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Une femme accroupie en forêt place des branches sous le regard d'un enfant et d'une adulte.
Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Texte et photos : Marie-Laure Josselin

Cécile Ambroise attrape le collet à lièvre et quelques branches, puis montre aux enfants comment remettre le piège en place. Que ce soit pour la chasse au petit gibier, les plantes ou les racines, les femmes autochtones jouent un rôle prépondérant dans la conservation du territoire et des espèces qu'il abrite. Même si la transmission a été éprouvée, elles en restent en grande partie la mémoire et les gardiennes.

Cécile Ambroise, le visage éclairé par un rayon de soleil. Elle est au milieu d'arbres.
Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Enseigner aux prochaines générations

À des dizaines de kilomètres de Wemotaci, en plein territoire ancestral atikamekw, Cécile Ambroise entre de plus en plus profondément dans la forêt avec quelques enfants.

Elle cherche quelque chose. D’abord des repères, qu’elle retrouve facilement, puis une trace sur le sol. Celle du chemin emprunté par le lièvre.

Devant elle, finalement, apparaît le collet posé quelques jours plus tôt.

Il est correct? Pas besoin de le modifier? demande Cécile Ambroise aux enfants. Non, répond Marshall.

D’un geste de la main, Cécile Ambroise soulève quelques branches et explique qu’il faut refaire le piège, car le lièvre a réussi à s’échapper.

Il faut le placer où le lièvre passe, le collet pas trop haut, dit-elle, et il faut barrer le chemin de côté avec des branches pour pas qu’il passe à côté. C’est ce qu’il a fait. Tu vois là-bas?

Transmettre les connaissances

En atikamekw, Cécile Ambroise fournit les explications à Marshall, son neveu de 10 ans, sous les yeux d’Hunter et de Savannah. Puis Marshall s’exécute et reproduit les gestes de ses aïeux et aïeules.

Un peu plus loin, Hunter s’écrie : Wapoc!

Un lièvre a été pris. Du haut de ses six ans, Hunter remet le collet en suivant les conseils de sa tante.

« J’emmène tout le temps les enfants. J'essaie de leur transmettre la culture pour qu’ils sachent tendre des collets, chasser la perdrix, faire la cueillette de petits fruits. C’est très important d’occuper le territoire pour ne pas perdre la culture. C’est là qu’on aime être, dans notre élément. »

— Une citation de  Cécile Ambroise

Dans cette relation privilégiée et particulière que les Autochtones ont avec le territoire et les espèces qu'on y retrouve, les femmes jouent un rôle prépondérant. Leurs savoirs sont uniques et spécifiques, et complètent ceux des hommes.

Un petit garçon tient fièrement un gros lièvre.
Hunter, six ans, accompagne toujours sa tante quand elle part en forêt. À son âge, il connaît déjà beaucoup de choses.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Bien souvent, ce sont elles qui emmènent les prochaines générations découvrir les premières sensations sur le territoire.

Jocelyne Ottawa s’en souvient, Des petits flashs de ce qu’on faisait avec ma grand-mère. Le premier souvenir sur le territoire de cette femme atikamekw, elle-même kokom (grand-mère), remonte à quand elle avait deux ou trois ans.

J’allais ramasser des racines avec ma kokom, ma grand-mère, qui confectionnait des paniers en écorce. Je me rappelle très bien. Ses yeux brillent et son regard se plonge un peu plus loin au milieu des arbres qui entourent le camp familial.

Des bleuets à perte de vue.
Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le territoire : pharmacie, cuisine, église

Toutes ont conservé de leurs premiers pas sur le territoire un souvenir vif associé à une femme : une grand-mère, une tante, une mère. Quand on leur demande l’importance de la femme et son rôle pour le territoire et sa protection, la réponse est souvent la même : un silence puis une réflexion.

