent la direction des locaux de l’Armée du Salut, où ils pourront se réchauffer pendant quelques heures.

Pour mieux comprendre

La question de l’itinérance retient de plus en plus l’attention à Moncton, une ville d’environ 80 000 personnes située dans le sud-est du Nouveau-Brunswick.

Le 21 novembre, des intervenants qui travaillent auprès des plus démunis ont tiré la sonnette d’alarme lors d’une réunion du conseil municipal. Ils ont prévenu qu'il y a un nombre sans précédent de personnes dans la rue et que des gens vont mourir dans la rue cet hiver si rien ne change.

Quelques heures après cette réunion du conseil municipal, un sans-abri de 35 ans est mort dans la toilette publique située en face de l’hôtel de ville. La directrice d’un organisme communautaire avait tenté, sans succès, de lui trouver une place dans un refuge.

La Ville de Moncton et le gouvernement provincial se sont par la suite entendus pour ouvrir un refuge hivernal dans un centre communautaire. Un refuge qui a ouvert ses portes le 19 décembre alors que le froid s’était installé depuis des semaines.

C’est dans ce contexte que Radio-Canada Acadie a voulu aller à la rencontre de personnes qui dorment dans la rue ou dans les refuges de Moncton, afin qu’elles racontent leur histoire et leur quotidien.

Manuel Gautreau devant le refuge de la Maison Nazareth où il vit depuis quelques temps.
Photo: Manuel Gautreau vit dans la rue depuis quelques années.  Crédit: Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Manuel

Manuel Gautreau est sans domicile fixe depuis quelques années. Ce trentenaire dort maintenant à la Maison Nazareth, un refuge du centre-ville de Moncton.

Il passe ses journées à écouter des albums de Slipknot, de Mudvayne, de Pantera et d’autres groupes métal des années 2000. Du moins, quand il a des piles à mettre dans son lecteur de disques. Sa situation est précaire, mais il a vu pire.

L’année passée, j’étais au parc [du quartier Garden Hill] toute l’année. Avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre. Ça startait à être frette. Je dormais là, j’avais une couverte. Des fois j’avais froid. Ma mère m’avait amené un oreiller, explique cet ancien résident de Memramcook, un village situé à une vingtaine de kilomètres de Moncton.

Manuel Gautreau marche au centre-ville de Moncton.
Originaire de Memramcook, Manuel passe ses journées à écouter de la musique métal dans les rues de Moncton.Photo : Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Assis sur une table de pique-nique du refuge, entouré de carcasses de vélos et face à une résidente qui marmonne toute seule, il raconte que les dernières années de sa vie ont été mouvementées.

Il a été évincé de son logement et accusé d’avoir proféré des menaces envers des proches. Il a aussi été incarcéré et a subi des évaluations psychiatriques au Centre hospitalier Restigouche, à Campbellton.

« J’ai été à Restigouche trois ou quatre fois. C’est pas si bad. C’est mieux que la jail, parce qu’à la jail, j’ai fait 93 journées dans ma cell sans sortir. »

— Une citation de  Manuel

Il explique qu’il a fait une demande de logement abordable. Il espère qu’on lui trouvera une place d’ici à la fin mars. Il attend aussi de voir de quoi aura l’air le temps des Fêtes.

Je sais pas. J’ai demandé à ma mère, elle a dit qu’elle a pas décidé yet. Je pense qu’on va probablement aller manger chez eux. C’est pas si loin. C’est un ti-brin loin, mais hopefully qu’il fera pas moins 25. C’est ça que je hope, explique Manuel

Pendant qu’il parle, un homme sort en trombe du refuge. Il est très agité et hurle des menaces. Les quelques personnes qui traînent dans la cour s’éclipsent.

Manuel en a vu d’autres au cours des dernières années, mais il est lui aussi sur ses gardes. Il suggère tout bas que l’on se déplace en douce.

Deux paniers vides sur le bord d'un champ.
Photo: Plusieurs paniers d'épicerie sont abandonnés au centre-ville de Moncton sur le bord du sentier riverain.  Crédit: Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

David

David longe le sentier riverain, près de la rivière Petitcodiac, en trottinette. Mince comme un pic et vêtu de noir de la tête aux pieds, il vire à gauche et s’arrête près d’une benne à ordures. Il se hisse à l’intérieur et commence à chercher des objets qu’il pourra revendre.

