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Un tigre prend un bain dans un zoo de Malaisie.
Getty Images / SAEED KHAN

Signé par Binh An Vu Van

Au cœur des négociations de la COP15, le cadre mondial pour la biodiversité propose de freiner le déclin de la biodiversité, et même de renverser la tendance avant 2050. Or, une espèce sur huit est menacée d’extinction, et le Fonds mondial pour la nature (WWF) rapporte un déclin moyen de 70 % des populations d’animaux sauvages depuis 1970. Les objectifs sur la table de négociation sont-ils atteignables? Qu’en dit la science? Voici le deuxième texte en route vers la COP15 sur la biodiversité.

Le grand objectif de la Convention cadre sur la biodiversité biologique, telle que formulée en 2010 par les chefs d'État et les gouvernements, est de vivre en harmonie avec la nature avant 2050. L’objectif est noble, mais difficile à mesurer. C’est pour ça que depuis quelques années, les scientifiques tentent de traduire cette vision en un objectif plus tangible, mesurable. Plus concrètement, comment cette idée pourrait se traduire en termes de tendances, d’indices de biodiversité à l’échelle mondiale? Et il est devenu de plus en plus clair que ça se traduisait par l’idée d’inverser le déclin, explique David Leclère, un spécialiste de modélisation à l’International Institute for Applied Systems Analysis, à Vienne en Autriche.

Pour bien comprendre cette idée de renverser le déclin (ou bending the curve en anglais), imaginez cette courbe de la diversité biologique comme un grand toboggan qui descend de manière continue, particulièrement depuis le siècle dernier. L’idée est donc de faire plier ou de renverser cette courbe, afin qu’elle se remette à croître avant 2050. Depuis que cette idée est sur la table, c’est une vision qui est de plus en plus partagée, et qui est maintenant au cœur du nouveau plan pour la biodiversité qui est négocié à Montréal, raconte David Leclère.

Toutefois, est-il vraiment possible d’arrêter cette grande dégringolade de la biodiversité? De stopper l’effondrement de la vie sur Terre avant 2050? Nous avons voulu savoir si cet objectif ambitieux est vraiment réalisable, et quoi faire pour y parvenir. Pour répondre à cette question, David Leclère s’est appuyé sur son expertise en modélisation des sols et, comme la tâche était immense et complexe, il s’est aussi associé avec une soixantaine de chercheurs, issus d’une quarantaine d’équipes de recherche.

Ces modèles informatiques de la biodiversité sont des représentations de la planète. Ils permettent de tester les conséquences de nos choix. David Leclère et ses collègues ont évalué sept scénarios, sept avenirs possibles, élaborés à partir du travail fait depuis des décennies pour modéliser le climat.

Parmi ces possibilités, le scénario business as usual est le plus pessimiste, celui où on ne change rien à nos habitudes. Grosso modo, on reproduit ce qu’on connaît de la période historique, la croissance économique, les rendements agricoles, etc., détaille David Leclère. Dans un scénario intermédiaire, l’humanité augmente ses efforts de restauration et accroît la surface des aires protégées. Le scénario le plus ambitieux, lui, incorpore en plus des modes plus durables, où on produit plus sur moins de terres. À cela s’ajoutent une réduction du gaspillage alimentaire et une diète plus végétale. On remplace la consommation de viande et de lait par des protéines d’origine végétale, à l’exception des régions pour lesquelles on sait qu’il y a clairement une déficience en production de protéines. Aussi, on intensifie de manière soutenable les rendements, ajoute David Leclère.

Ensuite, les modèles évaluent l’effet de chaque scénario sur l’usage des sols d’ici 2050. Ils créent des cartes mondiales, où sont représentées les terres agricoles ainsi que les aires conservées et restaurées. Puis, ces cartes sont introduites dans une autre série de modèles, qui vont cette fois évaluer l’effet de l’usage des sols sur l’état de la biodiversité.

C’est ainsi que les chercheurs ont un aperçu de la biodiversité de l'avenir. Ils obtiennent un ensemble de mesures de l’état de la biodiversité, de ses diverses facettes : la densité des populations animales, les habitats, les risques d’extinction et plusieurs autres. Toutes ces mesures sont ensuite traduites en courbes. Dans un scénario ambitieux, elles peuvent toutes être inversées. Tous les indicateurs peuvent revenir au vert.

