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Des marcheurs se suivent dans la savane.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Envoyé spécial

Texte et photos : Jean-François Bélanger

Le soleil n’est pas encore levé quand Francis Legei se met au volant de son 4x4 vert olive. Il doit aller retrouver ses hommes au poste avancé rhino pour une inspection. Cela fait maintenant 26 ans qu’il se lève ainsi à l’aube pour patrouiller dans la savane, sauvegarder la faune. Parmi les premiers gardes forestiers de l’histoire du Kenya, il a dévoué sa vie à la protection des animaux sauvages. Son travail n’est pas qu’un emploi, c’est un sacerdoce.

Le garde forestier Francis Legei dans la savane africaine.
Francis Legei est garde forestier depuis 26 ans.Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Belanger

Une mission qu’il effectue chaque jour avec amour. L’homme à la silhouette filiforme a un sourire en permanence rivé sur les lèvres lorsqu’il est dans la brousse, les jumelles dans les mains, à scruter les troupeaux de buffles ou les autruches. Vous voyez les girafes là-bas? dit-il en désignant deux points à l’horizon, avant de poursuivre : Les girafes sont utiles, car elles voient tout. En les observant, on peut savoir s’il y a des prédateurs à proximité. Le garde forestier est clairement ici dans son élément et il connaît les bêtes presque intimement. Vous devez aimer ces animaux sauvages. Vous devez les avoir dans le cœur, explique-t-il, avant d’ajouter : Les protéger est un combat. Vous devez vous dévouer, être là pour eux en permanence.

« Les braconniers sont là. C’est à nous de nous assurer que les animaux sont bien protégés. Notre tâche est d’être dans la brousse pour chasser les chasseurs. »

— Une citation de  Francis Legei, chef des gardes-chasse, Fondation Big Life

Jusqu’au milieu de la dernière décennie, les braconniers tuaient en moyenne plus de 300 éléphants par an. Mais une lutte sans merci contre le braconnage a depuis permis d’inverser la tendance. Selon un grand recensement mené l’an dernier dans l’ensemble du pays, les populations d’éléphants, décimées au cours du 20e siècle, ont augmenté de plus de 12 % au cours des sept dernières années. Une très bonne nouvelle pour un pays dont le tourisme dépend essentiellement de l’industrie des safaris.

Une girafe dans la savane.
Une girafe dans la savane.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Des résultats dont Francis Legei tire une grande fierté. Le sanctuaire de Kimana au pied du célèbre mont Kilimandjaro est clairement à nouveau le royaume des animaux. Les girafes, les zèbres et les buffles s’y prélassent, insouciants. Les éléphants y sont en sécurité. Il y a quelques années, il n’y avait plus ici qu’un millier d’éléphants, explique Francis. Mais maintenant, il y en a plus de 2000.

« Au cours des cinq dernières années, nous n’avons pas perdu un seul éléphant en raison du braconnage. C’est une grande réussite! »

— Une citation de  Francis Legei, chef des gardes-chasse, Fondation Big Life
Le garde forestier Francis Legei tient dans ses mains une corne d'ivoire.
Le garde forestier Francis Legei tient dans ses mains une corne d'ivoire.Photo : Radio-Canada / Jean-françois Bélanger

Au siège de l’ONG Big Life, Francis Legei sort ses clés pour ouvrir la lourde porte de métal qui protège le butin saisi aux braconniers. Sur le sol, des boîtes sont remplies d’ivoire. Une véritable fortune. Au marché noir, un kilo de défense d’éléphant se vend 5000 $. La corne de rhinocéros, elle, vaut 12 fois plus. Le garde-chasse se désole en faisant remarquer que le trafic d’ivoire est plus payant que le trafic de drogue. Cela représente beaucoup d’argent pour tant de gens. Et les éléphants sont menacés simplement à cause de l’ivoire.

Alors, pour Francis Legei et ses hommes, impossible de baisser la garde. Leur combat contre les braconniers est essentiel. Sans eux, bien des espèces risquent de disparaître. Les rhinocéros noirs, ici, sont particulièrement menacés. Arrivés au poste avancé appelé rhino, les gardes forestiers entament une patrouille à pied à travers le vaste territoire. Il s’agit de faire le tour des endroits qu’affectionnent les rhinocéros.

Près d’une mare de boue séchée, Francis montre du doigt des traces fraîches de rhinocéros dans la poussière. Puis il repère des déjections sur le sol. Il s’accroupit et entreprend de les examiner à mains nues. On vérifie si les crottes sont fraîches et on regarde aussi quelle nourriture est consommée, explique-t-il, avant de conclure qu'il s'agit d'un rhinocéros noir.

« Les rhinocéros noirs sont vraiment menacés. Il en reste seulement huit dans cette zone. Et nous sommes vraiment là pour eux. »

— Une citation de  Francis Legei, chef des gardes-chasse, Fondation Big Life

En fait, ils sont si peu nombreux que la plupart des gardes forestiers n’en ont jamais vu en vrai. Le meilleur moyen de les observer, c’est à distance. Francis se dirige vers une petite boîte fixée à un arbre. Elle est recouverte d’un motif de camouflage. C’est une caméra de surveillance. Elle enregistre automatiquement le moindre mouvement à proximité. La nuit précédente, elle a en effet détecté la présence de deux rhinocéros.