Il accepte de répondre à quelques questions, à condition que l’on ne révèle pas son nom. Il ne veut pas que les services sociaux lui retirent la garde de ses jeunes enfants. En continuant de fouiller, il explique que sa vie est partie en vrille il y a deux ans.

Je m’en tirais pas mal bien. J’avais un duplex, mes deux enfants, mon épouse. Et la COVID est arrivée, dit-il.

Il a été mis à pied par son employeur et s’est retrouvé au chômage. Sa famille s’est rapidement retrouvée à la rue.

Il y avait tellement de choses qui s’empilaient. Heureusement, je n’ai pas perdu mes enfants. Ils sont chez mes parents, ils sont encore sous ma garde, du moins techniquement parlant, se rassure-t-il

David fouille dans une grande benne à ordure.
David cherche des objets de valeur dans les bennes à ordures du centre-ville.Photo : Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Il s’est d’abord tourné vers un refuge. L’expérience lui a laissé un goût amer.

Tous mes biens ont été volés. Absolument tout : mon téléphone, mes vêtements. Je ne suis pas allé au refuge depuis. Je vais me réchauffer dans les refuges d’urgence, mais je ne dors pas dans les refuges. Je dors dans la rue depuis deux ans. C’est dur.

Il raconte qu’il a longtemps dormi dans un campement, dans les bois. Des gens l’ont récemment trouvé et ont volé ses possessions. Il commence vraiment à en avoir plein son casque. Je veux vraiment sortir de la rue. Un moment donné, tout est difficile. Tu te dis : Il n’y a rien que je peux faire, on me vole mes choses et je suis dans un cul-de-sac, concède David. Il se met ensuite à parler ouvertement de sa toxicomanie, sans qu’on lui pose la question.

« Tu sais quoi? Je suis sous l’effet de drogues en ce moment. J’ai pris de la meth. Je ne consommais pas de meth avant d’être itinérant. Je fumais du pot tous les jours et j’ai pris une pilule de speed une couple de fois. Mais jamais je n’aurais cru que je serais dépendant à la meth. »

— Une citation de  David

David raconte que lui et son épouse n’ont pas consommé de méthamphétamine pendant leurs six premiers mois dans la rue. Tout a changé lorsqu’ils n’ont pas pu fermer l’œil pendant une période prolongée et qu’ils n’ont pas pu mettre la main sur des uppers, des stimulants, moins puissants pour rester alertes.

Trois paniers et un vélo abandonné sur le bord d'un sentier.
Le long du sentier riverain, au centre-ville de Moncton, on retrouve souvent des vélos et des paniers abandonnés.Photo : Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Les agents de sécurité communautaires nous expulsaient sans arrêt. On n’avait pas dormi depuis trois jours sans prendre de drogues. On ne pouvait plus dormir parce que dès qu’on s’installait pour se reposer, ils nous réveillaient et ils nous disaient de partir. On était tellement fatigués…c’est devenu très stressant et on a fini par fumer [de la méthamphétamine] pour être high, explique David.

David n’a aucune idée de ce qu’il fera à Noël. On n’a pas de plans. C’est pas mal moche, dit-il en ajoutant qu’il attend qu’une place en centre de désintoxication se libère.

J’essaie d’arrêter de consommer. Je veux être clean et ensuite trouver un logement. Ensuite, les services de protection à l’enfance me laisseront amener mes enfants à la maison, dit-il avant de reprendre sa trottinette et de repartir rejoindre son épouse.

Carole fume une cigarette alors que ses sacs contenant toutes ses choses sont déposés sur un banc de parc.
Photo: Carole, un nom fictif, est dans la rue depuis six ans.  Crédit: Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Carole

Carole* marche lentement sur le sentier riverain. Elle quitte Dieppe pour se rendre à Moncton. Ce soir, elle va dormir dans l’un des refuges du centre-ville.

Dans ses mains nues, elle tient des sacs dans lesquels se trouvent des vêtements et des contenants de nourriture.

Je suis itinérante. À cause des drogues. J’ai fait de mauvais choix. Je ne sais pas pourquoi, explique-t-elle.

Sa vie a été tumultueuse. C’est le moins qu’on puisse dire pour cette femme dans la fin de la trentaine originaire d’un village dans le sud du Nouveau-Brunswick.

