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Un bison des bois dans une forêt enneigée.
Radio-Canada / Delphine Jung

Texte et photos : Delphine Jung

Il aura fallu deux décennies aux Dénés pour protéger leur territoire de toute activité. Edéhzhie, dans la région du Dehcho des Territoires du Nord-Ouest, est devenue la première aire protégée autochtone du Canada en 2018. Des Dénés racontent ce long combat.

Michael Vandell à côté de sa voiture.
Le chef Michael Vandell raconte que sa famille a beaucoup arpenté Edéhzhie et que la zone représente un véritable garde-manger pour les Dénés.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Lorsque Michael Vandell, le chef de la Première Nation Deh Gah Got’ie (l'une des communautés dénées), s’engage sur la route couverte de neige qui conduit à l’entrée d’Edéhzhie, il croise un homme à pied, sa tête enfoncée dans la capuche de son parka. Il revient du territoire, lance-t-il en le saluant.

Vue sur le fleuve lors du coucher de soleil.
Le fleuve Mackenzie borde Edéhzhie. Il est considéré comme « une autoroute » par les Dénés qui veulent se rendre dans l'aire protégée en motoneige.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ce territoire, c’est celui du plateau Horn, au sud-ouest de Yellowknife, que les Dénés, ces Autochtones du Nord, appellent aussi Edéhzhie. Pour s’y rendre en plein hiver, il faut patienter. La nature a tous les droits ici et c’est elle qui dicte aux visiteurs le moment où ils pourront s’y rendre.

En ce début du mois de novembre, les rivières ne sont pas encore assez gelées pour que les motoneiges les sillonnent. L’été, il faut prendre un hydravion pour s’enfoncer dans cette immense zone de 14 000 kilomètres carrés, soit deux fois la superficie du Parc national de Banff.

Une carte représentant la zone de l'aire protégée.
L'aire protégée d'Edéhzhie s'étend sur une surface équivalant à deux fois la superficie du Parc national de Banff.Photo : Environnement et Changement climatique Canada

Lacs, rivières, forêts de conifères, forêts boréales et terres humides composent cette étendue qui a une signification toute particulière pour les Dénés. C’est la raison pour laquelle ils se sont battus près de 20 ans pour la préserver.

En 2018, elle a finalement obtenu le statut d’aire protégée autochtone. Aujourd’hui, quatre communautés dénées – Fort Providence, Fort Simpson, Jean-Marie River et Wrigley – siègent au conseil de gestion d’Edéhzhie avec un représentant du gouvernement canadien et un autre du territoire du Dehcho, là où sont installées les quatre communautés.

Lindsay Amer siège au conseil et représente le gouvernement fédéral. Toutefois, j’enlève mon chapeau du gouvernement du Canada. Les biais politiques ne doivent pas entrer en compte. Ce qu’on fait, on le fait dans l'intérêt d’Edéhzhie, assure la femme qui a les cheveux teints aux couleurs des aurores boréales.

Edéhzhie dans le cœur

Lorsqu’on évoque Edéhzhie, tous les regards s’illuminent. On y décèle une certaine douceur. On voit des souvenirs qui remontent. Surtout pour les aînés qui n’y ont pas posé leurs mocassins depuis longtemps.

Margaret Vandell n’y est physiquement allée qu’une seule fois. À 82 ans, elle s’en souvient comme si c’était hier. Elle raconte la pêche, le poisson séché, l’abondance de baies qui décoraient les étendues de mousse. Elle s’anime lorsqu’elle évoque les canneberges, des petits fruits dont elle raffole.

Margaret Vandell assise dans un fauteuil.
Margaret Vandell n'est allée qu'une seule fois au lac Willow, mais elle confie s'y rendre souvent quand elle médite, dans sa tête.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Mais dans ses rêves et lors de ses prières, elle y va spirituellement bien plus souvent. Je pense à ma grand-mère. Elle partait du lac Willow pour chercher du sucre et du thé pour sa famille en ville, dit-elle. Un voyage de plusieurs jours à pied pour rejoindre Fort Providence.

Cette même grand-mère lui a souvent parlé de la raison qui l’a poussée à quitter, avec sa famille, les rives du fleuve Mackenzie qui bordent la communauté de Fort Providence : une épidémie de tuberculose.

Cet endroit nous a sauvés. Sans Edéhzhie, il n’y aurait plus de Dénés, dit encore Michael Vandell, le chef, quand vient le temps d’expliquer pourquoi ce territoire est si important.

Herb Norwegian, le grand chef du Dehcho qui est aussi le président du conseil de gestion, affirme qu’une centaine de familles vivaient là-bas.

