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Caroline Lamontagne est dans son lit, derrière une table d'à point, sa bouteille d'eau posée dessus, en octobre 2022, à Edmonton, en Alberta.
Radio-Canada / Geneviève Tardif

« Le matin, quand moi, je me réveille, tout ce que je regarde, c’est un plafond. C’est ça, ma journée, c’est ça, mes nuits […] si j’ai personne. » - Caroline Lamontagne

Texte et photos : Geneviève Tardif

Salut, comment ça va? Quatre mots qui résonnent lourdement dans la maison de Caroline Lamontagne, à Edmonton. Le décompte est commencé, Caroline va recevoir l’aide médicale à mourir. Elle a une date de péremption, comme le dit son conjoint, Denis Daigle, pour alléger l'atmosphère.

Caroline se départit tranquillement de ses biens. Dans un coin, un chandail des Oilers, un fer à cheval et des bottes de cowboy racontent un peu plus l’histoire de Caroline.

J’étais une fille sans lendemain, toujours sur la go. J’étais une fille d’adrénaline. S’il fallait se jeter en bas d’un pont pour aller se baigner, je le faisais.

Garder son sang-froid

Caroline est devenue tétraplégique à la suite d’un accident durant l’été 2020. Alors qu’elle plongeait d’un quai, une vague créée dans le sillage d’un bateau s’est fracassée sur son cou, la paralysant instantanément. Le souvenir vif de ce moment lui serre encore la gorge. Elle raconte qu’elle s'est retrouvée le visage collé au fond de l’eau sans pouvoir bouger.

C’est ma mère qui m’a retournée et sortie de l’eau, dit-elle. J’avais conscience que je ne pouvais plus bouger, je suis restée calme.

« Cette journée-là, moi, je suis morte. Je suis morte pour des amis, je suis morte pour certaines personnes de la famille, je suis morte pour moi-même aussi parce que j’ai dû réapprendre à m'aimer. J’ai dû réapprendre à vivre, à manger. Je suis comme un bébé. Alors, pour moi, la personne de Caroline Lamontagne est décédée à 33 ans. »

— Une citation de  Caroline Lamontagne
Caroline tient son serpent près du visage.
Radio-Canada / Geneviève Tardif
Photo: « Mon serpent a plus de vie et de liberté dans son propre aquarium que moi, j’en ai. » - Caroline Lamontagne  Crédit: Radio-Canada / Geneviève Tardif

Dans son vivarium, le serpent de Caroline se fraie un chemin pour se dorer au soleil.

Elle s’appelle Harley, dit-elle, parce qu’elle est orange et noir comme la moto. J’ai toujours rêvé d’avoir un serpent, quand j’étais plus jeune. Ça n’a jamais vraiment été possible, mais quand Denis m’a donné l’opportunité d’avoir ma bibitte, puis de la voir grandir… Elle ne sera pas devenue aussi grosse que je l’aurais voulu, mais…

La mère de famille de 35 ans compare son état actuel à celui de son serpent.

« J’adore mon serpent, mais, des fois, je le regarde et même s’il n’a pas un gros vivarium, mon serpent bouge plus que moi. Mon serpent a plus de vie et de liberté dans son propre aquarium que moi, j’en ai. »

— Une citation de  Caroline Lamontagne
Les mains croisées de Caroline sur lesquelles est écrit « wild» et « free », en octobre 2022, à Edmonton, en Alberta.
Radio-Canada / Geneviève Tardif
Photo: Grâce à une opération chirurgicale et à un an de travail, Caroline a pu retrouver l’usage partiel d’un doigt.  Crédit: Radio-Canada / Geneviève Tardif

Le dernier témoignage de Caroline en vidéo

Wild and free

Tatoués sur ses mains inertes, les mots wild et free. Le leitmotiv de Caroline. Ses souvenirs sont empreints de folies, de rires et de promenades à moto. Les yeux brillants, son conjoint Denis se remémore.

Je ne sais pas si ça se conte... [Rire] On a eu des beaux trips, et on en a encore.

Denis et Caroline ne comptent plus les road trips à moto.

Denis assis de côté sur sa moto, sur une route dans la forêt, dans les Rocheuses albertaines, en octobre 2022.

Denis, entrepreneur en construction, a mis ses projets de côté pour s’occuper de celle qu’il appelle mon amour, mon amie, la femme de ma vie.

J’ai du fun avec ma blonde! Oui, le quotidien n'est pas facile, mais, en dehors du physique, on a du fun comme avant. […] Elle n’a pas changé parce qu’elle est assise dans une chaise.

Denis Daigle s'approche de Caroline, allongée dans un lit, pour l'aider.
Radio-Canada / Geneviève Tardif
Photo: Pour Denis, s'occuper de Caroline, c'est parfois comme s'occuper d'une enfant, mais ce n'est jamais un fardeau.   Crédit: Radio-Canada / Geneviève Tardif

Le nid

Les mots Bon matin mon amour! se font entendre. Dans la chambre du couple, des gestes méthodiques et calculés trahissent le nouveau rôle d’aidant de Denis. Le temps s’arrête, les regards amoureux se nouent l’un à l’autre.

La résilience et le sourire de Caroline apportent un grand réconfort à l’homme qui devra bientôt affronter le vide. La routine imposée pourrait paraître accablante pour certains, mais Denis s’est adapté de plein gré et rapidement à cette nouvelle réalité.

Moi, je continuerais, je continuerais, mais il ne faut pas que tu sois égoïste là-dedans. On en a parlé, ça fait longtemps qu’on en parle et, un moment donné […] j’ai accepté le fait qu’elle voulait partir, quand je me suis dit d’arrêter d'être égoïste, de penser juste à moi. De lui faire subir tout ça, les chirurgies qui s'en venaient, la réadaptation, les services tout croches.

