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Image : Des véhicules récréatifs, à Mountain View en Californie.

Dans la Silicon Valley, là où l'Amérique construit son futur, ils sont des centaines à vivre comme des nomades, dans leur véhicule récréatif, faute de logements abordables. S'agit-il du « canari dans la mine »?

Un texte de Raphaël Bouvier-Auclair

Mountain View, en Californie. Cette petite ville de la Silicon Valley est surtout connue parce qu’on y trouve le siège social du groupe Alphabet, corporation propriétaire de Google. Il suffit d’ailleurs d’y passer quelques minutes pour apercevoir des employés se déplaçant sur des vélos aux couleurs de l’entreprise.

Ces jours-ci, la petite ville de 75 000 habitants fait parler d’elle pour autre chose que les prouesses technologiques qui y sont nées. Mountain View est confrontée à un problème de stationnement, révélateur d’une crise du logement.

Des véhicules récréatifs dans les rues de Mountain View, en Californie.
Des véhicules récréatifs dans les rues de Mountain View, en Californie. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

En marge des grands boulevards émergent des rues qui ont des airs de terrains de camping. Les véhicules récréatifs et les caravanes, qui se comptent parfois par dizaines, sont stationnés les uns derrière les autres.

Dans le comté de Santa Clara, qui abrite Mountain View, le nombre de ces véhicules qui servent de résidence principale est passé de 591 à 1747 en trois ans seulement.

Janet Stevens, devant plusieurs véhicules récréatifs.
Faute de revenus suffisants, Janet Stevens vit dans un véhicule récréatif, stationné dans une rue de Mountain View, en Californie. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

« Je ne peux même pas louer une chambre », nous explique Janet Stevens, qui a installé son véhicule récréatif à l’ombre d’un mur qui sépare la rue de l’autoroute.

À côté, on aperçoit un édifice résidentiel de quelques étages. Selon Janet, les appartements s’y louent pour au moins 4000 dollars par mois.

Je ne savais même pas qu’on pouvait être sans-abri. Je ne savais pas que c’était possible, je n’avais aucune idée.

Janet Stevens

Janet Stevens, qui a vécu toute sa vie près de Mountain View, est tombée malade il y a quelques années. Sans revenus suffisants et devant subir des traitements dans la région, elle a choisi de quitter la maison qu’elle louait pour s’installer sous le seul toit qu’elle pouvait se payer.

Un lit, un petit divan et une cuisine : voilà l’espace qu’elle partage avec son chien.

Janet Stevens dans son véhicule récréatif, à Mountain View.
Janet Stevens dans son véhicule récréatif, à Mountain View. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Si Janet ne travaille pas, ce n’est pas le cas d’autres résidents qui vivent dans des conditions semblables.

Un kilomètre et demi plus loin se trouve un autre quartier de véhicules récréatifs. Vers 6 h 30 du matin, Roger Simmie s’active autour de son véhicule, stationné à quelques mètres seulement de rails sur lesquels circulent les trains de banlieue reliant la région de San Jose à celle de San Francisco.

Le quartier se réveille. Roger, lui, s’apprête à aller réaliser des travaux de construction chez l’une de ses clientes. C’est la raison pour laquelle nous le rencontrons si tôt.

Je ne veux plus travailler 40 heures par semaine. C’est ce que j’ai fait presque toute ma vie et j’ai maintenant près de 71 ans.

Roger Simmie
Roger Simmie derrière son véhicule récréatif à Mountain View.
Roger Simmie tente de régler un problème de génératrice sur son véhicule récréatif.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Compte tenu de la crise du logement qui frappe cette région à la température plutôt clémente, certains comme Roger ont donc fait le choix de ce mode de vie moins onéreux.

Même si ce sont surtout des employés moins bien payés qui vivent dans ces véhicules, un ingénieur dans le secteur technologique nous a admis, sous le couvert de l’anonymat, avoir décidé il y a quatre ans de vivre dans la caisse de son camion près de l’énorme campus de Google, afin de ne pas dépenser une part trop importante de ses revenus dans son loyer.

Pour certains résidents de Mountain View, cette décision n’a toutefois pas été un choix, mais bien une nécessité.

« Je ne gagne pas assez », nous dit en espagnol Celerina, dont le véhicule est stationné en face de celui de Roger. La femme de ménage d’origine mexicaine est contrainte de partager, depuis des années, un espace de vie limité avec ses enfants.

L'intérieur d'un véhicule récréatif
L'espace que partage Celerina avec ses enfants. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Avoir un emploi, mais vivre pauvrement

Les prix exorbitants exigés pour se loger ne seraient qu’un des facteurs qui expliquent les difficultés économiques auxquelles sont confrontés aujourd’hui certains résidents de Mountain View.

Une étude publiée par l’Université Santa Cruz et Working Partnerships, un groupe de pression, avance qu’entre 1997 et 2017, neuf employés sur dix dans la Silicon Valley ont vu leur salaire diminuer, une fois celui-ci ajusté à l’inflation.

Parmi les gens touchés, on compte beaucoup d’employés de soutien et de travailleurs des secteurs de la restauration et des services, qui ne disposent pas non plus d’avantages sociaux comme l’accès à l’assurance maladie.

Des clients dans une banque alimentaire de Mountain View, en Californie.
La banque alimentaire de Mountain View a changé ses horaires pour s'ajuster à une clientèle de travailleurs. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

À la banque alimentaire de Mountain View, située tout juste à côté d’édifices presque neufs, on constate bien que la croissance importante observée ces dernières décennies dans la région n’a pas profité à tout le monde.

