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Un homme à la flûte traversière.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Envoyé spécial

Texte et photos : Jean-François Bélanger

Le contraste ne pourrait être plus frappant. Au milieu du vacarme ambiant, installé entre deux rangées de cabanes de tôle, au bord d’une allée poussiéreuse, un joueur de saxophone peine à se faire entendre, concurrencé par les coups de klaxon et les cris des vendeurs de rue. Une cacophonie qui ne semble pourtant pas déconcentrer le musicien. Et pour cause, Elvis Otieno ne connaît pas d’autre environnement. Le morceau qu’il joue est une de ses compositions; une ode au quartier déshérité qui l’a vu naître : Korogocho.

Amoncellement chaotique de baraques faites de bric et de broc plantées tout autour d’un énorme dépotoir. Son nom, en swahili, signifie bondé, coude à coude. Une définition qui sied parfaitement à ce qui est l’un des plus gros bidonvilles de Nairobi. Un lieu de vie pour près de 200 000 personnes. Comme Elvis.

Le jeune homme, aujourd’hui professeur de musique, est engagé dans une double mission : partager son amour de la musique et changer l’image du bidonville. La plupart des gens voient le ghetto comme un endroit marqué par la criminalité, où vivent plein de gens pauvres et déshérités, dit-il. Mais grâce à la musique, je veux montrer qu’il y a aussi ici des gens qui ont un grand cœur et qui vivent paisiblement.

Elvis Otieno et son saxophone sur les hauteurs de la ville.
Elvis Otieno et son saxophone sur les hauteurs de la ville. Derrière lui, une montagne de déchets du dépotoir de Dandora sert de décor.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

« La musique, c’est ma vie. Pour moi, tout tourne autour de la musique. Je veux utiliser la musique pour changer l’endroit où je vis. »

— Une citation de  Elvis Otieno, professeur de musique, Ghetto Classics Orchestra

Korogocho est aussi le siège d’un orchestre pas comme les autres, formé entièrement de jeunes issus du bidonville. Le Ghetto Classics Orchestra est un ensemble musical, mais aussi et d’abord une école. Tous les week-ends, des notes discordantes s’élèvent de la cour de l’église catholique St John's. C’est en ces lieux que les élèves apprennent les rudiments de la musique et répètent sur des instruments dont ils n’avaient bien souvent jamais entendu parler auparavant.

C’est aussi ici qu’Elvis a découvert la musique étant jeune. Aujourd’hui, l’ancien élève, devenu maître, enseigne à son tour la flûte traversière et le saxophone. Il transmet surtout sa passion à des jeunes qui ont tout à apprendre.

Melvin Otieno se souvient encore de la première fois qu’elle a entendu un violon. Elle avait dix ans et avait été intriguée par ce son étrange d’élèves en train de faire leurs gammes près de l’église. C’est le premier instrument que j’ai vu de ma vie, se rappelle-t-elle. Je me souviens encore à quel point j’étais fascinée et curieuse de l’origine de ce drôle de son.

Quatre ans plus tard, c’est donc un rêve qui se réalise chaque fois qu’elle fait glisser l’archet sur les cordes de son instrument. Depuis ce jour, c’est devenu une passion, une obsession. Je devais apprendre à jouer de cet instrument, quoi qu’il en coûte.

Melvin Otieno joue du violon.
Melvin Otieno joue du violon.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

« Quand je joue du violon, cela me rend heureuse. J’oublie tous mes problèmes. Cela me soulage. Je suis dans mon propre monde et personne ne peut me déranger. »

— Une citation de  Melvin Otieno, 14 ans, élève violoniste

Et, pour un enfant grandissant dans le bidonville de Korogocho, les problèmes sont nombreux. Melvin évoque les soirées sans repas; les choix difficiles auxquels sont contraints ses parents, entre payer les frais de scolarité ou le loyer. Sans parler de l’insécurité inhérente à la vie dans le ghetto. Il est dangereux de marcher seule dans les rues le soir en raison de la criminalité. On entend des histoires d’agressions, de meurtres. Alors après 21 h, les rues sont désertes.