« Plusieurs d’entre elles ne se voient pas aller. Elles ne sont pas conscientes du rôle ni de la force qu’elles ont. C’est en se le faisant dire qu’elles prennent conscience de ce qu’elles font et de ce qu’elles vivent. »

— Une citation de  Suzy Basile, professeure à l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue

Constatant que, de tous les enjeux concernant la gouvernance du territoire et des ressources naturelles en contexte autochtone, celui du rôle et de la place des femmes demeurait méconnu, la chercheuse atikamekw Suzy Basile a décidé d’en faire sa thèse de doctorat intitulée Le rôle et la place des femmes atikamekw dans la gouvernance du territoire et des ressources naturelles.

La professeure Basile.
La professeure Suzy BasilePhoto : Gracieuseté : Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

Cette méconnaissance s’explique. Pour Suzy Basile, la question n’est pas de savoir quel serait l’état de la biodiversité sans les femmes, mais plutôt ce qu’il serait avec elles.

Car on ne leur a souvent pas posé la question ou [on les a] rarement impliquées dans ces décisions, dit-elle.

En effet, comme elle l’explique dans sa thèse, les femmes autochtones ont été écartées des sphères de décision; leurs rôles et leurs responsabilités ignorés par les politiques coloniales; leurs savoirs, leur lien au territoire et les conséquences de l’exploitation des ressources dénigrés par les chercheurs et les décideurs.

La Loi sur les Indiens a fait son œuvre, ça a déconstruit une organisation sociale autochtone, précise Suzy Basile. Puis il y a eu la cassure importante occasionnée par les pensionnats pour Autochtones.

Pourtant, malgré tout cela, il y a eu transmission quand même de certains savoirs. Les femmes se sont assurées de transmettre dans la mesure du possible leurs savoirs aux futures générations.

Savannah allongée presque sur le sol parmi les arbres.
Savannah, neuf ans, écoute avec beaucoup d'attention des explications sur les racines et les différents arbres.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Car le territoire représente bien plus que des arbres, des racines, des animaux et des petits fruits.

Quand je vais en territoire, c'est une chose qui est très très forte, lance Thérèse Quitich, 76 ans.

Car je donne l’enseignement aux jeunes. Des fois, on observe la nature, on voit les oiseaux, l’eau qui coule, le vent qui nous effleure pis le soleil. On voit tout. Tout est vivant…

Thérèse est intarissable et parfois même nostalgique quand elle parle de ce territoire où elle a grandi avec sa grand-mère sur une île, vivant de la chasse jusqu’à son entrée à l’école à Manawan, une autre communauté atikamekw.

Une femme sourit, le coude sur une table.
Thérèse Quitich a appris à aimer et à protéger le territoire avec sa grand-mère. Et à son tour, elle retransmet connaissances et amour.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Sa kokom lui a appris à aimer le Nitaskinan (le territoire traditionnel atikamekw) et à le respecter. Éviter de briser une branche pour rien, faire une petite cérémonie si on abat un sapin. Idem pour l’eau : ne pas la salir ni jeter des choses dedans.

« La nature, c’est mon frigidaire, mon église, ma pharmacie, où je prends les médicaments pour me soigner. »

— Une citation de  Thérèse Quitich

Et quand son territoire a mal, elle a mal elle aussi, raconte-t-elle, évoquant les grosses machines qui bûchent, les grosses machines des compagnies qui déversent de l’huile, les plantes médicinales détruites, les rivières empoisonnées....

Elle a de la peine, car ce n’est plus la même chose qu’avant. Dernièrement, on lui a donné du lièvre. Elle a trouvé que le goût était différent de ce qu'elle a connu autrefois. À la limite de l'immangeable pour elle.

La femme a toujours été la présence importante dans un territoire. Les femmes protègent le territoire. C’est ce que j’ai appris de ma grand-mère il y a longtemps et je l’ai gardé, confie-t-elle.

Une rivière au milieu de la forêt.
Le Nitaskinan est le territoire ancestral de 82 000 kilomètres carrés répartis autour de trois communautés atikamekw : Manawan, Wemotaci et Opitciwan.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Dans le bois, après mûre réflexion, Cécile Ambroise reconnaît finalement son rôle, celui des femmes qui prennent soin de la nature et qui montrent aux enfants de ne pas briser les branches pour rien, de ne pas mettre les pieds où il y a des traces de gibier, de bien choisir les plantes pour soigner. Ces femmes qui, au coin du feu le soir, racontent aussi les contes.

