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Des éléphanteaux quittent un enclos.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Envoyé spécial

Texte et photos par Jean-François Bélanger

Aussitôt l’enclos ouvert, les éléphanteaux s’élancent à la queue leu leu dans la savane, impatients d’aller se gaver de feuilles d’acacia. Ils ne sont que des bébés, mais ils pèsent déjà des centaines de kilos. Ce sont des rescapés; des miraculés qui ont tous en commun d’avoir frôlé la mort et d’avoir été secourus. Beaucoup sont tombés dans des puits et ont été abandonnés par leurs parents, incapables de les aider.

Ils coulent maintenant des jours paisibles au sanctuaire de Reteti, en plein cœur du pays Samburu, au Kenya. Une pouponnière pour éléphanteaux privés de leurs parents qui a permis de sauver, depuis sa fondation en 2016, 70 pachydermes voués à une mort certaine. Ils mouraient; ils souffraient et personne ne s’en occupait, déplore Dorothy Lowuakutuk. Employée du centre depuis son ouverture, elle se souvient du piètre état dans lequel la plupart se trouvaient peu après leur sauvetage.

Dorothy Lowuakutuk donne le biberon à un éléphanteau.
Dorothy Lowuakutuk, gardienne d'éléphants, sanctuaire de RetetiPhoto : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

« Les éléphants ne sont pas en bonne santé lorsqu’ils arrivent. Ils sont toujours très faibles et certains ont des blessures. Ils nécessitent amour, dévouement et beaucoup de travail. »

— Une citation de  Dorothy Lowuakutuk, gardienne d'éléphants, sanctuaire de Reteti

L’orphelinat héberge actuellement 37 éléphants. Des animaux chouchoutés, dorlotés. Le stress affecte beaucoup les éléphants, précise Dorothy. Alors on se donne à fond. On leur donne de l’amour; on leur tient compagnie; on joue avec eux pour évacuer le stress.

Des éléphanteaux à un point d'eau.
Des éléphanteaux remis sur pied au sanctuaire de Reteti.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Et qui dit bébé dit biberon. Une routine qui se répète toutes les trois heures. Un moment privilégié de la journée, apprécié tant par les éléphants que par les gardiens comme Dorothy. L’occasion d’échanger quelques câlins. Les éléphants calquent leur attitude sur la vôtre, explique Dorothy. Si vous êtes gentil avec les éléphants, ils vont être gentils avec vous. Si vous jouez avec eux, ils vont jouer avec vous.

La préparation des biberons tient les gardiens très occupés du matin jusqu’au soir. C’est la spécialité de Dorothy. Une formule élaborée à partir de lait de chèvre enrichi. Une recette maison. Les éléphants ont l’estomac très sensible, explique-t-elle. Ils sont gros, mais leur système digestif est fragile. C’est pourquoi on utilise du lait de chèvre. Il est facile de s’en procurer et c’est facile à digérer.

Comme Dorothy, une soixantaine de gardes et de soignants s’occupent des éléphants.

Tous recrutés au sein de la communauté Samburu. C’est d’ailleurs ce qui fait la particularité du sanctuaire de Reteti. Voulu et géré par les gens de la communauté, il témoigne d’un profond changement de mentalité. Car les Samburus tuaient autrefois les éléphants.

Il suffit d’une visite au village voisin de Reteti pour prendre conscience de la petite révolution qui s’est opérée ici. Constituée essentiellement de bergers et de guerriers, la communauté Samburu était autrefois nomade, car les éleveurs avaient l’habitude de suivre les troupeaux. Les éléphants étaient perçus comme des destructeurs d’habitat, comme une menace pour les animaux et les humains.

Ils voyaient les éléphants comme des ennemis, explique Dorothy, elle-même issue de l’ethnie Samburu. Car un éléphant peut tuer. Mais nous avons maintenant joint nos forces et on a vu un gros changement dans la communauté.

Sariti Lenakukuati est une bonne illustration de cette transformation. Les cheveux ras, le cou orné du large collier de perles traditionnel, la mère de sept enfants occupe aujourd’hui un rôle de premier plan dans la communauté. Car le lait de ses 30 chèvres sert aujourd’hui à nourrir les éléphants de Reteti.

Tous les matins, elle trait ses bêtes et verse le lait dans un bidon que vient récupérer chaque jour un 4x4 de l’orphelinat. Comme les autres femmes du village, elle en tire un bon revenu et une grande fierté. Avant, on élevait des chèvres pour survivre. Mais l’ouverture du sanctuaire de Reteti nous a apporté beaucoup de bénéfices, explique-t-elle.

