•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Un homme sourit dans un centre d'entraînement de tennis
Radio-Canada / Amélie Caron

Incursion dans l’académie de tennis de Sam Aliassime, par où son fils Félix est passé.

Un texte de Antoine Deshaies Photographies par Amélie Caron

Sam Aliassime a toujours voulu trouver des solutions.

Quand son fils Félix Auger-Aliassime était enfant, il avait été convoqué par l’équipe du Québec pour une fin de semaine à Montréal.

Il avait assez d’essence pour le reconduire de Québec à Montréal, mais pas assez pour le voyage du retour. La carte de crédit était pleine, le compte de banque vide et les loyers de l’immeuble qu’il possédait n’étaient pas dus avant deux autres semaines.

Le paternel a appelé un ami à Montréal. Il lui a offert de donner un cours privé de deux heures à sa fille sur les terrains du parc Jarry pendant que Félix s’entraînait tout près. Avec les 100 $ gagnés, il a pu faire le plein et revenir à Québec.

Je sais ce que ça peut être comme difficulté en tant que parent de ne pas pouvoir donner à notre enfant ce qu’il lui faut pour réussir son rêve, raconte Sam Aliassime. Donc, pour moi, ça ne va pas arriver ici du tout. Tout le monde va jouer et ce n’est pas une question d’argent. On va aider les enfants d’abord.

Ici, c’est l’Académie Aliassime. Sam Aliassime a acheté l’entreprise de Jacques Hérisset, un monument du tennis à Québec, il y a quatre ans, une décennie après avoir commencé à y travailler comme entraîneur.

En additionnant les volets compétitifs et récréatifs, l’académie accueille près de 400 jeunes du Québec et de l’étranger. Ce nombre bondit à 700 lors des camps d’été.

Ali Ouldache, un préparateur physique, y travaillait déjà quand Aliassime est arrivé. Cet Algérien d’origine s’est rapidement lié d’amitié avec lui.

Il sourit. les bras croisés
Ali Ouldache, préparateur physique à l'Académie AliassimePhoto : Radio-Canada / Amélie Caron

C’était pas facile pour Sam quand il est arrivé à Québec, se rappelle-t-il en parlant avec vigueur. Il a voulu instaurer une mentalité africaine à l’académie, avec une ambiance familiale. Sam a du coeur et il pense à tout le monde.

Il est riche maintenant. Oui, il a l’argent de son fils, mais c’est dans la mentalité africaine. Mon fils est moi. Et moi, je suis mon fils. C’est différent d’ici. Tu dois connaître sa mentalité. Sam, n’essaie pas de le faire chier. Il déteste ça.

Sam Aliassime est un homme de conviction. Il tient à ses grands principes et à ses valeurs.

Il consulte, mais prend et assume les décisions. Il a presque renouvelé tout le personnel d’entraîneurs depuis son arrivée à la tête de l’académie. Il offre parfois gratuitement l’entraînement à des jeunes dont les parents n’ont pas les moyens.

Un don de Félix Auger-Aliassime a aussi permis de mettre sur pied un programme de détection et de développement du talent il y a quelques années. Aujourd’hui, trois joueurs issus de ce programme font partie de l’équipe du Québec.

Certains contrats de commandites de son fils, notamment avec Adidas, sont assortis de clauses qui aident financièrement l'académie.

Il écarte les bras avec sa raquette de tennis dans la main droite
Radio-Canada / Amélie Caron
Photo: Sam Aliassime  Crédit: Radio-Canada / Amélie Caron

« Je sais pour l’avoir vécu que c’est très cher le tennis. Je suis très sensible aux enfants qui n’ont pas les moyens. Félix me soutient et ça me rassure. Il n’y a pas de limite pour lui et moi pour aider les jeunes à réussir leur objectif. »

— Une citation de  Sam Aliassime

Il a eu des échos de certains parents qui n’apprécient pas devoir payer le plein prix, tandis que certains joueurs, moins fortunés, se faisaient offrir l’admission. Certains parents ont retiré leurs enfants de l’académie.

Aliassime n’a aucun regret.

Je suis libre de faire payer qui je veux et de donner à qui je veux, explique-t-il. Et qu’est-ce qui leur dit que c’est leur argent et que ce ne sont pas les profits réalisés par l’académie? Pour moi, c’est de l'égoïsme et cette jalousie nous tue.

