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Une serre vue de face.
Radio-Canada / Aya Dufour

Texte et photos par Aya Dufour

En cette froide matinée automnale, les huit Premières Nations anishnaabeg de la rive nord du lac Huron réalisent un rêve de longue date : celui d’acquérir des serres qui révolutionneront les services sociaux et l’alimentation dans leurs communautés.

L’organisme autochtone ontarien qui pilote le projet, Niigaaniin (mot en anishnaabemowin qui signifie avançons), espère planter des semis dès le printemps.

Entouré d’une forêt de sapins, Darrell Jacques contemple les structures de toile et de métal qui s’étalent devant lui. On peut lire la fierté et la quiétude dans son visage. Il sait que ces serres feront bien plus que produire de la nourriture.

Darrell Jacques a une main posée sur la toile d’une des serres, il regarde le sol, avec une expression déterminée sur le visage.
C’est un moment surréel pour Darrell Jacques, qui attend depuis des années qu’un tel projet se concrétise. Photo : Radio-Canada / Aya Dufour

Plus loin sur le terrain, un chemin sinueux débouche sur un lac solitaire. Une dizaine de tentes ont été installées en bordure du cours d’eau et une odeur de feu de bois imprègne l’air. Ici, une dizaine de personnes participent déjà à un programme de désintoxication en nature.

Je suis tout simplement émerveillé par ce qu’on a accompli ces dernières années, s'enthousiasme M. Jacques, qui travaille pour Niigaaniin depuis les débuts de l’organisme.

Il y a quinze ans, on n’offrait que des services administratifs en livrant des services gouvernementaux, comme l’aide sociale dans les communautés, raconte-t-il. Je n’avais pas d’espoir en allant au travail. Mais maintenant, j’ai tellement d’espoir.

Dans ses temps libres, M. Jacques se promène dans la forêt avec sa caméra, dans l’espoir de photographier des faucons. Lorsqu’il travaille comme directeur des services Niigaaniin pour sa communauté, la Première Nation Mississauga, il aide à organiser des funérailles.

On enterre beaucoup de personnes dont la mort aurait pu être évitée. Des personnes dans la cinquantaine, aux prises avec des problèmes de personnes âgées, confie Darrell Jacques. Je veux que ma communauté retrouve sa santé.

Huit tentes blanches avec des cheminées dressées près d’un boisé.
Le programme de désintoxication en plein air de Niigaaniin connaît un véritable succès auprès des communautés et des organismes de santé de la région.Photo : Radio-Canada / Aya Dufour

C’est un désir que partage Chastity Morningstar, également membre de Mississauga.

Depuis des mois, elle parcourt des centaines de kilomètres le long de la Transcanadienne, pour aller à la rencontre des Premières Nations de la rive nord du lac Huron et comprendre leurs besoins alimentaires.

Niigaaniin lui a confié la mission de mener des consultations pour déterminer quels fruits et légumes il serait avantageux de faire pousser dans les serres.

Chastity est dans une des serres, avec une toile foncée derrière elle. Elle regarde vers le haut.
« Ce projet est par et pour les Autochtones, et je n’ai pas de mots pour décrire la fierté que je ressens d’en faire partie », confie Chastity Morningstar.Photo : Radio-Canada / Aya Dufour

Ce qui ressort de nos conversations, c’est que le riz et les patates ont tendance à dominer les assiettes, même si personne n’en raffole, se désole Chastity Morningstar. 

C’est tout ce que certaines familles peuvent se permettre. Les fruits figurent rarement sur la liste d’épicerie, c’est simplement trop cher, ajoute-t-elle.

Carte des huit communautés autochtones de la rive nord du lac Huron
Niigaaniin dessert les huit communautés autochtones de la rive nord du lac Huron. Comme plusieurs régions rurales du Nord de l’Ontario, certains membres de ces communautés doivent se déplacer plus de 50 km pour faire l’épicerie. Photo : Radio-Canada / Cam Gauthier

Grandir en santé

Mme Morningstar explique que le diabète, la malnutrition et l’obésité sont des problèmes qui touchent disproportionnellement les 5 000 personnes approvisionnées par l’organisme Niigaaniin. Selon elle, ce sont des conditions liées à la nourriture de piètre qualité trouvée dans les banques alimentaires de ces communautés.

C’est un constat que partage Robyn Recollet, qui s’occupe de la petite banque alimentaire dans sa communauté à Sagamok, à une heure et demie de route des serres.

