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Un pont de bois au milieu de la forêt, avec des gens à l'autre bout, dans le parc de Chun T'oh Whudujut en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Radio-Canada / Camille Vernet

Comment des citoyens sont parvenus à protéger un écosystème qui recèle encore bien des mystères.

Texte et photos : Camille Vernet

Au cœur de la Colombie-Britannique se dresse une forêt millénaire qui recèle encore bien des mystères : la forêt pluviale intérieure.

Dans l’espoir de sauver cet écosystème rare contre l’exploitation forestière, des citoyens ont bâti, planche après planche, un sentier sillonnant entre ces géants verdoyants. En attirant un nombre grandissant de visiteurs dans la forêt, ils ont remporté leur pari. Le gouvernement a statué qu’il s’agissait d’une aire protégée.

Aujourd’hui, le parc Chun T'oh Whudujut, dont le nom signifie les plus vieux arbres en langue lheidli t'enneh, est un exemple symbolique de la lutte citoyenne contre la coupe des arbres anciens.

Nowell Senior se tient sous un énorme arbre renversé et fait semblant de le soutenir, dans le parc Chun T'oh Whudujut, en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Nowell Senior se tient sous un énorme arbre renversé et fait semblant de le soutenir, dans le parc Chun T'oh Whudujut, en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Radio-Canada / Camille Vernet
Photo: Pour Nowell Senior, la construction de ce sentier fut une belle experience humaine.  Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

La fierté de la communauté

Dans le parc provincial Chun T'oh Whudujut, à une centaine de kilomètres de Prince George, la bonne humeur règne.

Les deux pieds sur le sentier constitué de lattes de bois, Nowell Senior présente fièrement son travail : un accès à une des forêts pluviales les plus rares du monde. Cet arbre a entre 1000 et 2000 ans, s’exclame le retraité au pied d’un Cèdre rouge de l’Ouest, nommé Big Tree.

C’est un parmi tant d’autres, ajoute Mikel Leclerc, ingénieur forestier à Recreation Sites and Trails BC.

Grâce à leurs efforts, les arbres qui les entourent sont encore debout. Car, en 2005, cette partie de la forêt ancienne était vouée à la coupe.

À l'époque, seul le petit groupe de randonneurs, surnommé les Caledonian Ramblers, s'aventurait dans cette forêt sauvage. Lorsqu’ils se sont aperçus que ces anciens cèdres allaient être abattus, ils ont pris le destin de cette forêt en main.

Nous avons donc décidé de tracer un chemin de randonnée de 15 kilomètres, raconte le bénévole qui fait partie du groupe.

Les randonneurs espéraient ainsi attirer l’attention sur ces géants et leur importance au sein de la communauté. Le sentier était si facile d'accès que nous avons rapidement eu beaucoup de visiteurs, dit Nowell Senior. 

Ce dernier raconte que cette démarche ne faisait pas l’unanimité au sein des communautés de la région qui vivaient de l'industrie forestière. En s’occupant d’un kilomètre de sentier après l’autre, les bénévoles ont toutefois réussi à persuader les habitants de protéger la forêt. Ils ont vu que cet endroit avait plus de valeur avec des arbres vivants que s’ils avaient été transformés en piquets de clôture, ajoute Nowell Senior. 

Mikel Leclerc, qui travaille au maintien et à l’élaboration de sentiers pour la province, a utilisé les lois sur les pratiques forestières de la Colombie-Britannique pour protéger cette parcelle en établissant une zone récréative. C’est toutefois l’union de toutes les forces disponibles qui a vraiment changé la donne.

J'ai été très chanceux parce qu’il y avait beaucoup de bénévoles qui étaient vraiment passionnés et qui voulaient soutenir la protection de cette forêt-là. Comme on peut le voir, c'est de la magie, dit-il, se tenant au milieu d'une végétation luxuriante.

Construite avec du Cèdre rouge de l’Ouest de la région, la plateforme est faite avec le même arbre que les bénévoles tentent de protéger. C’est le bois le plus résistant, explique Mikel Leclerc. Grâce à la plateforme, tout le monde peut venir admirer ces arbres géants tout en protégeant leurs racines.

Il a fallu 9 ans de travail acharné pour terminer la plateforme de plus de 2 kilomètres, soit l’équivalent de 18 000 heures. Je pense que le plus grand défi a été d'essayer de divertir les moustiques. Ils étaient incessants, raconte Nowell Senior, imperturbable malgré les bourdonnements et les attaques des moustiques.

Des panneaux en bois avec des indications écrites dessus au milieu de la forêt dans le parc provincial Chun T'oh Whudujut, en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Des panneaux explicatifs attirent l'attention des visiteurs.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

En 2016, la persévérance des bénévoles est récompensée. Pas moins de 12 000 hectares de forêt obtiennent le statut de parc provincial.

Aujourd’hui, le plus récent parc provincial de la Colombie-Britannique attire des milliers de visiteurs venus de partout au pays et dans le monde.

« Il s'agit d'un modèle exceptionnel et très important de réussite en matière de conservation en Colombie-Britannique, et même au Canada. »

— Une citation de  Darwyn Coxson, professeur à l’Université du nord de la Colombie-Britannique (UNBC)

Or, ces milliers d'hectares ne représentent qu’un centième de la forêt pluviale intérieure, qui s’étend jusqu’à Revelstoke, dans le sud-est de la province.

