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Une vue de Boston sur le bord de l'eau.
Radio-Canada / Karine Mateu
Envoyée spéciale

Boston, aux États-Unis, figure parmi les métropoles côtières les plus menacées au monde par l’élévation du niveau de la mer. Selon les pires scénarios, ce niveau pourrait augmenter de 23 cm d’ici 2030, de 53 cm d’ici 2050 et de 92 cm d’ici 2070. Comment cette ville de plus de 650 000 habitants peut-elle se préparer et protéger ses quartiers considérés à risque?

Signé par Karine Mateu

BOSTON – En cette chaude journée d’automne, la capitale du Massachusetts est magnifique. Les feuilles tombées au sol décorent de jaune les rues de la ville. Les rayons de soleil, qui se frayent un chemin à travers les nuages, font scintiller la rivière Chelsea. La vue sur le centre-ville, avec ses gratte-ciel et les voiliers à quai, font rêver. C’est le quartier East Boston.

Le professeur de l’Université du Massachusetts et directeur du laboratoire de recherche Stone Living Lab, Paul Kirshen, n’a pas choisi ce lieu de rencontre au hasard. « C’est le pire », affirme l’expert en changement climatique, c’est-à-dire le plus à risque de se retrouver sous l’eau dans quelques années.

Paul Kirshen sur un quai à Boston.
Paul Kirshen, professeur de l’Université du Massachusetts et directeur du laboratoire de recherche Stone Living Lab. Photo : Radio-Canada / Karine Mateu

« Le quartier East Boston est comme une île. Pour s’y rendre, il faut passer dans trois tunnels ou sur un pont. L’eau monte rapidement. Dans quelques années, s’il y avait une tempête ou un ouragan, le quartier serait isolé. »

— Une citation de  Paul Kirshen, professeur de l’Université du Massachusetts et directeur du laboratoire de recherche Stone Living Lab

Certains endroits sont déjà en zone inondable : l’arrière du supermarché Shaw’s, situé entre la berge et la rue Border, en est un. La proximité entre l’immeuble et la rivière saute aux yeux. Il n’y a que quelques mètres qui les séparent.

L'arrière du supermarché, où la mer n'est qu'à quelques mètres du bâtiment.
La ligne noirâtre et algueuse visible sur le muret de pierres indique le niveau de la marée haute.Photo : Radio-Canada / Karine Mateu

La ligne noirâtre et algueuse visible sur le muret de pierres, qui marque le niveau de la marée haute, est tout près de la terre ferme. Quand les pluies sont fortes, l’eau pénètre entre les rangées de la seule épicerie du secteur. Tout comme dans le stationnement du petit centre commercial Liberty Plaza, juste à côté.

En 2018, une bombe météo hivernale s'est abattue sur l’est des États-Unis et sur Boston. La marée a atteint une hauteur de 4,5 mètres dans le port de Boston. Le quartier East Boston a montré l’ampleur de sa vulnérabilité.

Le stationnement du supermarché inondé.
Les inondations de 2018 ont fait d'importants dégâts dans le quartier East Boston.Photo : Radio-Canada / Gracieuseté de Kannan Thiruvengadam

Philip Giffee, le directeur général de l’organisme Neighborhood of Affordable Housing (NOAH), situé à quelques pas du supermarché, s'en souvient.

« Toutes les rues étaient inondées, les gens se promenaient en canot et la station de métro qui fait le lien entre le centre-ville et East Boston a été des semaines sous l’eau. »

— Une citation de  Philip Giffee, directeur général, Neighborhood of Affordable Housing

Dans son bureau, entouré de toutes les cartes de projections des inondations pour les années à venir, il gère un organisme dont la mission est de développer des logements abordables adaptés à cette réalité.

Philip Giffee devant ses cartes.
Philip Giffee, directeur général de l’organisme Neighborhood of Affordable Housing (NOAH)Photo : Radio-Canada / Karine Mateu

Par exemple, l’organisme a récemment piloté le développement d’un édifice qui n’est pas construit au niveau du sol et dont le sous-sol n’est pas habité et n’abrite aucun filage ou système électrique. En fait, il n’y a rien qui puisse y être endommagé lors d’une inondation.

Ces logements sont toutefois longs à construire et une large portion de la population du quartier est vulnérable. Il faut aussi être prêt à agir en cas d’urgence.

Latifa Ziyad assise à son bureau, souriant à la caméra.
Latifa Ziyad, directrice de l’engagement communautaire et de la résilience, Neighborhood of Affordable Housing (NOAH)Photo : Radio-Canada / Karine Mateu

« Le quartier compte la plus grande population hispanique de Boston. C’est plus de la moitié des quelque 50 000 habitants, originaires du Salvador, de la Colombie. Plusieurs ne parlent pas anglais et n’ont pas de papiers », explique Latifa Ziyad, la directrice de l’engagement communautaire et de la résilience du NOAH.

Son équipe est composée, entre autres, d’agents hispanophones qui tentent de limiter les effets liés à la mauvaise qualité de l’air et à la chaleur extrême. Mais ils doivent aussi prévoir le pire et s’assurer que les résidents puissent être évacués rapidement si une violente tempête frappe la ville.

De nouvelles constructions adaptées

Depuis quelques années, East Boston est aussi prisé par des professionnels séduits par la possibilité d’habiter au bord de l’eau. Justement, à une dizaine de minutes à pied du supermarché, on termine la construction de nouveaux condos.

