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La poubelle de la mode

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Envoyé spécial

La poubelle de la mode

Texte et photos par Jean-François Bélanger

Publié le 30 janvier 2023

Au milieu de la capitale du Kenya, sur le bord de la rivière Nairobi, culmine un sommet créé par l’homme : Dandora. La plus grande décharge d’Afrique de l’Est, un amoncellement impressionnant de déchets, composée en grande partie de textiles.

Un triste spectacle auquel Brian Gisore Nyabuti ne s’habitue pas, même s’il a grandi en bordure du dépotoir, dans le bidonville de Kibera. Ancien enfant de la rue, petit délinquant, il a trouvé sa rédemption lorsqu’il s’est découvert une vocation écologiste. Il gagnait sa vie en ramassant du plastique ou du métal pour le recycler jusqu’au jour où il s’est interrogé sur la présence de plus en plus importante de vieux vêtements.

Ma motivation est venue en marchant dans le dépotoir. J’ai réalisé que les textiles étaient un gros problème et que personne n’en parlait; personne ne faisait quoi que ce soit, explique-t-il avec une pointe d’amertume dans la voix.

Selon les estimations, 20 millions de kilos de vêtements sont jetés ici chaque année et ont petit à petit transformé le dépotoir en une montagne de tissus. Tous les jours, des camions arrivent ici chargés de vêtements. Ces déchets textiles sont devenus une réelle menace.

« Ça a été un déclencheur pour moi et j’ai décidé de faire ma part. »

— Une citation de   Brian Gisore Nyabuti, fondateur de Slums Going Green

La source du problème ne se situe pas bien loin. Juste à côté de Dandora se situe le marché de Gikomba, plaque tournante de l’importation et de la vente de vêtements usagés, appelés ici mitumba.

Rosemary Rabuogi dans un entrepôt de vêtements.
Rosemary Rabuogi importe plusieurs conteneurs de vêtements canadiens. Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Dans un entrepôt qui jouxte les étals, Rosemary Rabuogi brasse de grosses affaires. En quelques années, elle est devenue une entrepreneure prospère dans un marché très lucratif. Elle importe maintenant chaque année une cinquantaine de conteneurs de vêtements en provenance du Canada. La valeur des transactions se chiffre en millions de dollars. Tout ici vient du Canada, c’est de la bonne qualité, dit-elle avec fierté en désignant un ballot de jeans portant encore des étiquettes du Village des valeurs. Les ballots, empilés jusqu’au plafond, proviennent en bonne partie des surplus d’inventaires et des lots invendus des friperies de chez nous.

Une étiquette sur un jeans mentionne Value Village.
Jeans provenant de surplus du Canada revendus sur le marché de Kigomba à Nairobi Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Tous les matins, les vendeurs défilent dans son entrepôt pour lui acheter un ballot de mitumbas qu’ils iront revendre au marché. Bernard Mambo est intéressé par un ballot de jeans identifié comme étant de première qualité. Après un peu de négociation, il l’obtient pour 13 000 shillings, environ 140 $ CA. Un achat fait à l’aveuglette. Le ballot ne sera ouvert que dans son étal au marché pour prouver aux clients rassemblés devant qu’ils ont accès au premier choix.

Mais même la meilleure qualité vient avec son lot de rejets. Bernard désigne une pile de jeans laissés de côté, trop usés ou simplement passés de mode. Ceux-là sont des déchets. On ne peut pas les vendre. La mode a changé. Ces temps-ci, la mode change très vite, explique-t-il. Ce qui était à la mode avant devient rapidement invendable. Cela se transforme en déchet.

Les mal aimés de nos placards que l’on offre à la charité pour se donner bonne conscience se retrouvent donc bien souvent classés indésirables ici aussi. Bernard tente tant bien que mal de remettre à de bonnes œuvres les morceaux qu’il ne peut vendre, mais tous les commerçants ne se donnent pas ce mal. Ils se contentent de les déposer sur un tas au bout du marché. Un tas qui, lorsqu’il sera suffisamment imposant, sera chargé sur un camion et envoyé au dépotoir.