Une petite pousse dans le lichen sur le tronc d'un arbre, dans le parc Chun T'oh Whudujut en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Une petite pousse dans le lichen sur le tronc d'un arbre, dans le parc Chun T'oh Whudujut en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Radio-Canada / Camille Vernet
Photo: La forêt intérieure est préservée par une combinaison unique de vallées montagneuses et de fonte des neiges.   Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

Des écosystèmes étonnants

À seulement quelques kilomètres de la limite du parc provincial, Darwyn Coxson, professeur au programme de science et de gestion des écosystèmes de l’Université du nord de la Colombie-Britannique (UNBC), recueille des échantillons de lichens dans une parcelle de forêt qui ne fait pas partie de l’aire protégée.

Lentement, il décolle d’un arbre un amas de matière aux différentes nuances de vert. Adorable!, s’exclame-t-il. Délicatement, il dépose le morceau de lichen dans un sac. Il s'agit en fait de trois types d'organismes, voire plus, qui vivent ensemble. [...] c’est comme une communauté miniature.

Pendant des milliers d'années, la biodiversité s’est accumulée autant au sol que dans la canopée. Plus de 2400 espèces de plantes, de lichens et de mousses ont été répertoriées dans cette région, affirme Darwyn Coxson.

« Nous continuons à découvrir de nouvelles espèces dans ce territoire. »

— Une citation de  Darwyn Coxson, professeur, UNBC

Certains de ces organismes ne poussent que dans les forêts d’au moins 400 ans. Sans les forêts anciennes, ils sont donc voués à la disparition.

Darwyn Coxson a entrepris une démarche pour demander l'intégration de cette partie de la forêt au parc provincial Chun T'oh Whudujut. La taille des arbres présents est une information cruciale pour la requête.

C'est une région de la province qui a été mal documentée. La plupart des grands arbres répertoriés sont sur la côte, affirme Darwyn Coxson.

Avec l’aide de Lisa Wood, une forestière professionnelle, autorisée à certifier le diamètre et la hauteur de ces arbres, Darwyn Coxson encercle l’arbre avec un ruban à mesurer.

L’arbre a une telle circonférence que le ruban est trop court pour en faire le tour d’un seul trait. Il faut donc le dérouler trois fois pour le mesurer. Diamètre total : 3,18 mètres, annonce Lisa Wood après avoir mis tous ses efforts pour faire le tour de l’arbre.

Trois autres imposants Cèdres rouges de l’Ouest seront également mesurés dans l’espoir de convaincre les autorités de protéger cet écosystème.

La Première Nation Lheidli T'enneh fait aussi partie de ce combat pour préserver cette forêt pluviale enracinée dans une région où l’industrie forestière est un levier économique.

Lisa wood et Darwyn Coxson mesure le trond d'un cèdre rouge près du parc de  Chun T'oh Whudujut en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Photo: Ce cèdre rouge de l’Ouest mesure plus de trois mètres de diamètre.   Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

Un champs de bataille

Les forêts anciennes comme celle-ci sont extrêmement importantes pour les Premières Nations, surtout ces derniers temps, car les forêts de cet âge sont en train de disparaître, constate Karyn Sharp, chargée du projet de la mise en valeur des forêts anciennes par la Première Nation Lheidli T'enneh.

« C'est toujours un peu un champ de bataille. Nous essayons de protéger au-delà des limites du parc parce qu’elles ne sont pas suffisantes pour protéger cet écosystème unique. »

— Une citation de  Karyn Sharp, cheffe de projet pour la mise en valeur des forêts anciennes, Première Nation Lheidli T'enneh
Portrait de Karyn Sharp, assises sur un banc rattaché à une table dans un parc public, en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Originaire de la Première Nation Denesuline, en Saskatchewan, Karyn Sharp s’occupe du projet de construction du centre d’interprétation. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

La Première Nation prévoit de construire un centre d’interprétation. Nous espérons que ce sera un endroit merveilleux où les gens pourront s'informer sur la culture des Lheidli T'enneh et aider la communauté à transmettre sa culture unique au reste du monde.

Le centre d’interprétation devrait proposer des cours offerts par des aînés autochtones portant sur l’utilisation des plantes en médecine traditionnelle, la philosophie de la nation ainsi que les techniques de pêche et de chasse.

Ce serait un lieu d'enseignement et de sensibilisation bénéfique à toute la communauté.

Une lueur d’espoir

Ces milieux humides agissent comme des filtres pour l’air et l'eau, explique Darwyn Coxson. Dans le contexte des changements climatiques, leur importance prend donc de l'ampleur. Ces endroits influencent notre qualité de vie. Et les communautés du centre de la Colombie-Britannique l'ont très vite compris. La qualité de ces lieux déterminera également notre qualité de vie à l'avenir, affirme-t-il.

Nowell Senior (à gauche) et Mikel Leclerc (à droite) au début d'un sentier en bois qui donne sur la forêt du parc Chun T'oh Whudujut, en Colombie-Britannique, en juin 2022.
Nowell Senior (à gauche) et Mikel Leclerc (à droite) devant la promenade accessible à tous. D’une longueur de 450 mètres, elle permet à tous ceux qui le désirent de découvrir la forêt. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

C’est également une source d’inspiration pour les générations à venir. Cela me donne de l’espoir pour l’avenir. Cela me permet d’espérer que les jeunes vont pouvoir modifier leur façon d’utiliser notre environnement, dit Mikel Leclerc sur un ton enthousiaste. 

Ce sentier permet à la population de se rapprocher de cette nature sauvage et d’en comprendre l’importance à l’échelle globale. Il représente aussi un héritage pour les résidents de cette communauté, fiers d’avoir réussi à protéger une partie de cette forêt ancienne, l’une des rares qui existent encore dans le monde.

NDLR : L’empreinte écologique de cet article a été évaluée à 0.52 tonne de CO2


Ce texte fait partie de Nature humaine, une série de contenus qui présente des acteurs de changements qui ont une influence positive sur l'environnement et leurs communautés en Colombie-Britannique.

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