« Ici, on a construit en prévision des futures inondations, explique Paul Kirshen. C’est un bon modèle : entre la rivière et les condos, un escalier de roches a été aménagé. Il est bordé d’une bande naturelle d’herbes et de vase, favorisant les écosystèmes, et longé d’une passerelle pour la marche et d’un quai. Les immeubles sont aussi construits en hauteur. Il y a même un mur rétractable à l’extérieur qui peut être déployé pour freiner l’eau en cas d’urgence. »

« C’est un bon début, dit l’expert, certains propriétaires l’ont compris, maintenant il faut un mur naturel tout au long de la côte. On peut faire un parc surélevé, des places publiques, des jardins qui vont rendre, en même temps, le quartier plus agréable à vivre pour les habitants. »

Cela veut dire que le supermarché, par exemple, et même le centre commercial adjacent devront être déplacés et reconstruits.

Un gif montrant la montée des eaux à Boston
D'ici quelques années, plusieurs zones de la ville de Boston pourraient se retrouver inondées.Photo : Radio-Canada / Ville de Boston

Qu'en pensent les Bostoniens?

Quelques stations de métro plus loin, deux femmes se promènent au bord de l’eau avec leur petit chien.

Deux femmes avec leur chien.
Les Bostoniens aiment marcher sur le bord de l'eau, mais plusieurs sont conscients des risques qui y sont associés.Photo : Radio-Canada / Karine Mateu

« J’habite Boston depuis toujours, ou presque, et je n’ai jamais vu autant de tempêtes, c’est de pire en pire », dit l’une d’elle. Il y a des endroits dangereux, dit l’autre. Les récentes tempêtes ont démontré l’urgence d’agir, ajoutent-elles.

D’autres ne se sentent pas autant en danger. « Je ne suis pas inquiète, dit une autre femme qui marche avec sa fille, peut-être que je le devrais… Surtout quand je vois le visage de ma fille. »

Une femme et sa fille marchant sur le bord de l'eau.
Comme pour beaucoup d'enjeux environnementaux, ce sont les plus jeunes générations qui s'inquiètent de l'avenir.Photo : Radio-Canada / Karine Mateu

« C’est une question de génération, je crois. Moi, je suis inquiète et je veux qu’on agisse », dit justement sa fille.

Plus loin, un homme traverse le chemin. Il ne parle qu’espagnol. « L’eau ne m'inquiète pas, tout va bien. Ils ont changé la tuyauterie dans mon quartier. Je ne crains rien. »

Et maintenant?

Un mur avec des idées où on peut lire « Now What », ce qui veut dire « Et maintenant? » en français.
Dans un centre d’architecture et de design, un atelier de travail réunit des architectes, des citoyens et des chercheursPhoto : Radio-Canada / Karine Mateu

Le mouvement, lui, est en marche. Dans un centre d’architecture et de design, un atelier de travail réunit des architectes, des citoyens et des chercheurs. Ils vont redessiner un autre lieu jugé à risque : le canal Fort Point.

Complètement différent de la réalité d'East Boston, ce sont surtout des restaurants, des bureaux et des ateliers d’artistes qu’on y trouve. Certains sont déjà construits sur des pilotis en béton, mais ils ne sont pas assez hauts.

Les défis de Boston

Lors de cet atelier de travail ouvert au public, le directeur adjoint aux changements climatiques et à la planification environnementale pour la Ville de Boston, Richard McGinness, a présenté quelques lignes du plan d’action de son administration.

La Ville a des projets sur la table [et] des quartiers ont été priorisés. Parmi les solutions ciblées, il y a la construction de parcs ou d’aires publiques surélevées, dit-il, comme le proposent les chercheurs. Et nous allons aller de l’avant, même si le marché ralentit.

Richard McGinness souriant pour la caméra.
Richard McGinness, directeur adjoint aux changements climatiques et à la planification environnementale pour la Ville de Boston.Photo : Radio-Canada / Karine Mateu

Le principal défi est que plusieurs projets, comme celui du quartier East Boston, sont toujours en recherche de financement.

« Qui va payer? Là est la question », se demande Paul Krishen du Stone Living Lab. « Mais je crois que les propriétaires privés vont embarquer parce que c’est bénéfique pour eux aussi et ce sera moins cher si tout le monde travaille ensemble. Je suis un optimiste. »

Il faut obtenir toutes les autorisations nécessaires de la part de différents ordres de gouvernements.

« Il y en a une quinzaine », dit pour sa part Philip Giffee de l’organisme de logements abordables. « Par contre, le quartier est actif et la mairesse est à l’écoute. C’est bien, même s’il est tard pour agir. »

Dans son bureau autour de lui, il y a des cartes où l’on peut voir les projections des possibles inondations. « Pour que les gens les voient, dit-il, lors de mes vidéoconférences. »

En attendant, il affirme que la situation ne l’empêche pas de dormir.

« Mais je regarde plus souvent la météo. Lorsqu’il y a des tempêtes en Floride, je reste en alerte. Parce que je sais que ça peut arriver ici. »

— Une citation de  Philip Giffee, directeur général, Neighborhood of Affordable Housing

Écoutez le reportage complet de Karine Mateu à l'émission L'heure du monde, sur les ondes d'ICI PREMIÈRE.

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