Un garde forestier regarde un téléphone.
La position GPS des bêtes est prise en note par un garde forestier qui envoie les informations par radio cryptée au quartier général.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Les observations sont soigneusement notées, la position GPS est prise en note et les informations sont aussitôt transmises par radio cryptée au quartier général. Autant de nouvelles technologies qui se sont ajoutées dernièrement au coffre à outils dont disposent les gardes-chasse et qui ont radicalement transformé leur travail.

Ben Kiptoo devant un écran montrant la position GPS des bêtes.
Le chef de la sécurité Ben Kiptoo reçoit les informations en temps réel en provenance de la savane au quartier général.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

À des dizaines de kilomètres de distance, dans la salle radio, Ben Kiptoo reçoit les informations en temps réel de toute la zone sous sa responsabilité. Un écran géant domine la pièce. Il affiche une carte du territoire surveillé. Le chef de la sécurité montre les différents marqueurs colorés. On connaît l’emplacement de tous nos éléments sur le terrain en temps réel, explique-t-il. On peut les déployer en cas de besoin. Autant d’outils technologiques qui ont changé le rapport de force en faveur des gardes-chasse.

« On a vraiment fait des pas de géant en termes de protection des zones sous notre responsabilité. Depuis six ans, on n'a perdu aucun rhinocéros en raison du braconnage et on a zéro éléphant tué en quatre ans. »

— Une citation de  Ben Kiptoo, chef de la sécurité, Fondation Big Life

Si les gardes forestiers arrivent à arrêter davantage de braconniers, ils réussissent aussi à les faire condamner plus facilement, ce qui était auparavant un problème. Car beaucoup de poursuites étaient classées sans suite. Mais les caméras de surveillance, le positionnement par GPS et l’informatisation du système ont beaucoup aidé à fournir les preuves essentielles pour soutenir les témoignages devant les tribunaux.

Au fil des ans, les gardes-chasse de Big Life ont ainsi arrêté près de 4000 personnes. Des centaines ont fini derrière les barreaux avec des peines de plus en plus sévères. Et certains de ces braconniers repentis œuvrent maintenant activement à protéger les animaux. C’est le cas de Nicholas Mutinda, chef de l’unité canine.

Nicholas Mutinda, chef de l’unité canine, et un collègue parcourent la savane avec deux chiens.
Nicholas Mutinda, chef de l’unité canine, et un collègue patrouillent dans la savane avec deux chiens. Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Depuis son recrutement par l’ONG, l’ancien braconnier est engagé dans une quête personnelle de rédemption. Une façon pour lui de payer pour ses erreurs de jeunesse. Il se souvient avec nostalgie de l’abondance des animaux dans la savane lorsqu’il les chassait activement avec son père et son grand-père.

« Je prie pour que les animaux se reproduisent de plus en plus. Parce que nos ancêtres en ont beaucoup tué et nous aussi. »

— Une citation de  Nicholas Mutinda, chef de l’unité canine, Fondation Big Life

Son embauche a permis d’augmenter de manière significative l’efficacité des gardes-chasse. Sa connaissance du terrain et du modus operandi des criminels s’est révélé être un atout précieux. Parce que j’étais l’un d’eux, je connais le mode de vie des braconniers; je connais leurs tactiques, comment ils se déplacent dans la forêt, explique-t-il. Ça nous a beaucoup aidés à les pourchasser.

L’homme constitue aussi un lien essentiel avec les populations locales auprès de qui ont été menés de considérables efforts de sensibilisation. Avec le temps, les gens du coin ont réalisé la richesse que représentaient les animaux sauvages et, surtout, le fait qu’ils ont beaucoup plus de valeur, collectivement, vivants que morts.

Des zèbres passent dans la savane.
Le mont Kilimandjaro se dresse au loin.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Vous devez avoir de bonnes relations avec les communautés qui vivent près des écosystèmes, explique Francis. Sans renseignements, vous n'accomplirez rien du tout. Sans la collaboration du voisinage, vous ne pourrez rien faire.

Et l’importance d’éveiller des consciences au sujet du problème du braconnage dépasse largement les frontières du Kenya, selon le garde forestier. Si une bataille a été gagnée au Kenya, Francis ne sait que trop bien que le marché de l’ivoire est mondial.

Un troupeau de buffles se déplace dans la savane.
Un troupeau de buffles se déplace dans la savane.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Dans ce contexte, le seul moyen de gagner cette guerre est donc de s’attaquer à la demande ailleurs dans le monde. Il faut viser la tête des réseaux de trafiquants d’ivoire pour y mettre un terme, explique-t-il avec passion.

Si on veut pouvoir encore à l’avenir bénéficier de cette merveilleuse population d’animaux sauvages en Afrique et ailleurs dans le monde, on doit tous se tenir debout et parler d’une seule voix.

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