« Les usagers me demandent si on a des fruits ou des légumes, et on doit souvent leur répondre que non, nous avons seulement des produits alimentaires secs ou en canne », confie-t-elle. 

« Ce nouveau projet de Niigaaniin, c’est exactement ce dont on a besoin », insiste cette membre de Sagamok.
« Ce nouveau projet de Niigaaniin, c’est exactement ce dont on a besoin », insiste cette membre de Sagamok.Photo : Radio-Canada / Aya Dufour

À une cinquantaine de kilomètres plus loin, le long de la Transcanadienne, à Serpent River, Rebecca Csaszar fait ce qu’elle peut pour améliorer la qualité des produits qui se trouvent dans la banque alimentaire de sa communauté. 

« Qu’est-ce qui a été pris des étagères aujourd’hui? », demande-t-elle en contemplant les différentes options offertes aux membres vulnérables de son village d’environ 300 personnes.

L’été dernier, Mme Csaszar a recruté deux membres de sa Première Nation pour entretenir le jardin communautaire et approvisionner la banque alimentaire en produits frais.

Rebecca regarde l’endos d’une boîte de Kraft Dinner.
Rebecca Csaszar assure la liaison entre l’organisme Niigaaniin et sa communauté, Serpent River.Photo : Radio-Canada / Aya Dufour

Une initiative qui a porté ses fruits, littéralement, dit-elle en riant. « Les membres de notre communauté se sont emparés des tomates, des concombres et de la laitue qu’on a fait pousser localement. »

« Faire du jardinage, ça m’apporte tellement de calme, de quiétude, de paix », relate Rebecca Csaszar. « Je suis certaine que les serres seront le genre d’environnement qui pourra aider ceux qui luttent contre la dépendance. »

Quatre yourtes construites sur une plateforme de bois.
Photo: Niigaaniin gère deux camps de désintoxication en plein air : dans l'un, les participants dorment dans une tente et, dans l’autre, ils dorment dans une yourte.  Crédit: Radio-Canada / Aya Dufour

La nature pour vaincre les dépendances

Le terrain où se trouvent les serres sera intégré aux autres services communautaires offerts par Niigaaniin, qui a mis au point une nouvelle formule pour ceux qui sont aux prises avec des problèmes de dépendance. 

Dorothy Coad, qui gère le programme de désintoxication en plein air, s’installe dans les tentes et les yourtes avec les membres des communautés qui cherchent de l’aide pour les accompagner dans leur traitement.

Pendant dix jours, les participants ne peuvent pas utiliser de téléphone cellulaire ni d’électricité. Ils doivent s’entraider pour couper le bois, préparer les repas, entretenir le feu. L’objectif est de reconnecter avec le territoire.

Dorothy Coad. (Ajouter)
Dorothy CoadPhoto : Radio-Canada / Aya Dufour

« La présence des serres à proximité du camp de désintoxication offre plusieurs possibilités », s’enthousiasme Dorothy Coad.

« La nourriture est sacrée pour les Autochtones. Ça fait partie des cérémonies, des célébrations », ajoute-t-elle. En travaillant dans les serres, les participants pourront faire tomber les barrières qui les empêchent de trouver un travail gratifiant.

« Souvent, ceux qui luttent contre la dépendance négligent la nourriture. Les serres seront une opportunité de recentrer l’importance d’une bonne alimentation et de développer des compétences », dit Dorothy Coad.

Une branche en premier plan, avec des serres en arrière plan.
Photo: Les serres deviendront une partie intégrante des services sociaux offerts par Niigaaniin.   Crédit: Radio-Canada / Aya Dufour

Un modèle à suivre?

Niigaaniin a beaucoup d’ambition pour ces serres et la terre environnante. La directrice de l’organisme, Elizabeth Richer, rencontre présentement les ministères du Logement et de la Justice de l’Ontario. 

Elle espère obtenir un financement pour construire des habitations à proximité du terrain pour les membres des communautés qui ont de la difficulté à se loger. Elle souhaite également que les serres puissent devenir un lieu de détention de rechange à l'intention des membres des communautés qui doivent purger une peine pour un crime mineur.

Une solution pour faire face à plusieurs problèmes

Sous la direction de Mme Richer, l’organisme a évolué exponentiellement au cours des cinq dernières années. Dans les communautés, Mme Richer est connue pour ses accomplissements et sa capacité de mettre des projets ambitieux et visionnaires en marche.

C’est dans le cadre d’une conférence universitaire que le professeur Tim MacNeill de l’Institut universitaire de la technologie de l’Ontario a croisé son chemin pour la première fois, il y a quelques années.