« Nous voulons maintenant aider à nourrir les éléphants. Notre façon de voir les éléphants a beaucoup changé. Maintenant, ils font partie de nous. »

— Une citation de  Sariti Lenakukuati, éleveuse de chèvres
Sariti Lenakukuati traite une chèvre.
Sariti Lenakukuati et ses chèvresPhoto : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Grâce au revenu régulier provenant de la vente de lait, les nomades se sont fixés et ont vu leur vie changer du tout au tout. Les enfants ont pu être éduqués. Un puits a été creusé. La proximité avec le dispensaire a aussi eu un impact sur la santé des villageois.

Portrait d'un enfant.
La qualité de vie de ces enfants s'est améliorée avec la vente du lait de chèvre.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Dorothy, qui visite régulièrement le village, témoigne de la métamorphose : Le lait de chèvre a vraiment apporté quelque chose d’important à la communauté et surtout aux femmes, parce que ce sont les femmes qui font ceci. Elles ont maintenant plus de pouvoir et sont devenues très actives dans la communauté.

Rendre visite aux bébés éléphants de l’orphelinat constitue maintenant un des passe-temps favoris des enfants du village voisin. Mais Reteti n’est pas un parc zoologique. Les éléphants n’y restent pas enfermés. Ils sortent plusieurs fois par jour de leur enclos pour apprendre à se nourrir par eux-mêmes et développer leur autonomie.

Un éléphanteau près de buissons.
Un éléphanteau gambade dans la savane.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Un petit groupe de gardiens leur servent à chaque fois de guides, de bergers. Un travail que Rimland Lemojong effectue depuis une dizaine d’années. Mais, dans son cas, on peut aisément parler de vocation.

Son regard est rempli de tendresse lorsqu’il se pose sur les pachydermes. S’ils se ressemblent tous aux yeux d’un néophyte, Rimland, lui, les différencie aisément grâce à une série de signes distinctifs. Il connaît presque intimement chacun de ces éléphants; il connaît leur histoire. Il raconte, par exemple, avec émotion les longues nuits passées au chevet de Sera, branché sur soluté après son sauvetage.

Rimland Lemojong dans la savane.
Rimland Lemojong s'occupe de ces éléphanteaux comme si c'étaient ses propres enfants.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Chaque animal porte un nom et Rimland les reconnaîtrait entre mille. Celui-ci s'appelle Wooley, dit-il en désignant un éléphanteau à proximité. Une identification instantanée et facile, selon lui : l’éléphant a un petit trou à l’oreille. Celui-là s’appelle Kibatari, ajoute-t-il. Vous voyez ces cicatrices sur son front? C’est à cela qu’on le reconnaît.

« Ce sont des animaux très intelligents et très sensibles. Ils peuvent être très amicaux. Quand on part en congé, même pour un mois, ils se souviennent de vous et sont très affectueux à votre retour. »

— Une citation de  Rimland Lemojong, gardien d’éléphant, sanctuaire de Reteti

Et s’il dit les aimer tous, le gardien avoue avoir un favori, Rumuru, reconnaissable entre tous en raison de sa trompe amputée. Bébé, l’éléphant a été attaqué par une hyène alors qu’il était coincé dans un puits. En raison de son handicap, l’éléphant a du mal à se nourrir seul. Rumuru ne survivrait pas dans la nature, avoue Rimland. Il va être conduit dans un sanctuaire où vivent les animaux handicapés.

Les autres éléphants orphelins vont être libérés dans la nature une fois adultes, vers l’âge de 4 ou 5 ans, après avoir suivi un protocole très strict pour les aider à s’acclimater à leur nouvel environnement. Nous les préparons minutieusement pour nous assurer qu’ils savent comment survivre avant de les relâcher.

Des éléphanteaux jouent.
Des éléphanteaux de l'orphelinat qui ont retrouvé le goût de s'amuser.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Dix éléphants ont ainsi été relâchés dans la nature au cours des six dernières années. Une étape naturelle et nécessaire, mais chaque fois très chargée en émotions pour les gardiens. On pleure à chaque fois qu’un éléphant nous quitte, avoue Dorothy. Parce qu’ils nous manquent beaucoup après leur départ. Mais en même temps, on est heureux pour eux parce qu’on sait qu’on leur a donné une deuxième chance, une deuxième vie.

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