Je travaille sur moi pour ne pas m’opposer à des gens qui ne pensent pas comme moi, parce que j’ai ce problème-là. Dans ma tête, il faut partager.

Malgré l’inflation galopante, il révèle ne pas avoir augmenté ses tarifs cette année et que ses entraîneurs n’ont pas reçu d’augmentations de salaire.

On ne veut pas qu’un parent soit forcé de couper dans le sport parce que c’est trop cher, dit Aliassime. On veut aider tout le monde. Si à la fin de l’année on dégage un profit, on va redonner un peu aux entraîneurs. J’ai sensibilisé les collègues à cette réalité. Il faut pas toujours penser à prendre. Il faut donner et vous recevrez.

Un homme avec une raquette et des balles de tennis se tient près du filet pour discuter avec deux jeunes joueuses
Photo: Sam Aliassime discute avec ses joueurs  Crédit: Radio-Canada / Amélie Caron

Plaisir et rigueur

Il est 13 h en ce vendredi ensoleillé de septembre. Un autobus scolaire jaune vient de déposer quelques joueurs du programme sports-études de l’académie. Rapidement, plusieurs jeunes entourent Sam Aliassime.

Il y a de l’effervescence parce qu’ils disputeront un tournoi amical, sous forme de Coupe Davis, une compétition par équipe. Des plus jeunes jouent avec des plus vieux, des gars contre des filles, question de renforcer l’esprit de partage et de famille.

Certains réclament déjà, en riant, un pain aux bananes à Sam Aliassime en guise de prix en cas d’éventuelle victoire.

Quelques instants plus tard, en pleine séance de photographie pour ce reportage, six jeunes se précipitent aux pieds d’Aliassime, à la manière de paparazzis, pour faire semblant de lui voler un portrait.

Un homme sourit entouré d'enfants près d'un terrain de tennis
Sam Aliassime entouré de jeunes de son académiePhoto : Radio-Canada / Amélie Caron

L’entraîneur, jusque-là un peu figé par la séance, éclate de rire. Lui, habituellement sérieux sur le terrain, savoure le moment et l’affection que lui montre les enfants.

« Il faut être rigoureux au bon endroit. Les enfants, ce n’est pas compliqué, il faut donner et vous recevrez. Ils savent qu’on peut déconner, quoi. Ils savent que, sur le terrain, je ne fais pas ça méchamment parce qu’ils font la part des choses. »

— Une citation de  Sam Aliassime

Sam Aliassime dégage une autorité naturelle à l’académie. En passant par la salle d’études aménagée pour faire l’école à distance, il demande à un jeune de se redresser sur sa chaise. Le jeune garçon obtempère.

Plus tard, il en semonce un autre qui a joué à un jeu vidéo plutôt que d’avoir étudié.

Pendant les entraînements, il se promène d’un terrain à l’autre, distribuant les encouragements et les conseils. Ici, il modifie la prise de raquette d’une joueuse, là, la frappe d’une autre.

La raquette est calme, répète doucement Aliassime pour demander plus de stabilité de la raquette avant le geste.

Sam désamorce ensuite une situation un peu tendue sur un terrain voisin entre un entraîneur et un jeune. Il filme même un exercice avec son téléphone pour ensuite montrer la séquence à la principale intéressée.

Un peu plus tôt, il avait fait éclater de rire une jeune de 10 ans en soulignant à gros traits qu’il serait préférable qu’elle ne replace pas ses cheveux en plein échange.

L’entraîneur vient à l’académie six et parfois même sept jours par semaine. Il ne compte pas les heures. Il arrive parfois avant 8 h et ne quitte les lieux qu’à l’heure du souper.

Gros plan d'un homme qui a l'air déterminé
Radio-Canada / Amélie Caron

« Je travaille tout le temps, et c’est quasiment une maladie. Je suis toujours au club. Quand je ne suis pas au club, je ne fais pas grand-chose. Qu’est-ce qui me rend le plus heureux, être à la maison à ne rien faire ou être ici? J’ai trouvé ma mission. »

— Une citation de  Sam Aliassime

Sam, c’est un passionné de tennis et il adore voir des jeunes s’entraîner, explique Stéphane Paquet, directeur du secteur récréatif et entraîneur au programme sports-études. Il va prendre le temps d’aller voir tous les jeunes, pas seulement ceux du volet compétitif. Il va s’occuper de tout le monde.