Bernard Mambo sur le bord d'un cours d'eau contaminé.
Bernard Mambo déplore la présence de retailles de vêtements usagés jetées dans la rivière. Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Bernard nous emmène derrière le marché où coule la rivière Nairobi, celle qui a donné son nom à la capitale du Kenya. Elle est jonchée de tonnes de retailles de textiles et de vieux tissus. Une honte, selon lui. Autrefois, cette eau était très propre, on pouvait même la boire, explique-t-il, avant de conclure, pensif : Les vêtements ne disparaissent pas; ils restent ici dans l’environnement.

« Tout ça, c’est des déchets. Tout le monde fait comme si l’Afrique était la poubelle des vêtements occidentaux. »

— Une citation de   Bernard Mambo, vendeur de vêtements usagés, marché de Gikomba

Selon Brian Gisore Nyabuti, le problème actuel est relativement récent et intimement lié au phénomène de la fast fashion, la mode rapide. Avec des cycles de modes toujours plus courts et des vêtements qui ne sont plus faits pour durer. La mode change très vite. Et de nos jours, c’est une vraie menace. Dès que la mode change, les gens jettent leurs vêtements et en achètent d’autres. La mode est prétexte à du gaspillage.

Selon un rapport paru en 2016, chaque consommateur achète deux fois plus de vêtements qu’au début des années 2000, mais chaque morceau est gardé deux fois moins longtemps. Une habitude néfaste pour l’environnement, mais qui a aussi beaucoup nui à l’industrie kenyane de la mode. Seuls résistent aujourd'hui des petits créateurs comme Agarther Gichaga, qui tentent tant bien que mal de se démarquer pour survivre.

Dans son atelier, elle élabore des vêtements très colorés adaptés aux goûts et à la morphologie locale. Elle comprend parfaitement ses compatriotes qui achètent des vêtements usagés occidentaux pour économiser, mais elle déplore l’impact de ce dumping massif. C’est une concurrence vraiment déloyale en raison des coûts. C’est bien moins cher d’acheter des vêtements usagés. Un phénomène qui a aussi, selon elle, un effet dévastateur sur le plan de la culture. La mode actuelle s’est beaucoup occidentalisée. Cela vous prive un peu de votre identité africaine.

Agarther, comme beaucoup d’autres, aimerait une intervention gouvernementale pour limiter les importations de vêtements usagés et s’assurer qu’ils ne finissent pas en trop grande quantité dans les dépotoirs africains. Brian, lui, a choisi de se mettre en mode solution. Dans son quartier de Kibera, il a fondé une association écologique.

Des bénévoles habillés aux couleurs de Slums Going Green parcourent une rue.
Les bénévoles de Slums Going Green mettent la collecte sélective au centre de leurs préoccupations.  Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Les bénévoles de Slums Going Green parcourent les allées boueuses du bidonville pour faire une collecte sélective des déchets, un service que n’offrent pas, ici, les autorités locales. C’est de l’économie circulaire. La solution, c’est de trier les déchets à la source. Nous faisons de la sensibilisation dans la communauté et cherchons des machines pour valoriser ces déchets.

Il a aussi lancé un projet pilote pour fabriquer, par exemple, des sacs d’école pour les enfants à partir de vieux vêtements. C’est une petite initiative, reconnaît-il, mais si tout le monde le fait, ça va avoir de l’impact.

Mais Brian et son groupe sont conscients que le problème doit surtout se régler à la source. Aussi lancent-ils un message aux Occidentaux. Nous devons prendre des décisions écoresponsables. Avant d’acheter des vêtements, il faut se poser la question : est-ce que c’est utile? Est-ce que j’en ai vraiment besoin?

En d’autres termes, pour sauver la planète, il va falloir consommer moins, consommer mieux.

Un document réalisé par Radio-Canada Info

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