Herb Norwegian marche dehors.
Herb Norwegian connaît sur le bout des doigts les différentes étapes qui ont mené à la protection très stricte d'Edéhzhie puisqu'il a été impliqué dans le long processus depuis le début.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

« Edéhzhie s’est construit sur le corps de tous ces gens. »

— Une citation de  Herb Norwegian, grand chef du Dehcho

Calme, reposant, spirituel… C’est un bel endroit pour guérir si tu autorises ton âme à s’ouvrir, explique Margaret, qui a passé 10 ans dans le pensionnat anciennement accolé à l’église de Fort Providence. L’église est encore là. Le pensionnat, lui, a été démoli.

À 90 ans, Paul Minoza est moins bavard. Ses yeux sont vitreux. Sa voix, difficilement perceptible par moment. Lui aussi évoque une nature riche et abondante. Aujourd’hui, je suis trop vieux pour y aller. Je ne peux même plus aller à l’épicerie! lance en décrochant un énorme sourire celui qui est né dans le bois.

Mais d’un coup, le vieil homme réprime un sanglot dans une grande inspiration. Il se tait. Serre le tissu de son pantalon et la carte de statut d’Indien de sa femme, Louisa. Ce qui se passe dans sa tête ne franchira pas ses lèvres.

Les Dénés considèrent le plateau Horn comme leur garde-manger. Tout s’y trouve.

Clarence Tonka le sait mieux que quiconque. I’m a bush man ! [Je suis un homme des bois], lance-t-il à plusieurs reprises. Le quadragénaire a un camp près du lac Willow, mais il en a aussi un bien plus proche de Fort Providence.

Des poissons congelés dans un congélateur.
Les Dénés estiment qu'Edéhzhie est leur garde-manger. Il y a là-bas une grande quantité de lacs dans lesquels la faune est très présente. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Surexcité, il est fier de montrer sa cabane, son fumoir, ses appâts pour les poissons, sa tente à sudation dont la toile ploie aujourd’hui sous le poids de la neige. Oui, Clarence Tonka est un homme des bois, alors pour lui, c’était une évidence de protéger Edéhzhie.

C’est notre garde-manger, et bien meilleur que l’épicerie , lance-t-il en mimant un lancer de filet. Le grand chef Norwegian parle même d’un refuge.

Clarence Tonka tient un gilet de sauvetage devant un canot.
Clarence Tonka aime répéter qu'il est un « homme des bois » lorsqu'il fait visiter son camp proche de Fort Providence.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ashley Menicoche, coordonnatrice communautaire de l'aire protégée, est gagnée par l’émotion à l’idée de tout le travail qui a été accompli pour Edéhzhie. J’ai des liens avec ce territoire. Ma famille y a vécu. Ma grand-mère est décédée là-bas, raconte-t-elle.

Quand on ne se sent pas bien, on va là-bas, ajoute-t-elle. Et Herb Norwegian rappelle qu’il y a dans cette zone des endroits sacrés et des cimetières.

Protéger la biodiversité

Au-delà de l’aspect culturel et spirituel, Edéhzhie a une autre valeur. Le joyau regorge d’espèces en péril comme le caribou, le faucon pèlerin, le bison des bois, le carcajou, ou encore le hibou des marais. La flore du plateau Horn est aussi en danger et l’eau y est d’une pureté inégalée.

Un chien marche dans une rue enneigée.
La plupart des habitants de Fort Providence sont de la nation Deh Gàh Got'ie, même si le village n'est pas une communauté.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Tout un tas de raisons qui, finalement, ont convaincu le gouvernement fédéral, puisqu’il s’est engagé à protéger 25 % de ses terres d’ici 2025.

Il y a aussi l’aspect de la réconciliation, en plus de notre volonté de protéger la biodiversité, précise Lindsay Amer.

Lindsay Amer.
Lindsay Amer affirme que les Dénés sont en position de force pour tout ce qui touche Edéhzhie.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Et de toute manière, le "non" n’était pas une réponse recevable pour les Dénés lorsqu’ils ont demandé que cette zone soit strictement protégée, explique Kris Brekke, directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Canada qui a soutenu les Dénés dans leur démarche.

Il explique qu’aujourd’hui, absolument aucune activité minière ne peut se faire dans Edéhzhie, ni aucune construction de pipeline.

Un homme dans un bureau avec en arrière plan une photo d'Edéhzhie.
Kris Brekke a épaulé les Dénés dans leur volonté de faire protéger Edéhzhie. Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Michael Vandell, le chef de la nation Deh Gah Got’ie, rappelle que l’argent ne se mange pas, qu’il est important de protéger la terre, car c’est elle qui nourrit. Il conclut : Nos millions de dollars, c’est ce territoire.

« Quand il n’y aura plus de pétrole ou de gaz, nous, on sera dans ce territoire à pêcher, boire de l’eau propre et respirer un air pur. »

— Une citation de  Michael Vandell, chef de la Première Nation Deh Gah Got’ie

De longues négociations

Pour en arriver à un tel résultat, les Dénés se sont assis à la table avec les représentants des gouvernements ténois et canadien. La zone visée par les Autochtones était d’ailleurs bien plus grande et Herb Norwegian, le chef de Dehcho, concède qu’ils savaient déjà que les gouvernements allaient leur demander de la réduire.

