•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Plusieurs baleines en action dans la baie de Tadoussac.
Ivanoh Demers

Signé par Binh An Vu Van Photographies : Ivanoh Demers

Dans quelques jours s'ouvrira la COP15 pour la biodiversité mondiale de l’ONU. Plus de 17 000 délégués de centaines de pays sont attendus au Palais des congrès à Montréal. Pour plusieurs, c’est la rencontre de la décennie sur la biodiversité, une occasion à saisir afin d'arrêter l’effondrement de la biodiversité. Une rencontre qui, si elle se passe bien, pourrait être un moment décisif pour la vie sur la planète. Voici le premier de quatre textes en route vers la COP15 sur la biodiversité.

On dit souvent de la crise de la biodiversité que c’est la crise invisible, oubliée. Elle fait moins de bruit que celle du climat. Elle ne cause pas d’incendies, de tempêtes ou d’inondations. L’espoir est que la COP15 ramènera à l’avant-scène la crise de la biodiversité dans les programmes politiques et la conscience du public.

En 2019, l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) déposait un bilan de cette biodiversité, un document d'un millier de pages compilant le travail de centaines de scientifiques, le portrait le plus complet que nous ayons de la vie sur Terre. Il rapportait que, sur les 8 millions d’espèces vivantes connues, 1 million sont menacées d’extinction. C’est un tiers des espèces de coraux, de mammifères marins, de conifères. C’est 40 % des espèces d’amphibiens, 60 % des cycadales, une des formes les plus primitives de plantes. Les causes de la perte de biodiversité : la perte d’habitat, l’exploitation non durable, notamment par les pêches et la foresterie, la pollution, les espèces envahissantes et les changements climatiques.

En 1992, lors de l’historique Sommet de la Terre, les dirigeants des pays du monde avaient signé, en plus de la convention cadre sur les changements climatiques, une autre convention moins connue, celle pour la biodiversité biologique. Le but : s’attaquer à une crise tout aussi importante, celle de l’effondrement de la vie sur Terre, de la perte de diversité biologique. Depuis ce sommet historique, la crise du climat est au coeur du débat public. Des cibles claires ont été fixées pour faire face au réchauffement climatique. Mais l’enjeu de l’effondrement de la biodiversité n’a pas connu une telle reconnaissance.

Cette COP15 est tout particulièrement importante, car les pays devront se doter d’une vision pour la décennie et s’entendre sur ce qu’on appelle le cadre mondial pour la biodiversité pour l’après-2020. L’espoir est que cet accord aura le même effet mobilisateur que l’Accord de Paris pour le climat, qu’il présentera un plan concret clair pour stopper la perte de biodiversité, et même renverser la tendance. Pour le climat, nous nous sommes entendus pour limiter le réchauffement à 1,5 degré Celsius, explique Anne Larigauderie, la secrétaire exécutive de l’IPBES, le groupe intergouvernemental d’experts chargé de conseiller les gouvernements en matière de biodiversité, l’équivalent du GIEC, mais à l'égard de la biodiversité. Pour la biodiversité, on ne peut se donner une cible unique, mais on peut se doter d’une série de cibles.

En effet, la biodiversité est multifacette, et les scientifiques ne sont pas parvenus à trouver un seul objectif unique à atteindre, comme pour le climat, qui suffirait à garantir une santé de la biodiversité partout sur la planète. Ce nouveau cadre mondial pour la biodiversité établit donc une liste de quatre grands objectifs, détaillés en 22 cibles, basés sur les recommandations des scientifiques. La science, elle dit qu’il faut appliquer ce qu’il y a dans ce plan, tel qu’il est écrit en ce moment, avec les chiffres que nous prescrivons, affirme Anne Larigauderie.

Des chiffres ambitieux

La cible qui suscite le plus de mobilisation est celle du 30 % d’aires protégées marines et terrestres pour 2030, tout en s’assurant de leur connectivité. Mais, il faudra aussi rallier les partis autour d’autres cibles :

  • restaurer 20 % des écosystèmes dégradés;
  • diminuer l’utilisation des pesticides des deux tiers;
  • diminuer les engrais de moitié;
  • diminuer le nombre d’espèces invasives de 50 %;
  • diminuer les subventions néfastes pour la biodiversité de 500 milliards de dollars.

Il faut se rappeler que ce cadre doit faire l’objet d’un consensus, et les négociations des deux dernières années inquiètent Anne Larigauderie et les scientifiques : Le projet de départ est à la hauteur des recommandations de la science. Maintenant, il y a eu beaucoup de discussions, de demandes qui sont contradictoires aux recommandations de la science, dont certaines ignorent complètement les objectifs de départ, rapporte Anne Larigauderie. C’est vraiment l’enjeu, et il y a lieu de s’inquiéter. Beaucoup de pays essaient de faire disparaître les chiffres pour ne garder que des cibles qui seraient formulées de manière floue, et ça serait vraiment un échec.

Il faut en effet se rappeler que le cadre précédent, celui signé en 2010 à Aichi au Japon, avait aussi fixé 20 objectifs, en majorité non chiffrés. Nos travaux ont démontré qu’aucun des objectifs n’a été atteint. Nous avons échoué à nous attaquer aux causes directes de la perte de biodiversité, affirme Anne Larigauderie. Cependant, il faut aussi souligner que, sans cette convention, la situation aurait été bien pire. On peut par exemple citer l’augmentation du pourcentage d’aires protégées, à la fois en zones marines et en zones terrestres. On estime que les risques d’extinction auraient été 2 à 4 fois plus élevés pour ce qui des oiseaux et des mammifères.

Une occasion à saisir

L’espoir est qu’un plan fédérateur et clair pourra rallier les gouvernements, le secteur de la finance et tous les acteurs de la société civile pour renverser la tendance, pour la première fois depuis des millénaires.

Maintenant, la communauté a une nouvelle chance de faire mieux, et d’en arriver à un point tournant. Nous allons pouvoir nous doter pour la toute première fois d’un cadre ambitieux, et chiffré, explique Anne Larigauderie. Ce qui est en jeu, c'est en fait le destin de toutes les autres espèces avec lesquelles on partage la planète. La diversité de la vie est essentielle aux humains, pour réguler le climat, pour purifier les eaux; 75 % des cultures alimentaires mondiales reposent sur la pollinisation animale; 70 % des médicaments contre le cancer proviennent de la nature ou en sont inspirés.

« Au-delà des questions de chiffres, de moyens, il faut se rappeler ces questions éthiques et de valeurs : est-ce que l'on veut vivre seul sur cette planète? C’est la qualité de notre vie sur Terre qui est en jeu à ce moment de l’histoire. »

— Une citation de  Anne Larigauderie

Le reportage de Binh An Vu Van et de Sylvie Mallard est diffusé à l'émission Découverte le dimanche à 18 h 30 sur ICI Radio-Canada Télé.

Partager la page