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Un glacier de l'autre côté d'un plan d'eau.
Radio-Canada / Emilio Avalos
Envoyé spécial

Si la question des changements climatiques figure au bas des priorités des électeurs américains aux élections de mi-mandat, en Alaska, elle est centrale. L’État américain le plus nordique est aussi celui qui se réchauffe le plus rapidement, ce qui entraîne des conséquences parfois catastrophiques tant pour la nature que pour l’économie locale.

Texte : Mathieu Gohier Photographies : Emilio Avalos

Des orignaux qui gambadent près de l’aéroport de la métropole Anchorage, des aigles à tête blanche omniprésents, des loutres de mer qui se comptent par dizaines et des montagnes toujours dans le champ de vision des gens. En Alaska, le contact avec la nature est constant. Ce n’est pas pour rien que le 49e État américain porte le surnom de dernière frontière, un rappel de sa situation toujours sauvage et éloignée du reste du pays.

Cette proximité avec la faune et la flore dans un État dont l’économie dépend largement de l’exploitation des ressources naturelles fait aussi en sorte qu'il est impossible d’ignorer à quel point l’Alaska se réchauffe.

Nous ne sommes pas prêts, nous ne sommes pas prêts du tout! répond spontanément Alan Parks quand on lui demande si l’Alaska est prêt à faire face aux changements climatiques.

Alan Parks a consacré sa vie à la mer, d’abord comme pêcheur commercial de saumons pendant 38 ans et surtout comme militant écologiste. Inutile de lui rappeler que l’Alaska se réchauffe de deux à quatre fois plus vite que le reste des États-Unis.

Le réchauffement, il l’a constaté dans l’eau et sur la terre ferme.

Alan Parks a été pêcheur et militant écologiste toute sa vie en Alaska.
Alan Parks a été pêcheur et militant écologiste toute sa vie en Alaska. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

« Nos espèces commerciales viables sont menacées par l’acidification de l’océan, par la hausse des températures, par l’érosion des côtes et par l’absence de glace dans la mer. Tout ça affecte nos pêcheries commerciales. »

— Une citation de  Alan Parks

Cet homme de 64 ans a pris sa retraite en tant que pêcheur, mais il vit toujours sur l’eau. Aujourd’hui, il est guide d’aventure et conduit un taxi nautique à Homer, une petite ville qui se décrit comme la capitale mondiale de la pêche au flétan, où il habite depuis toujours.

Coucher de soleil derrière un hameçon géant.
À Homer, les symboles de la pêche sont omniprésents.Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

On lui doit l’adoption du tout premier plan d’action climatique municipal en Alaska, en 2007. La ville a réduit sa consommation d’électricité en remplaçant entre autres toutes ses ampoules énergivores par des DEL, mais force est d’admettre qu’aujourd’hui, ce genre d’initiative locale ne suffira pas pour inverser la tendance.

En ce moment, on a besoin d’un plan d’adaptation aux changements climatiques. Il faut savoir quelles routes sont vulnérables, si nos abris sont suffisants, ce qu’on doit faire en cas de catastrophe causée par le climat, énumère Alan Parks.

Des saumons remontent une rivière en Alaska. (2017)

Le roi saumon

Pour comprendre l’Alaska, il faut comprendre la place qu’y occupe le saumon. Ce poisson n'est pas seulement un moteur économique central : c'est aussi un symbole identitaire fort et omniprésent.

Même des politiciens font campagne en s’affichant comme étant pro-poisson, autre preuve qu’ici, le salmonidé est fondamental.

Le saumon, c’est la vie en Alaska, résume Sue Mauger. Directrice scientifique du Cook Inletkeeper, un organisme de conservation, elle étudie les populations de saumons depuis plus de 20 ans.

Cette espèce est résiliente, précise la scientifique, mais le saumon n’en demeure pas moins sensible aux changements climatiques.

L’accélération du réchauffement menace aujourd’hui la reproduction du poisson le plus célèbre de l'État.

« Quand l’eau se réchauffe, elle contient moins d’oxygène. Pour les saumons, ça devient plus difficile de respirer, et c’est plus stressant pour eux de migrer dans les courants où ils se reproduisent. »

— Une citation de  Sue Mauger
Sue Mauger surveille de près la température des cours d'eau où se reproduisent les saumons.
Sue Mauger surveille de près la température des cours d'eau où se reproduisent les saumons. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Sue Mauger nous emmène en bordure de la rivière Anchor, près d’Homer, pour prendre des échantillons d’eau dans cette frayère que protège son organisme.

En Alaska, l’eau des rivières a parfois atteint des températures qui étaient seulement prévues dans 50 ans. Ce fut le cas en 2019, année où l’eau s’est réchauffée jusqu’à 27 degrés Celsius, une catastrophe pour le saumon puisque la température idéale de l’eau pour la migration et la ponte se situe entre 13 et 18 degrés Celsius.

Chaque été depuis, je retiens mon souffle en attendant de voir si on va revivre un été comme celui de 2019. [...] Mais je sais que ça va encore arriver, laisse tomber Sue Mauger.

Ce crabier devrait normalement être en mer, mais la pêche hivernale a été annulée compte tenu de la chute des populations de crabes.
Ce crabier devrait normalement être en mer, mais la pêche hivernale a été annulée compte tenu de la chute des populations de crabes. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Du choc à l’enjeu électoral

L’Alaska n’en finit plus d'encaisser des chocs liés au climat.

En l’espace de deux mois, non seulement l’État a essuyé la pire tempête en 50 ans sur sa côte ouest, il a aussi dû annuler pour la première fois sa très lucrative pêche d’hiver aux crabes après la chute considérable des populations dans la mer de Béring, causée notamment par le réchauffement de l’eau.

Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que le changement climatique soit devenu un enjeu électoral.

Pêcheur et candidat, Louie Flora fait du changement climatique un des piliers de sa campagne électorale.
Pêcheur et candidat, Louie Flora fait du changement climatique un des piliers de sa campagne électorale. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Candidat au Congrès d’État, Louie Flora nous donne rendez-vous au port d’Homer. La poignée de main est solide, le ton informel; l’homme en est à sa toute première campagne électorale.

M. Flora, qui se décrit d’abord et avant tout comme un pêcheur de saumon, se présente comme candidat indépendant plutôt que de choisir le camp démocrate ou républicain.

C’est la seule façon, selon lui, de vraiment faire avancer les dossiers importants comme la crise climatique, qui figure au cœur de sa campagne électorale.

« Les changements climatiques et les captures accessoires [les espèces marines qui se retrouvent dans les filets sans être convoitées par les pêcheurs, NDLR] n’ont jamais été aussi cruciaux comme sujets lors d'une élection au Congrès, dans une course pour le poste de gouverneur ou à la législature d'État. On en entend parler dans tous les forums et dans toutes les discussions à propos de ce qui se passe dans l’océan. »

— Une citation de  Louie Flora

À cette élection locale, le pêcheur affronte la républicaine et représentante sortante Sarah Vance. Victorieuse aux deux dernières élections dans le sixième district de l’Alaska, Mme Vance ne mentionne pas les changements climatiques dans sa plateforme mais parle tout de même de la nécessité de maintenir une industrie de la pêche en santé.

Il faut comprendre que l’Alaska a beau subir de plus en plus le réchauffement climatique, il demeure un bastion conservateur, que ce soit sur la scène politique régionale ou sur la scène nationale.

Un drapeau au bout d'un mât.
Un immense drapeau américain flotte à Wasilla. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Dans la petite ville de Wasilla, fief de Sarah Palin, qui tente un retour en politique et souhaite remporter le seul siège de l’Alaska au Congrès à Washington, la question des changements climatiques peut rapidement être balayée sous le tapis par certains électeurs rencontrés au bureau de vote par anticipation.

C’est tout simplement la Terre qui se réchauffe naturellement, on doit laisser Dieu faire ce qu’il a à faire, nous répond une femme qui vient de voter.

C’est un canular, c’est une blague, indique sèchement un homme quand on lui demande s’il est préoccupé par les changements climatiques.

Cependant, aussi conservateur soit-il, l’État commence à changer.

En août dernier, pour la première fois en 50 ans, les électeurs de l’Alaska ont choisi une démocrate lors d’une élection spéciale pour les représenter au Congrès. Mary Peltola, une femme autochtone, tente maintenant d’obtenir un mandat complet de deux ans.

La récente victoire de Mme Peltola constitue une source d’inspiration pour l’Alaska Center, un groupe de pression progressiste qui espère faire élire à tous les niveaux des politiciens champions du climat comme Mary Peltola.

Elle parle des impacts de la pêche et du réchauffement des eaux. Elle a mis le climat au centre de sa campagne. Je pense que cette question a sans aucun doute joué un rôle, estime Jenny-Marie Stryker, directrice politique de l’Alaska Center, en entrevue à Anchorage.

Au niveau de l’État, même certains leaders conservateurs comme le gouverneur républicain Mike Dunleavy, qui tente d’obtenir un deuxième mandat le 8 novembre, ont commencé à parler des répercussions des changements climatiques, ajoute-t-elle. C'est là un signe qu’en Alaska, cette préoccupation est de moins en moins partisane entre démocrates et républicains.

Postes en jeu en Alaska aux prochaines élections de mi-mandat :

  • Le siège au Congrès

  • Un des deux sièges au Sénat

  • Le poste de gouverneur

  • Les 40 sièges au Congrès d’État

Il n’empêche que d’immenses champs pétrolifères sont exploités dans le nord de l’État, au bord de la mer Arctique, et emploient des milliers de personnes.

Aussi lucrative soit-il en ce moment, ce secteur d'activité ne pourra pas durer éternellement, soutient Jenny-Marie Stryker. Ce n’est pas une question de savoir si mais quand cette industrie va disparaître. On sait qu’on ne peut pas avoir une économie qui dépend complètement des énergies non renouvelables.

Le centre-ville d'Anchorage, la plus grande ville de l'Alaska.
Le centre-ville d'Anchorage, la plus grande ville de l'AlaskaPhoto : Radio-Canada / Emilio Avalos

Le temps presse

La cause environnementale a beau gagner de plus en plus d’appuis en Alaska, la réponse à l’urgence est loin d’être suffisante.

Les échéanciers climatiques et électoraux n’auront jamais été aussi peu compatibles, croit Sue Mauger. Le fait de devoir se présenter tous les deux ou quatre ans fait en sorte que les échéanciers deviennent très serrés pour réfléchir à des questions aussi graves, déplore-t-elle.

Pour donner avec succès le coup de barre nécessaire, une lutte d’ampleur historique s’impose, renchérit Alan Parks. Pour changer les choses, il faut agir avec autant de fermeté que lorsque nous voulions des droits civils dans ce pays et lorsque nous voulions des droits pour les femmes, illustre-t-il à son tour.

Est-il frustré de voir que les changements climatiques ne sont pas aussi présents qu’il le souhaiterait à ces élections de mi-mandat?

Frustré serait une façon de le dire. Dégoûté, aussi…, soupire Alan Parks.

Le bord de mer à Homer.
Le bord de mer à HomerPhoto : Radio-Canada / Emilio Avalos

Le capitaine a beau être habitué aux intempéries, la tempête climatique en cours est celle qui l’effraie le plus.

Parce qu’il ne sait pas quand et comment elle va prendre fin.

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