Ça fait 25 ans que je travaille ici. Et, depuis deux ans, on a encore plus de plaisir qu’avant, ajoute Paquet. On sent l’enthousiasme des jeunes et des parents. On travaille fort, mais c’est agréable. Sam est hyper respectueux et il nous gère un peu comme si on était des membres de sa famille. Il est à l’écoute quand on a des problèmes. C’est dans sa mentalité de penser que tout peut s’arranger.

Jacques Hérisset, qui a vendu son académie à Aliassime, vient encore faire son tour plusieurs fois par semaine. Il n’aurait pas accepté de céder son bébé à n’importe qui. Il voulait un successeur aussi passionné que lui.

Deux hommes sourient en se tenant le main
Sam Aliassime (à droite) avec Jacques HérrissetPhoto : Radio-Canada / Amélie Caron

Diriger une académie est de plus en plus difficile, car il faut être tenace et têtu. Les athlètes sont différents, les jeunes ont plus de distractions et il faut être plus ingénieux pour les garder motivés. Sam a trouvé des solutions, notamment avec les études à distance et les voyages, indique Hérisset.

« Sam a toujours été très exigeant, mais il est aussi très à l’écoute. Il a appris en travaillant à l’académie qu’il ne peut pas barouetter les gens. Il parle beaucoup avec son personnel et il est un peu plus flexible qu’avant. Il montre de l’ouverture, mais il sait aussi qu’il n’y a pas de raccourcis pour former des champions. »

— Une citation de  Jacques Hérisset, ancien directeur de l'académie

Aliassime, lui, demande encore conseil à Hérisset, 78 ans, véritable éminence grise de l’académie.

Quand j’ai acheté l’académie, je lui ai dit qu’il allait rester avec moi comme conseiller, précise-t-il. Parce que pour moi, en Afrique, on ne peut pas laisser tomber les vieux. Il aide énormément, il vient et il donne ses conseils. Parfois, il y a un peu de tension entre lui et moi parce qu'il a ses vieilles idées et il est parfois trop conservateur. On laisse passer, mais il y a un mélange d’idées et ça nous permet de bien avancer.

Les valeurs de l’académie sont claires. En se promenant entre les terrains, on peut lire sur les colonnes du complexe les mots : combativité, respect, plaisir, discipline, ambition, sourire, passion, engagement, concentration et rigueur.

Un homme sourit près d'affiches de son académie sur lesquelles on peut lire des mots qui représentent ses valeurs, comme le respect, le plaisir et la combativité
Photo: Sam Aliassime tient à ce que les valeurs de son académie soient respectées  Crédit: Radio-Canada / Amélie Caron

Une ambiance internationale

Si toutes les balles sont jaunes, les accents ont plusieurs teintes à l’académie qui embauche 10 entraîneurs à temps plein et 10 à temps partiel.

Il y a bien sûr Sam Aliassime, dont l’accent togolais s’est à peine adouci depuis son arrivée au Québec en 1998, juste après le verglas qui l’a d’ailleurs presque fait rester en Afrique.

Les entraîneurs viennent de France, d’Italie, du Chili, du Mexique, du Togo, du Cameroun et de Serbie. Certains joueurs viennent aussi de l’étranger et habitent, sous supervision, dans des logements achetés par Aliassime.

L’académie a des airs des Nations unies. En fait, on y voit des choses qu’on ne verrait même pas à l’ONU.

Sur l’un des terrains, Elena Bovina, une ancienne joueuse russe devenue entraîneuse pour Tennis Canada, dirige un jeune Ukrainien débarqué au Québec avant le déclenchement de la guerre.

Après leur séance, qu’il a observée à distance, Sam Aliassime leur offre une rétroaction.

Il faut que ce soit plus calme, c’était pas calme, fait remarquer l’entraîneur. Il y a eu trop d’erreurs et trop de paroles. Des fois, ça parle trop, il faut pas. Il faut être serein.

Il donne des consignes à deux jeunes joueurs de tennis sur le terrain
Sam Aliassime avec des jeunes de son académiePhoto : Radio-Canada / Amélie Caron

Si les entraîneurs viennent d’un peu partout, ils ont le dénominateur commun d’avoir joué du tennis de haut niveau pour mieux comprendre les joueurs. C’est la tendance au tennis professionnel.