Les femmes sont plus protectrices, parce qu’on transmet à nos enfants la coutume, comment faire, dit-elle.

Un garçon de 12 ans étire l'élastique de sa fronde.
Le petit-fils de Jocelyne Basile, Napew, 12 ans, accompagne souvent ses grands-parents en forêt. Il vise une perdrix avec la fronde fabriquée par son grand-père.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Sur le territoire, Jocelyne Basile a appris la prudence, à faire attention, d’autant plus qu’il lui suffit d’un coup d’œil pour savoir si la nature va bien ou pas. Et ce savoir, des racines aux promenades pour découvrir l’écosystème, elle le montre à ses petits-enfants.

« C’est une transmission, il faut que l'enchaînement se suive, car je trouve ça important, la transmission, de donner la culture à nos proches, mais aussi la sauvegarde de l’écosystème par nos connaissances. »

— Une citation de  Jocelyne Basile

Elles en sont donc les gardiennes, mais de concert avec les hommes, tient à rappeler Suzy Basile. Il y a une espèce de solidarité intemporelle, constante, une solidarité, une complémentarité qui est là, mais qu’on ne voit pas tout le temps.

Un coucher de soleil sur un point d'eau avec un peu de glace et un ciel rosé
Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La mémoire

Pendant sa recherche, Suzy Basile a été frappée par un autre fait : les femmes sont aussi la mémoire du territoire.

Elles ont une mémoire excellente, s’exclame-t-elle. C’est incroyable d’écouter les aînées raconter, dans le détail parfois, la couleur du temps, telle journée en 1954 quand une telle a accouché. C’est impressionnant.

Cette mémoire du territoire, mais aussi de la vie, permet, selon Suzy Basile, d’avoir des données qui n’étaient pas écrites et qui sont en train de l’être.

Elle prend comme exemple les inondations et leurs impacts en raison des nombreux barrages, qui sont sous-estimés. Pratiquement toutes les femmes interviewées lui en ont parlé. Et ce qui est ressorti, c’est qu’on a oublié des lieux et des événements parce qu’ils sont sous l’eau.

Ces données ont pu être ajoutées aux bases existantes de cartographie.

Une femme de loin baissée à la recherche de quelque chose sur un grand territoire
Suzy Basile recherche des graines rouges sur le territoire.Photo : Gracieuseté : Coralie Gautier

C’est de cette perte que je parle. Et la contribution de la mémoire des femmes de ce territoire qui va s’en aller si on n’en prend pas soin. Pas soin de la mémoire autant que du territoire, explique Suzy Basile.

Sans accès au territoire, et un territoire de qualité, cela ne va pas bien. C’est une équation très claire. C’est un besoin pour la plupart d’entre elles. Quand on parle de ressourcement, c’est l’équilibre entre toutes les sphères. C’est l’équilibre personnel et mental quand on va sur le territoire.

Elle-même en ressent le besoin.

Une femme de dos qui marche en forêt avec un rayon de soleil sur l'objectif
Cécile Ambroise, Atikamekw de Wemotaci, est à la recherche de ses collets dans le Nitaskinan, territoire ancestral atikamekw.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Alors elle plaide pour qu’il y ait plus de femmes en gouvernance, notamment pour le territoire et les ressources naturelles. Daniel Niquay, 60 ans de Manawan, l'appuie. Sa grand-mère était la matriarche du territoire et c’est donc elle qui menait et protégeait. Elles sont très consciencieuses naturellement, il faut qu’on les écoute ben souvent!

Ce serait important que les femmes s’impliquent plus dans la gouvernance, lance Jocelyne Basile… Mais du même souffle, elle prévient : Moi, je n’irai pas en gouvernance, j’irai dans notcimik. Notcimik, la forêt en atikamekw, là d’où je viens.

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