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Une femme à l'entraînement tient une arme dans ses bras.
Radio-Canada / Marie-Eve Bédard
Envoyée spéciale

La pression populaire sur le régime de Téhéran ne s’estompe pas depuis la mort de la jeune Mahsa Amini. Les groupes d'opposition kurdes en exil accusent l’Iran de vouloir détourner l’attention de ses problèmes par une série d’attaques meurtrières sur les positions au Kurdistan irakien, qui ont fait 17 morts et une cinquantaine de blessés depuis septembre.

Texte et photos : Marie-Eve Bédard

Nichées entre les montagnes rocailleuses du nord de l’Irak, au Kurdistan, elles se tiennent au garde-à-vous. Au coup de sifflet, leur commandante leur intime l’ordre de se mettre en position.

Des combattantes kurdes au garde-à-vous.
Des combattantes kurdes au garde-à-vous.Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Bédard

Les quelques dizaines de jeunes femmes vêtues d’une tenue de camouflage, le visage noirci par du maquillage, se dispersent. Elles courent, soulèvent des pneus sur leur passage et escaladent des murs de pierres, une arme automatique en bandoulière.

Kurdes et Iraniennes, c’est en Irak qu’elles s’entraînent. C’est également ici qu’elles ont combattu le groupe État islamique au sein de forces de la coalition internationale.

À l’écart, un petit groupe apprend les rudiments de leur arme. On vient tout juste de la leur confier.

Mafris n’a que 19 ans. Elle a encore du mal à assembler et à défaire sa kalachnikov. Ses gestes lents et réfléchis doivent devenir un réflexe.

Avant d’arriver ici, à peine sortie de l’adolescence, elle manifestait dans les rues de Sanandadj en Iran. Elle y a vu, impuissante, des amis tués par les forces de répression du régime iranien.

Ils les frappaient avec des bâtons et les blessaient. Ils continuaient de frapper même quand ils étaient blessés, raconte-t-elle d’une voix douce, mais empreinte d’une colère froide.

On ne pouvait pas appeler une ambulance, ils auraient été conduits en prison.

Mafris, vue de dos.
Mafris, vue de dos à sa demande, pour protéger son identité. Sa famille est toujours en Iran et elle craint pour les siens.Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Bédard

Pour lui éviter le même sort, ses parents ont choisi d’exiler leur fille. Ils ont contacté la branche armée du Parti de la liberté du Kurdistan, le PAK, un parti d’opposition au régime iranien.

Impossible de traverser officiellement la frontière entre l’Iran et l’Irak, dit Mafris, elle aurait été arrêtée. Elle a donc marché pendant trois jours dans les montagnes rudes et inhospitalières, sur les pas de trafiquants illégaux.

J’étais terrifiée. Je me disais qu’à tout moment, les soldats du régime pouvaient nous attraper. Je serais morte, j’en suis certaine.

Ici, elle se sent en sécurité. Mais elle ressent toujours une vive colère à l'égard du gouvernement de la République islamique d’Iran, depuis la mort en détention de Mahsa Amini.

Une photo de Mahsa Amini.
Mahsa Amini, âgée de 22 ans au moment de sa mort.Photo : Iranwire via Reuters

Ici, Mahsa est connue sous son prénom kurde, Zhina. C’est un prénom qui n’est pas reconnu par la République islamique d’Iran qui n’enregistre officiellement que les prénoms de langue perse.

Mafris veut aujourd’hui que la peur change de camp. Plus jamais elle ne sera sans défense, dit-elle.

« Je suis furieuse contre le régime iranien et je veux leur faire ce qu’ils nous font : les attaquer, les tuer pour qu’ils sachent ce que ça fait. »

— Une citation de  Mafris

La tête et le visage de Rezan sont complètement camouflés par son foulard noir, rouge et blanc, le symbole de la féminité pour les Kurdes d’Irak. La jeune Iranienne de 23 ans a emprunté le même parcours périlleux que Mafris, depuis la région à majorité kurde d’Iran jusqu’ici.

Une combattante masquée.

L’Iran s’attaque aux Kurdes en exil en Irak

Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Bédard

L’armée iranienne m’a torturée, ils m'ont arraché les cheveux. L'Iran prétend que nous sommes tous égaux dans la société. Ce sont de grands menteurs.

Depuis son départ de l’Iran, sa famille, avec qui elle est toujours en contact, a reçu des lettres de menaces du régime iranien, dit-elle. Il réclame son retour au pays, faute de quoi sa famille sera arrêtée et torturée.

Ma mère leur a dit qu’ils pouvaient torturer chacun des membres de ma famille, que jamais elle ne me rendrait, qu’elle ne me laisserait pas revenir en Iran aux mains du régime.

Des pressions pareilles sur les familles, Fatemeh Karimi, du Réseau des droits humains du Kurdistan (Kurdistan Human Rights Network), une organisation basée à Paris, en documente quotidiennement depuis le début des manifestations en Iran, le 16 septembre dernier.

Le régime terrorise les familles de ceux qu’ils ont tués pour les empêcher de dire ce qui est arrivé à leurs fils ou à leurs filles. Or, le témoignage des familles est essentiel pour que l’on puisse savoir qui a été tué, qui a été arrêté. Les familles sont très courageuses.