Sam Aliassime est possiblement celui qui a atteint le moins bon niveau dans le groupe. Il recherche des entraîneurs humbles pour son projet.

« Quand un entraîneur pense qu’il sait tout, je ne l’embauche pas. Quand un entraîneur me vante son pedigree, ça ne passe pas. Je veux des entraîneurs qui travaillent bien ensemble. Si vous regardez l’entraîneur de Félix, Frédéric Fontang, je n’ai pas son niveau ni son parcours, mais il me pose des questions et on échange. »

— Une citation de  Sam Aliassime

On essaie de travailler en équipe, car chacun a sa propre expérience, explique l’entraîneur Pierre Guegan. On n’a pas un joueur à nous, on échange sur tous les joueurs et personne ne se vante de son parcours. On veut juste que le joueur devant nous avance. Le défi, c’est d’avancer tous ensemble et de trouver les solutions.

Photo en noir et blanc d'hommes qui discutent, assis à des bureaux
Sam Aliassime discute avec son équipe d'entraîneursPhoto : Radio-Canada / Amélie Caron

Bien sûr, l’académie espère former des joueurs professionnels comme Félix Auger-Aliassime ou Gabriel Diallo, qui a remporté le tournoi de Granby en août. Ce n’est toutefois pas une finalité.

« Je veux que les enfants qui sortent d’ici soient des champions de la vie, peu importe jusqu’où ils iront au tennis. Quand on organise des tournois ou des événements, on veut que les jeunes viennent nous aider. Ils reçoivent, alors ils doivent redonner. Si tu mets ça très jeune dans la tête de l’enfant, ça va rester. »

— Une citation de  Sam Aliassime

Sam Aliassime veut surtout que ses ouailles développent un esprit de rigueur. Il se rappelle un entraînement de course à pied avec une adolescente lors d’un voyage en Floride il y a quelques années.

La fille, elle a pété un câble et elle trouvait ça trop dur, mais je lui ai répondu d’arrêter de déconner sans quoi j’allais la retourner à Québec dans le premier avion, se rappelle-t-il. Elle devait comprendre qu’il faut travailler dur. Elle voulait être chirurgienne. Je lui ai dit : “Si tu es en train d’opérer quelqu’un et que le sang jaillit, tu vas laisser tomber et t’en aller? Non, faut rester là, on ne peut pas décrocher comme on veut.”

Je veux que les jeunes développent une bonne hygiène de vie et une rigueur dans leurs projets. Je veux qu’ils travaillent plus dur que les autres et qu’ils comprennent qu’ils ont besoin des autres, de leurs amis et de leur famille pour réussir. Il faut penser aux autres, parce que c’est en équipe qu’on peut plus facilement réaliser nos rêves.

Les voyages à l’étranger font partie intégrante du projet de Sam Aliassime. L’été dernier, un groupe a passé plusieurs semaines en France. Un autre, cet automne, a séjourné en République dominicaine.

À la fin du mois de septembre, l’entraîneuse Doroteja Eric rencontrait des parents de joueurs qui se préparaient pour trois semaines de tournois en Norvège. Les voyages préviennent la démotivation des jeunes.

Le plan présenté aux parents par la Serbe est clair, précis et réfléchi. Sam Aliassime appuie ses propos et met le voyage en contexte devant le groupe.

Ce n’est pas grave si les jeunes ne gagnent pas, on leur demande juste d’être sérieux et engagés, explique Aliassime. On a un plan à long terme et ici, c’est la maison de vos enfants. Soyez calme, on ne fait rien pour rien. Chaque enfant progresse à son rythme.

Après les trois tournois en Norvège, les athlètes resteront quelques jours de plus à Oslo pour que les enfants puissent visiter la ville.

Ce n’est pas vrai qu’on va juste jouer du tennis, c’est stupide si on ne visite pas parce qu’on est dans l’éducation. On a un plan global avec de la culture générale.

Il sourit, le genou surélevé sur un banc. On peut voir son reflet sur une vitre tout près
Photo: Sam Aliassime à son académie  Crédit: Radio-Canada / Amélie Caron

Des ambitions à l’étranger

Les succès de Félix Auger-Aliassime ont donné une visibilité et une valeur extraordinaire au nom Aliassime. L’entraîneur, devenu un homme d’affaires par la force des choses, veut que son académie fasse des petits.