Un panneau routier au lever du soleil.
Les quatre communautés qui gèrent Edéhzhie sont éloignées de plusieurs centaines de kilomètres.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Il affirme que les négociations n’ont pas été si difficiles en général, mais il a été plus compliqué de protéger également tout ce qu’il y a sous cette forêt, ces lacs et rivières.

Les Territoires du Nord-Ouest ne voulaient pas protéger le sous-sol au cas où on trouverait un jour des minerais. On les a mis au défi et nous avons demandé au gouvernement fédéral de faire pression sur eux. Ils ont réussi, raconte Herb Norwegian.

Les changements de leadership dans les différentes communautés ont aussi ralenti les négociations comme le soulignent le chef Vandell et Mme Amer.

Mais finalement, lorsque tout le monde a le même objectif, tout est faisable, croit le chef Vandell. D’ailleurs, après avoir obtenu le statut d’aire autochtone protégée en 2018, Edéhzhie a aussi obtenu le statut de réserve nationale de faune en 2022, ce qui implique une protection encore plus grande, précise Ashley Menicoche.

Cogestion

Les Dénés sont en position de force dans la gestion d’Edéhzhie. Ils sont majoritaires au conseil et ce sont eux qui ont mené toutes les recherches en amont pour établir l'aire protégée.

Ils ont eu une approche très différente d’une approche occidentale, indique Lindsay Amer, qui est aussi une ancienne biologiste. Nous, on aurait juste observé les écosystèmes et les données biologiques. On suit des processus très stricts qu’on a appris à l’école, détaille-t-elle.

Les Dénés eux, ont une vision moins terre à terre.

Une série de conifères sous la neige.
Fort Providence est bien accessible depuis Yellowknife, mais en hiver, quand les rivières ne sont pas complètement gelées, d'autres communautés dénées sont totalement isolées.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Nos savoirs traditionnels sont les fondations et la science occidentale est la structure, résume le grand chef Herb Norwegian.

Lindsay Amer ajoute : Si on est déjà allés sur le terrain avec des aînés, c’est impossible pour un Blanc, même s’il a un doctorat, de dire qu’il en sait plus que les Dénés. Ils connaissent toutes les plantes, tous les endroits, tous les insectes, tous les oiseaux et il y a beaucoup d’histoires qui sont associées à ce territoire.

Un coucher de soleil sur le fleuve.
À une certaine époque, les Dénés qui s'étaient installés tout le long du fleuve Mackenzie ont été frappés par la tuberculose. Certains ont donc décidé de se diriger vers le plateau Horn qui se situe dans Edéhzhie.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Aussi, le processus décisionnel est issu de la culture autochtone. Toutes les décisions seront approuvées à la fois par le ministère de l’Environnement et par la Première Nation Dehcho, et elles doivent se prendre dans l’objectif de protéger la terre et de maintenir la relation entre les Dénés et Edéhzhie.

Ce sont aussi les Dénés qui forment les gardiens du territoire que supervise entre autres Trisha Landry. Elle a participé à l’installation de 250 caméras et 250 enregistreuses audio dans tout le territoire pour en apprendre davantage.

Elle organise aussi des activités près du lac Willow pour faire découvrir la culture dénée aux plus jeunes générations.

Dans son travail, elle se sent extrêmement investie et répète à de nombreuses reprises faire tout cela pour les aînés et pour l'avenir.

Trisha Landry dans un café.
Trisha Landry supervise le travail des deux gardiens du territoire à Fort Providence. Les quatre communautés impliquées dans la protection d'Edéhzhie ont chacune deux gardiens qui vont sur le terrain.Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Fierté

Aujourd’hui, la fierté anime plusieurs Dénés comme Ashley Menicoche et Trisha Landry.

« Quand je survole Edéhzhie, je vois ce qu’on a fait, je pense à tous les gens qui se sont battus pour protéger ce territoire. Si mes grands-parents étaient encore en vie, j’espère qu’ils seraient fiers de notre travail. »

— Une citation de  Ashley Menicoche

À terme, le chef Norwegian explique que les Dénés aimeraient que tout le Dehcho, grand peut-être comme le Montana, devienne une aire protégée.

L’histoire des Dénés du Dehcho et d’Edéhzhie est devenue un symbole et peut inspirer d’autres communautés désireuses de protéger leurs terres. Selon Herb Norwegian, elles doivent reprendre ce droit fondamental.

Les gens ont été colonisés durant tant d’années. Ils ont encore ce genre de réflexe de se demander si le gouvernement leur donnerait la permission de protéger leur territoire. Mais non! C’est leur territoire, ils doivent s’affirmer, se lever et dire au gouvernement comment ils veulent le protéger et ne pas laisser le gouvernement leur dicter comment le faire.

Une route enneigée.

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