Carole dans un parc de Moncton.
Nerveuse, Carole allume une cigarette.Photo : Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Toxicomane lorsqu’elle était plus jeune, elle a passé des mois en centre de désintoxication et a ensuite été sobre pendant une douzaine d’années. C’est pendant cette période qu’elle a eu des enfants.

Puis, tout a basculé. Elle a plaidé coupable dans une affaire d’agression et a passé trois ans derrière les barreaux. À sa sortie du pénitencier, elle a réussi à trouver certains repères, mais la toxicomanie a repris le dessus.

« J’ai fait les bons choix en sortant. J’avais un logement, mes enfants venaient me voir quand ils pouvaient. Je cherchais un emploi… et là j’ai commencé à prendre des drogues. »

— Une citation de  Carole

Elle est à la rue depuis six ans. Lorsqu’elle est expulsée d’un refuge, elle se replie vers un campement de fortune. Avant d’aller se coucher, elle s’arrête dans un chantier de construction pour voler une toile orange.

Ça me sauve la vie, d’une certaine manière. C’est dommage que je doive leur voler ça, mais c’est ça ma vie, je dois survivre. Il faut que je me couvre. Si tu n’as pas de couverture ou de toile isolée, tu ne vas pas passer au travers. Il y a déjà un gars qui est mort à l’extérieur. Et il était plus jeune et plus fort que moi, explique-t-elle.

Les derniers mois n’ont pas été faciles. Mais elle se félicite d’avoir réussi à arrêter de consommer certaines drogues.

Dans les deux derniers mois, j’ai arrêté de prendre du fentanyl. J’ai arrêté de prendre du speed. Je n’achète plus de jib [de la méthamphétamine]. Yeah….ça va bien de ce côté-là. Je n’ai rien consommé aujourd’hui, avance Carole.

Carole explique qu’elle subit un traitement à la méthadone pour arrêter de consommer des opiacés. Elle le fait parce qu’elle en a marre et parce qu’elle veut revoir ses enfants.

Carole qui fume une cigarette alors que le soleil se couche.
Carole s'apprête à passer une autre nuit dans un refuge à Moncton.Photo : Radio-Canada / Pascal Raiche-Nogue

Lorsqu’on lui demande si l’itinérance a des conséquences différentes sur les hommes et les femmes, elle laisse planer le silence pendant quelques secondes.

Les femmes se font beaucoup plus violer. Et lorsque les femmes en parlent, les gens disent : ''Ah, tu cries juste au loup et ce n’est pas vrai''. Ce n’est pas l’fun, tu sais. Quelque chose m’est arrivé il y a trois jours. Je n’ai pas été violée, mais quelque chose de ce genre-là.

Elle explique qu’elle n’a pas l’habitude de se prostituer. C’est tout simplement contraire à ses convictions. Elle préfère gagner quelques dollars en revendant des objets trouvés dans les bennes à ordures.

Mais elle a décidé de faire une exception récemment lorsqu’un homme l’a approchée. Pour gagner quelques dollars en attendant son prochain chèque de l’aide sociale.

« Je lui ai dit : ''Tu vas devoir mettre un condom''. Je lui ai donc donné un condom et il l’a ouvert et tout. Je pensais qu’il l'avait mis. Mais lorsqu’il a fini, j’ai réalisé qu’il ne portait pas de condom. »

— Une citation de  Carole

L’expérience – qui peut constituer une agression sexuelle selon une décision rendue récemment par la Cour suprême du Canada – a profondément ébranlé Carole.

J’ai vraiment peur des infections transmises sexuellement. Je ne veux pas d’ITS. Je ne veux pas avoir le SIDA…

La voix étranglée par les sanglots, elle est incapable de terminer sa phrase.

Arrivée au monument en mémoire des policiers tués lors de la fusillade du 4 juin 2014, près du parc de planches à roulettes, elle dépose ses sacs et sort une cigarette à moitié fumée.

Elle allume en silence en regardant la rivière. Un moment de répit avant de poursuivre sa route vers l’un des refuges, où elle pourra se poser pendant quelques heures.

Je pense beaucoup à mes enfants et à ce que je veux dans ma vie. Je veux avoir un emploi et une maison. Je suis tannée de vivre une vie qui n’est pas civilisée. Je ne peux plus me regarder dans le miroir et être contente. Comment peut-on vivre cette vie-là?

*Carole est un pseudonyme, afin de protéger son identité.

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