Quand il voyage à l’étranger, Sam Aliassime observe, note et s’inspire. Il a vu un centre de minitennis intérieur à New York et aimerait en ouvrir un semblable à Montréal, où il mettrait aussi sur pied une autre académie comme celle de Québec.

Il pense ouvrir des centres au Mexique et en Afrique, au Maroc ou en Côte d’Ivoire.

Il voudrait également que l’académie à Québec prenne de l’ampleur, mais il se dit limité par le manque de collaboration des autorités municipales qui n’ont jamais, selon lui, levé un pouce pour l’aider, même si une grande académie contribuerait au rayonnement de la ville à l’international.

L’académie accueille déjà des joueurs étrangers juniors, mais aussi adultes, qui viennent passer une semaine ou deux à Québec.

Ça prend plus d’appui des villes si on veut avoir une académie à l’échelle internationale comme l’a fait Nice, en France, pour celle de Patrick Mouratoglou ou encore Bradenton, en Floride, pour celle de Nick Bollettieri, rachetée par le géant IMG. Ici, on est un peu coincé parce que ça prend de l’espace et des terrains.

On est surtout limité par les terrains extérieurs dans les parcs publics l’été, précise Aliassime. On est trop gros, on dérange. On a fait un camp à L’Ancienne-Lorette avec des joueurs qui parlaient toutes les langues. Quelqu’un est allé voir notre entraîneuse Dora pour lui dire : “T******* de c******, on se sent même plus chez nous, vous avez envahi nos terrains”. Quand je suis revenu de voyage, je suis allé voir le président avec les comptes de taxes de ma compagnie. Nos entraîneurs habitent ici, ils ont le droit de venir.

Sam Aliassime a lui-même été victime de racisme à quelques reprises dans sa région d’adoption. Il s’est déjà fait intercepter sans raison par la police au volant de sa voiture de luxe.

Plan de profil d'un homme avec un survêtement noir. Un autre homme le regarde derrière
Sam AliassimePhoto : Radio-Canada / Amélie Caron

Une autre fois, un voisin l’a insulté et menacé avec une roche. Ce n’est rien pour l’inquiéter, même s’il a averti la police par souci de protection des jeunes qui habitent dans ses appartements.

« La mère de mes enfants est blanche, ma copine est blanche, parfois j’oublie même que je suis Noir. Moi, je suis Québécois, je suis Canadien, je suis là quoi. Dans ma tête, le racisme n’existe pas, c’est juste une ignorance, un manque d’information et de culture. »

— Une citation de  Sam Aliassime

Il y a bien pire ailleurs, comme en Afrique du Sud, relativise l’entraîneur qui demeure profondément attaché à son continent d’origine. Aujourd’hui, des entraîneurs de partout en Afrique demandent conseil à Sam Aliassime.

Il croit que l’émergence de l’Afrique au tennis passera par l’union. Il aimerait donc créer un centre régional d’entraînement en Afrique de l’Ouest qui deviendrait le centre de convergence des meilleurs espoirs africains.

Intellectuellement, financièrement et sportivement, on est trop petits pour se diviser. Il faut faire quelque chose ensemble, ajoute-t-il. Tu ne peux pas commencer un peu partout, ce serait de l’énergie dispersée. Il faut centraliser d’abord.

Il espère former à Abidjan, en Côte d’Ivoire, des entraîneurs qui retourneront ensuite dans leur pays, au Sénégal, au Bénin ou encore au Togo, pour former des jeunes et découvrir les meilleurs talents.

Sur plusieurs années, on sera peut-être capable de trouver quelque chose comme trois joueurs qui vont être classés parmi les meilleurs juniors du monde.

En amont, il veut inviter des entraîneurs africains à séjourner à son académie au Québec. Une première, d’origine marocaine, est déjà arrivée et restera six mois.

Sam Aliassime entend aussi se rendre au Togo, avec Félix, en décembre pour voir les retombées du programme caritatif mis en place par Auger-Aliassime et PNB Paribas en 2020.

Depuis près de trois ans, le joueur québécois verse 5 $ par point remporté au programme EduChange de l’organisme non gouvernemental Care. PNB Parisbas, de son côté, triple la mise.