Je me souviendrai toujours de notre première conversation, relate le Dr MacNeill. Elle m’a expliqué que l’aide financière de base était quelque chose de très individualiste, et que ça pouvait parfois nous empêcher d’adopter une approche collective pour résoudre des problèmes. 

Un escalier de bois qui mène aux yourtes du camp de désintoxication.
Le programme de désintoxication en plein air est un exemple de l’approche collective de Niigaaniin.Photo : Radio-Canada / Aya Dufour

L’approche de Niigaaniin s’inspire des valeurs autochtones qui préconisent une approche holistique pour soigner les blessures physiques, mentales, émotionnelles et spirituelles.

« Notre système actuel finance les services sociaux en vases clos. On a des systèmes distincts pour la santé physique, la santé mentale, la justice et la production alimentaire », explique Tim MacNeill.

Selon lui, le projet de serres permet de répondre à des besoins en matière de nourriture, de santé physique, de santé mentale, de dépendances, d’emploi, d’économie locale et d’éducation.

Alors que la Cour suprême du Canada se penche sur la cause des renégociations des traités Robinson, ce projet montre ce que les Premières Nations peuvent accomplir avec les redevances territoriales, selon le Dr MacNeill.

Un chemin de terre battue, avec une branche en premier plan.
Photo: Pour se rendre aux serres, il faut emprunter un chemin de terre battue dans la forêt.  Crédit: Radio-Canada / Aya Dufour

Un héritage des revendications territoriales

Niigaaniin finance ce projet par ses propres moyens, mais les serres et l’infrastructure ont été cédées à la Première Nation Thessalon dans le cadre de négociations de traités avec l’Ontario. 

Après avoir pris le contrôle des serres, la communauté a tout fait pour tenter de les rendre profitables. Des semis d’arbres, des plantes pharmaceutiques, du cannabis médical… Peu importe, la communauté se trouvait toujours dans le rouge, raconte le chef de Thessalon, Edward Boulrice. 

Quand celui-ci a appris que Niigaaniin cherchait à démarrer un projet de serres, il n’a pas hésité. J’ai levé la main tout de suite, se rappelle-t-il. Je leur ai dit : je crois qu’on a exactement ce qu’il vous faut.

En discutant avec ses collègues du conseil de bande, M. Boulrice s’était rendu compte que sa communauté de 150 personnes était trop petite pour faire rouler des installations aussi importantes.

Quatre personnes discutent dans une serre.
Edward Boulrice s’est rendu aux serres pour le début des travaux en compagnie des membres de son conseil de bande.Photo : Radio-Canada / Aya Dufour

L’union fait la force. Avec les autres Premières Nations, nous allons faire pousser de la nourriture : et ça, c’est la meilleure façon d’utiliser les serres, affirme-t-il avec confiance.

Pour Niigaaniin, la logique est simple. Mettre les ressources, les énergies et l’argent en commun afin de créer un projet de souveraineté alimentaire est une démarche plus viable à long terme que d’offrir de l’aide financière ponctuelle à chaque personne.

C’est une approche collective à des problèmes collectifs, résume le professeur MacNeill. Et ça prend du leadership, comme celui de Mme Elisabeth Richer. Ça prend du courage. Ça prend une vision.

« Lorsque les annuités découlant des traités commenceront à rentrer, il y aura beaucoup plus de ressources et d’argent pour mettre en marche des projets comme celui-ci. Ça offrira un modèle à suivre pour d’autres communautés partout au Canada. »

— Une citation de  Tim MacNeill, professeur à l’Institut universitaire de la technologie de l’Ontario

Selon M. MacNeill, ce projet pourrait servir de modèle à d’autres Premières Nations et à des collectivités allochtones.

Reconstruire une communauté

Le chef de la Première Nation Thessalon espère que des projets comme celui-ci convaincront les membres de sa communauté de revenir vivre sur leur territoire ancestral. En ce moment, plus de mille d’entre eux ont migré partout à travers le Canada, en quête de meilleures occasions professionnelles. 

Edward Boulrice a lui-même voyagé à travers la province pour son métier avant de revenir s’installer dans sa communauté.

On veut qu’ils reviennent, conclut-il avant qu’on se quitte. Ce territoire leur appartient. On a tellement de proches qui attendent que les choses s’améliorent pour revenir.

Un arbre dégarni de ses feuilles se tient droit devant le lac Huron sous un ciel nuageux.
Photo: La réserve de la Première Nation Thessalon débouche sur les rives du lac Huron.  Crédit: Radio-Canada / Aya Dufour

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