Caroline Lamontagne est allongée dans son lit, avec une table d'appoint sur laquelle il y a une bouteille d'eau.
Radio-Canada / Geneviève Tardif

« On m’a donné l’opportunité de pouvoir continuer à parler, c’est tout ce qui me reste. »

— Une citation de  Caroline Lamontagne

Dans un bain de soleil, Caroline sirote maladroitement son café fraîchement préparé pendant que Denis s’occupe du déjeuner.

Je ne peux rien faire, si j’ai personne, confie-t-elle. Je dois attendre. Moi, ma vie, c’est ça. Je ne peux pas bouger, je ne peux rien faire toute seule.

Denis est dans une cuisine en train de cuisiner, devant lui une assiette pleine de nourriture coupée, bien arrangée, en octobre 2022, à Edmonton, en Alberta.
Parfois Denis lui dessine des bonhommes sourire dans son assiette. Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

En plus de son grave handicap, Caroline souffre de douleurs neurologiques, des plaies de lit qui ne parviennent pas à guérir, et doit se soumettre à une routine de soins rigide.

J’ai des services du lundi au samedi tous les jours. Le lundi, mercredi et vendredi, c’est les journées que je fais caca, c'est la grosse routine qui prend deux à trois heures. À 14 heures, j’ai une fille qui vient remplir mon eau, vider mon sac de pipi et me tourner.

Caroline a du mal à accepter de vivre dans ce corps étranger. Les journées sont pénibles, même cachées sous son sourire et son humour grinçant. Elle explique que sa nouvelle réalité est constituée d’obstacles quotidiens qui se manifestent, entre autres, dans le regard des gens, de la société.

J’ai des amis qui sont partis, j’ai des amis qui ne sont pas prêts à me revoir comme ça. Pour eux, c’est trop dur. […] On nous met dans des endroits où il faut sonner pour être entendus et, si tu as un peu de caractère comme moi, tu te fais délaisser. L’option que j’aurais serait d’être placée dans un centre avec des personnes âgées. […] Ce n’est pas une vie.

Une route avec quelques feuilles mortes, au milieu d'une forêt automnale, dans les Rocheuses albertaines, en octobre 2022.
Une route avec quelques feuilles mortes, au milieu d'une forêt automnale, dans les Rocheuses albertaines, en octobre 2022.
Radio-Canada / Geneviève Tardif
Photo: Le bout de la route  Crédit: Radio-Canada / Geneviève Tardif

Laisser sa trace

Les feuilles commencent à flétrir, le vent se refroidit et les oiseaux migrent alors que Caroline prépare son départ. La planification avance, les funérailles sont déjà organisées.

À quelques jours de ce qu’elle, et ses proches, nomment désormais la date, le couple se rend au lieu commémoratif qu’il a choisi pour y ériger une croix.

Le lieu est à l’image de Caroline, une passionnée de plein air et de chevaux sauvages.

Les rayons du soleil d’automne caressent la peau pâle de Caroline. Pour elle, les sorties se font de plus en plus rares.

Au fil des jours, son état de santé se détériore, comme si son corps connaissait son décompte. Caroline respire l’air des montagnes en tentant tant bien que mal de s'adapter à la température fraîche.

Denis regarde Caroline avec un regarde pleins d'amour, dans les Rocheuses en Alberta, en octobre 2022.
Radio-Canada / Geneviève Tardif
Photo: La complicité est palpable entre Caroline et Denis.  Crédit: Radio-Canada / Geneviève Tardif

Enlève la couverture, Denis, il faut que je respire!

Le malaise de Caroline est palpable. Elle passe de la sueur aux grelottements. Cette journée symbolique, qui devait être empreinte de tendresse et de nostalgie, finit par être gouvernée par les caprices d’un corps qui ne lui appartient plus.

Son visage s'éblouit presque instantanément à la pensée d’un avenir qu’elle ne connaîtra pas.

Je l’ai fait, j’ai forcé, je me suis battue. J’ai fait la réadaptation qu’on m'a demandé de faire. […] À quelque part, on est tous selfish. On ne veut jamais que personne parte, mais on vient au monde et, entre les deux, on doit se battre pour ce qu’on veut. Moi, ma bataille, je l’ai faite.

Caroline est consciente du deuil qui suivra son départ. Elle se console en se disant qu’elle veillera sur Denis, qui reprendra sa vie, son travail, ses road trips à moto.

« Ce n’est pas parce que je ne suis plus là que je ne suis plus là. On ne sait jamais où on s’en va [après], mais on reste toujours [vivant] dans le cœur de chacun. »

— Une citation de  Caroline Lamontagne

Les crépitements du feu de camp couvrent la discussion. Denis semble se perdre dans de sombres pensées. Son humour habituel laisse place à la tristesse.

J'appréhende le moment où je vais revenir dans une maison vide. Mon petit nid d’amour qui s’envole en morceaux.

Caroline lui offre un regard rempli de compassion et d’amour. Au loin, sur un arbre, ses bottes de cowboy, fraîchement accrochées près de sa croix, marquent cette journée, son passage.

Caroline s’est éteinte grâce à des assouplissements apportés à la loi canadienne sur l’aide médicale à mourir, le 20 octobre 2022, selon sa volonté, en compagnie de son conjoint, Denis Daigle, de son fils et d’un ami.


Le fauteuil roulant de Caroline, vide dans le couloir de leur appartement avec seulement une paire de chaussures, là où elle aurait mis ses pieds.

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