Comme beaucoup d’apprentis musiciens, Melvin voit le violon comme un sésame pour sortir un jour du ghetto. Et d’ici là, comme un bon moyen de s’évader.

Le joueur de flûte devant des déchets.
Les élèves sont forcés de répéter dans des conditions souvent insalubres.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Fondé en 2008, l’orchestre Ghetto Classics a formé plus de 2000 élèves, dont certains, comme Elvis, en ont fait une carrière. L’ensemble musical s’est produit à plusieurs reprises à l’étranger. Les enfants du bidonville ont même déjà joué pour le pape et pour Barack Obama.

Avec la musique, les jeunes apprennent la rigueur, la routine et le dur labeur que représentent les répétitions dans des conditions très difficiles. Car l’orchestre s’est installé là où vivent ses élèves : en bordure de Dandora, le plus gros dépotoir de l’Est africain, constamment exposé à des fumées toxiques.

C’est un de nos plus gros défis, avoue Elvis. Parce qu’avec cette pollution, il est difficile de jouer. Je donne cet exemple pour montrer aux gens le genre d’endroit où l’on vit et démontrer tout le potentiel que l’on a.

Le bidonville de Nairobi.
Le bidonville de Korogocho à Nairobi.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Le professeur est convaincu que cet environnement austère et toxique forge la détermination de ses élèves, ce qui compense en partie leur manque de culture musicale et leurs faibles moyens.

Avec le solfège, c’est tout un univers qui s’est ouvert à Simon Mwangi. Une fenêtre sur le monde dans laquelle il est bien décidé à s’engouffrer. Il joue de la clarinette depuis un an. Un instrument qui s’est peu à peu transformé en obsession. Chaque fois que je joue, cela m’apaise, cela me donne de la joie et du bonheur, explique-t-il. C’est très agréable.

« Quand je serai grand, j'aimerais en faire une carrière. Je voudrais jouer dans un orchestre à Londres ou aux USA. Jouer pour le public et gagner de l’argent. »

— Une citation de  Simon Mwangi, 14 ans, élève de clarinette

Depuis qu’il s’est mis à la clarinette, Simon s’est transformé. Autrefois décrocheur, il est devenu un élève modèle. Même sa mère ne le reconnaît plus. Cela a changé sa vie, dit Margaret Wanjiku Njenga. Il n’est plus le même. Il passe maintenant tout son temps à étudier.

Simon Mwangi à la clarinette

Simon l’avoue volontiers, sans son histoire d’amour avec la musique, il aurait sans doute mal tourné : Je serais sans doute l’un de ces enfants de la rue qui fument de la drogue, qui sniffent de la colle, qui traînent dans les rues à ne rien faire.

C’est là le but véritable du Ghetto Classics Orchestra, selon son directeur musical Eric Ochieng. La musique est d’abord ici un instrument, un moyen d’élargir les horizons; de montrer que tout un monde existe en dehors du ghetto et qu’une autre vie est possible.

Portrait d'Eric Ochieng.
Eric Ochieng, directeur musical du Ghetto Classics OrchestraPhoto : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

« Nous enseignons la musique classique. Mais c’est aussi un moyen de mieux outiller les jeunes. De leur donner des aptitudes qui leur serviront plus tard dans la vie. La musique est un instrument pour en faire de meilleures personnes dans la communauté. »

— Une citation de  Eric Ochieng, directeur musical, Ghetto Classics Orchestra

Le but de l’école de musique n’est clairement pas de former des musiciens professionnels. Il suffit de venir assister aux répétitions du dimanche pour s’en apercevoir. Les fausses notes sont ici la règle plus que l’exception. De toute évidence, la réussite se situe ailleurs.

L’un des plus importants accomplissements de Ghetto Classics, c’est d’avoir redonné aux jeunes du bidonville le droit de rêver. Et surtout de leur avoir prouvé que les rêves peuvent se réaliser.

Simon Mwangi marche avec son étui à clarinette.
Simon Mwangi marche avec son étui à clarinette.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

La vidéo d'entête de ce reportage et celle de Simon Mwangi à la clarinette ont été réalisées par le caméraman Mathieu Hagnery.

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