Cette infographie représente trois scénarios qui ont été évalués par David Leclère. En bas, la courbe d’évolution de la biodiversité business as usual, avec un déclin d’à peu près tous les indicateurs jusqu’à la fin du siècle. On aura perdu au passage 54 % de la densité animale. Au milieu, le résultat d’une augmentation des efforts de conservation et de restauration. On voit un léger redressement. En haut, les approches intégrées ambitieuses. Elles permettent de renverser le déclin avant 2050.

Nous avions l’intuition que l’objectif était réalisable, mais c’est la première fois qu’on a pu démontrer qu’il était réaliste, atteignable, observe David Leclère. Notre recherche envoie un message d’optimisme.

Comment expliquer que nous n’avions pas encore eu cette confirmation jusqu’à tout récemment? Parce que nous ne disposions pas des modèles pour le faire, note David Leclère. La science de la biodiversité a en effet des décennies de retard sur la science du climat, en partie parce que la biodiversité est plus complexe à modéliser, mais ce retard traduit aussi le peu de priorité accordé à ces questions, concède David Leclère.

Son article Bending the curve of terrestrial biodiversity needs an integrated strategy publié dans Nature a suscité énormément d’enthousiasme, et a généralisé l’emploi de l’expression bending the curve, ou renverser le déclin. Mais cet article a aussi ajouté une bonne dose de réalisme, car pour atteindre ces objectifs, il faudra mettre en place des changements profonds. Il faut absolument, entre autres, s'engager dans une transformation plus globale d'un système alimentaire, de la ferme à la fourchette, affirme David Leclère.

Il faut accepter sans doute de revoir nos représentations de choix alimentaires. Il améliore le système de production pour les rendre plus performants et plus soutenables. Et sans ces deux facteurs, en fait, on n'arrivera pas à inverser les courbes avant 2050. Bref, sans concertation et ambition à une échelle qu’on n’a encore jamais réussi à obtenir pour l’instant au niveau mondial, on n’arrivera pas à réaliser ce scénario ambitieux.

Les modélisations révèlent aussi que si on se contente d'étendre les aires protégées, sans autre modification dans les modes de production, on pourrait faire face à une augmentation importante des prix agricoles.Par contre, si on met en place des mesures de consommation et de production soutenables, on arrive aussi à quelque part à juguler ces effets-là.

Et à ces efforts doivent s’ajouter ceux pour le climat. Toutes les études qui prennent en compte les évolutions futures de l'usage des sols et celles du climat montrent que si on n'atteint pas les objectifs de Paris, il y a de très fortes chances qu'on n'arrive pas à inverser les courbes de déclin de la biodiversité , note David Leclère.

Le collègue de David Leclère, Piero Visconti, un autre spécialiste en modélisation des sols qui a aussi contribué au cadre mondial pour la biodiversité, note : Bref, c’est certainement possible, mais il faudra toutes les mains sur le volant. Il n’y a pas UN secteur qui pourra sauver à lui seul la biodiversité. Ce n’est pas seulement les choix des consommateurs, ou des changements de production, ou la conservation. Il faut faire tous ces changements pour y arriver. C’est un défi immense, observe-t-il. Cependant, mon impression est que l’article de David Leclère a galvanisé les ONG, les scientifiques et même certains gouvernements. On observe aussi que la Commission européenne a démarré plusieurs projets suite à cette analyse. Je crois que les travaux de David ont permis à plusieurs organisations internationales d’accepter de viser des cibles plus ambitieuses qu’elles ne le faisaient autrefois.

Bref, ces travaux ont rendu les cibles ambitieuses plus acceptables pour certains gouvernements, parce qu’elles sont désormais soutenues par la science. L’idée d’inverser la courbe est à présent infusée dans le premier des quatre grands objectifs du cadre mondial pour la biodiversité qui sera négocié à Montréal. Reste à savoir s’il sera adopté, puis réalisé par les pays membres.

Le reportage de Binh An Vu Van et de Sylvie Mallard est diffusé à l'émission Découverte le dimanche à 18 h 30 sur ICI Radio-Canada Télé.

La photo du tigre malaisien en page couverture est l'œuvre de Saeed Khan Getty Images/AFP.

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