Rezan rêve de revenir en Iran auprès de sa famille et de ceux qui défient toujours les autorités, mais pas tant qu’elle ne pourra faire face au gouvernement à armes égales.

« Pour chacune de leur balle, il faut répondre par une balle. Les innocents qui manifestent ne peuvent se défendre qu’avec des pierres. »

— Une citation de  Rezan

À Téhéran, le régime accuse les groupes d’opposition armés en exil d’avoir fomenté et soutenu le soulèvement populaire dans les zones majoritairement kurdes. Des accusations qui ont été appuyées par des attaques soutenues sur les positions qu’occupent ces groupes au Kurdistan irakien.

Sur un camp stratégique à l’est d’Erbil, le commandant Ribaf Sharifi fouille dans les ruines qui ont remplacé ce qui était une base d’opérations pour le PAK dans sa lutte contre l’État islamique au sein de la coalition internationale. Il en extirpe un bout de métal et de plastique.

C’est un drone Shaed 106, le même qui est utilisé en Ukraine contre Zelensky. Jamais on n'aurait cru que l’Iran oserait nous attaquer ici. C’est la coalition!

Mais attaquer, l’Iran le fait depuis le début des manifestations. Le 28 septembre dernier a été une journée particulièrement éprouvante pour le PAK. Pas moins de 18 frappes de drones et de missiles balistiques se sont abattues sur le camp. Neuf soldats, des amis, sont morts dans les frappes.

 Le commandant Ribaf Sharifi.
Le commandant Ribaf SharifiPhoto : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Personne de la coalition n’est venu, déplore-t-il. Mais l’espace aérien, ici, il est à qui? À l’Iran? Ou à la coalition internationale?

Une question qui trahit l’amertume de ceux qui, il y a quelques années à peine, pouvaient compter sur la présence de soldats canadiens sur cette même base militaire.

Le général Hussein Yazdanpanah garde un très bon souvenir de la présence des Canadiens.

« Ils nous ont beaucoup aidés à lutter contre le terrorisme. »

— Une citation de  Le général Hussein Yazdanpanah
Le général Hussein Yazdanpanah.
Le général Hussein YazdanpanahPhoto : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

À son avis, l’Iran est tout aussi coupable de terrorisme, et il réclame l’aide militaire de la communauté internationale pour y faire face. Il en va de l’intérêt planétaire, selon lui.

L’Iran rejette toujours ses problèmes sur les pays voisins et d’autres pays. Les Iraniens disent que ce sont les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, Israël, les pays arabes...

Le général Yazdanpanah précise qu’il n’est pas prêt à prendre les armes contre l’Iran en sol iranien. Et il réfute catégoriquement les accusations de Téhéran.

Si on attaque les nôtres, s’ils sont tués, si on leur tire dessus, c’est notre devoir de les soutenir. Nous leur demandons de rejeter cette dictature et ce génocide. Mais des combats armés? Ça, non. Ce n’est pas la solution.

Ardawan, un soldat blessé le 28 septembre dernier. Il a 31 ans.
Ardawan, un soldat blessé le 28 septembre dernier. Il a 31 ans.Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Son parti, le PAK, n’en poursuit pas moins un objectif à long terme d’indépendance pour le peuple kurde d’Iran.

Au nombre d'environ 10 millions, ils représentent le troisième groupe ethnique en importance du pays. Dès le début des manifestations, Sanandadj, la capitale du Kurdistan iranien, en est devenue l’épicentre.

Le Réseau des droits humains du Kurdistan a pu confirmer la mort de 54 Kurdes aux mains des forces du régime iranien depuis le début du soulèvement populaire. Pour chaque mort, il faut compter des dizaines et des dizaines d’arrestations.

Les Kurdes d’Iran, habitués à être marginalisés depuis bien avant la révolution islamique, se reconnaissent aujourd’hui dans les récriminations de tout un pays. Et c’est tout un pays qui embrasse une cause dont l’une des leurs a été l’étincelle.

Pour la première fois, on voit dans les manifestations que les gens soutiennent les Kurdes. Avant, le gouvernement pouvait dire que c’était notre faute à nous, les Kurdes, mais leur propagande n’est plus acceptée par le reste de la population. C’est en soi une grande victoire, dit Mme Karimi du Réseau des droits humains du Kurdistan.

Les combattantes à l'école.
Entre le maniement des armes et les techniques de combat, on enseigne aussi aux membres des forces du PAK l'histoire et la culture kurdes, ainsi que la géopolitique régionale.Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Bédard

Auprès de ses nouvelles compagnes d’armes, Mafris découvre une culture et une histoire du peuple kurde qu’elle n’avait jamais vraiment connues en Iran.

Pendant des années, nous avons été réprimés par le régime iranien. On ne peut pas parler ou étudier dans notre langue maternelle à l’école.

Avant de trouver refuge auprès d’elles, Rezan ignorait presque tout des peshmerga et de l’histoire de son peuple.

Chez moi, au Roshalat, je n’étais pas très patriotique. Mais ici, j’ai appris que j’ai une terre, un pays qui est occupé par un ennemi. On ne nous permet pas les mots kurdes là-bas. Ils veulent éliminer notre identité.

Une identité qu’elle revendique aujourd’hui. Et qu’elle veut défendre par la force.

Les combattantes font une démonstration de fierté.
Les combattantes font une démonstration de fierté.Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Bédard

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