En milieu de journée, quand nous visitons l’institution, les bénévoles sont très occupés. Mais l’organisation a également dû revoir son fonctionnement et ses horaires pour pouvoir desservir une tout autre clientèle : des travailleurs qui ne peuvent pas nécessairement venir chercher de la nourriture en plein jour.

Autour de nous, il y a cette quantité incroyable de richesses dont on ne pourrait rêver, et tout juste à côté il y a cette pauvreté que nous voyons tous les jours. C’est très difficile. Je pense que tout le monde doit comprendre que c’est une crise.

Tom Myers, directeur de Mountain View Community Services Agency
Tom Myers, directeur de Mountain View Community Services Agency.
Tom Myers a constaté une évolution dans l'écart des richesses dans la Silicon Valley. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

La Silicon Valley, berceau du développement technologique des États-Unis, est évidemment un cas particulier. Mais pour Tom Myers, c’est un « canari dans la mine », un avertissement auquel tous les Américains devraient porter attention.

Des inégalités en hausse partout au pays

En empruntant l’autoroute 880, qui offre par moments une vue imprenable sur la baie et la ville de San Francisco, on réalise rapidement que les problèmes de pauvreté ne se limitent pas à la Silicon Valley.

Un camp de sans-abris à Oakland, en Californie.
Près de 130 000 personnes dorment à l'extérieur chaque nuit en Californie.Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier Auclair

De l’autre côté de l’autoroute, des campements apparaissent. Les gens qui y vivent comme Kym et son mari Lenton, sont parfois installés près d’une station de train, parfois à côté d’édifices industriels.

Chaque soir en Californie, 130 000 personnes n’ont pas de toit sous lequel dormir.

Je ne comprends pas. Pourquoi? Pourquoi autant d’entre nous vivent dans la rue?

Kym Wilson
Kym Wilson et son mari Lenton vivent dans un campement de sans-abri à Oakland.
Kym Wilson et son mari Lenton vivent dans un campement de sans-abri à Oakland. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Pour l’administration Trump, cette crise d’itinérance touche surtout des villes et des États dirigés par des élus démocrates, comme la Californie ou New York.

« Des politiques libérales de régulation et de taxation excessives ont contribué drastiquement à augmenter la pauvreté », a ainsi soutenu Judd Deere, porte-parole de la Maison-Blanche, faisant notamment référence aux réglementations californiennes en matière de logement.

L’économiste de l’Université de Californie Gabriel Zucman voit de son côté dans la crise qui frappe particulièrement la baie de San Francisco un « concentré des inégalités américaines ».

Le professeur, qui a conseillé les campagnes des candidats à l’investiture démocrate Bernie Sanders et Elizabeth Warren, assure qu’en termes d’écart de revenus et de fortunes « les États-Unis sont revenus à la situation qui était celle des années 1920, juste à la veille de la Grande Dépression de 1929 ».

Si d’autres analyses sont moins alarmistes, le gouvernement américain reconnaît que les inégalités sont en hausse au pays, et ce, malgré une économie en santé, un taux de chômage en baisse et des salaires qui augmentent.

Le coefficient de Gini, indice qui évalue les écarts de revenus, a atteint en 2018 son plus haut niveau depuis 1967, moment auquel les autorités américaines ont commencé à le calculer.

En termes d’écart de richesse, la Réserve fédérale (Fed) a par ailleurs constaté qu’au cours des trente dernières années, pendant que la part de richesse de 10 % des Américains augmentait, celle de 90 % de la population diminuait.

Selon Gabriel Zucman, l’explosion des prix de la santé, de l'éducation et du logement ainsi que la faiblesse du salaire minimum fédéral ont contribué à creuser ce fossé, qui touche particulièrement les minorités. Il croit aussi que plusieurs réformes fiscales, celle de l’administration Trump mais aussi d’administrations précédentes, ont joué un rôle en ce sens.

L'économiste Gabriel Zucman, de l'Université de Californie, à Berkeley.
L'économiste Gabriel Zucman, de l'Université de Californie, à Berkeley. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

On ne peut pas faire comme si ça allait se résorber de façon magique et que les revenus allaient ruisseler vers les plus modestes. C’est évident que c’est au coeur du débat politique américain contemporain et ça va l’être dans les prochaines années, les prochaines décennies.

Gabriel Zucman, professeur d’économie à l’Université Berkeley

Que ce soit par des propositions sur l’accès à l’assurance maladie ou l’imposition des Américains les mieux nantis, l’enjeu des inégalités a d’ailleurs pris une place considérable dans la course à l’investiture démocrate.

Les défis d’une ville et ceux d’un pays

Dans les rues de Mountain View, où les voitures de luxe croisent les véhicules récréatifs, Janet Stevens a pour l’instant d’autres priorités que ce débat politique.

En ce moment, les propriétaires de véhicules récréatifs doivent changer d’espace de stationnement tous les trois jours. Avec d’autres résidents, Janet se bat contre les autorités municipales pour éviter qu’ils soient tout simplement bannis de la ville.

Des véhicules récréatifs sur l'avenue Crisanto, à Mountain View, en Californie.
Des véhicules récréatifs sur l'avenue Crisanto, à Mountain View, en Californie. Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

N’empêche, Janet s’intéresse aux raisons qui l’ont poussée à vivre dans son véhicule récréatif et admet ne pas connaître la solution à ce problème. Mais elle est convaincue que la classe politique américaine devra s’y pencher sérieusement.

Si les gens qui travaillent au salaire minimum et qui servent la nourriture, font des ménages et de l’entretien ne peuvent plus vivre ici, comment pourrons-nous fonctionner dans dix ans?

Janet Stevens

Dans sa demeure sur quatre roues, Janet Stevens craint que sa région et son pays se dirigent dans la mauvaise direction.

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