Au moment d’écrire ces lignes, c’est plus de 330 000 $ qui ont été versés à ce programme mis sur pied pour favoriser l’éducation des enfants.

Sam Aliassime veut d’ailleurs recentrer la mission de l’engagement de Félix vers le sport.

En Afrique, comme ici, le sport éloigne les enfants des vices, quoi. C’est mieux de mettre l’accent sur le sport. L’école, le gouvernement et l’UNESCO ont les moyens de le faire, mais ils n’ont jamais donné les moyens à un enfant d’aller faire son sport. L’idée, c’est d’être généreux, mais on va rediriger ce projet vers le sport.

Une homme devant un mur de pierre grises, les bras croisés
Photo: Sam Aliassime  Crédit: Radio-Canada / Amélie Caron

Le choc des idées avec Tennis Canada

Sam Aliassime dit les choses comme il les pense, parfois sans gants blancs. Il ne se gêne pas pour critiquer les intervenants du monde du tennis.

L’entraîneur, qui a uni ses efforts à ceux de la fédération nationale pour développer le jeu de son fils, n’est plus toujours sur la même longueur d’onde que Tennis Canada.

Pour ne pas se cacher les mots, eux ce sont des fonctionnaires, tandis que moi, je suis dans le privé, dans le business et dans le visionnement. Je suis payé et je gagne en fonction du travail que je fais et de mes résultats. Là-bas, c’est le contraire, ils sont là, peu importe ce qui se passe.

« Je pense qu’il va falloir que les choses changent, parce que dans le sport de haut niveau, on ne peut pas se permettre de payer les gens, peu importe le résultat. »

— Une citation de  Sam Aliassime

Bien sûr, Sam Aliassime ne vise pas les entraîneurs en place, dont Guillaume Marx, qui a longtemps travaillé avec Félix. Il parle plutôt de la lourdeur de l’organisation, de la structure de Tennis Canada et de son conservatisme.

Chacun son avis, mais si aujourd’hui Tennis Canada est reconnue dans le monde entier, c’est justement pour notre extrême réactivité et flexibilité, répond Guillaume Marx, chef de la performance à la fédération nationale. Ces dernières années, on a eu le taux de conversion de joueurs à haut niveau le plus élevé dans le monde. Et ça, on ne le fait pas avec une bande de fonctionnaires. Ça, c’est clair.

Bien que la fédération soit encensée par bien des intervenants depuis quelques années, Aliassime s’inquiète de l’avenir du sport au pays. Il cite la faible présence du Canada dans le top 100 du classement international junior.

Il y a quatre Canadiennes, dont la très prometteuse Victoria Mboko, et seulement deux Canadiens, le mieux classé étant Jaden Weekes au 44e rang.

C’est aussi une remarque que je lui ai faite en réunion, confie Guillaume Marx. On est inquiets pour la relève masculine, ce n’est pas un secret. Qu’est-ce qu’on fait maintenant? On a été affectés énormément par les restrictions liées à la COVID au Canada. On doit repartir la machine et on l’a fait avec un programme de transition pour des joueurs ciblés qui jouent notamment dans la NCAA.

Faut voir ce qui se passe dans notre système, pourquoi il ne marche pas, dit Aliassime. Ils sont en réflexion. Mais après, il faudra soumettre ça au comité qui n’est pas nécessairement dans le tennis. Il y a une telle lourdeur administrative.

Ils n’ont pas pu travailler pendant la pandémie de COVID, mais justement, pendant qu’on ne pouvait rien faire, c’était le moment d’innover. Pendant la COVID, j’ai travaillé plus dur qu’en temps normal et je développais mes idées. Quand les restrictions sont tombées, on a mis notre plan en action.

Je peux comprendre qu’une structure de quatre ou cinq personnes peut prendre des décisions plus facilement, répond Guillaume Marx. Oui, ça peut nous prendre plus de temps parce qu’on est une soixantaine de personnes, mais c’est normal pour bien faire les choses. Toutes nos décisions ont un impact sur les autres départements et pour le sport au pays en entier.

À la fin du mois de septembre, Marx et l’entraîneur Jocelyn Robichaud sont d’ailleurs allés visiter Aliassime à Québec. Sam Aliassime, selon ses mots, leur a dit des vérités qui sont difficiles à dire et à entendre, même s’il salue leur ouverture d’esprit.

Un homme discute avec un jeune joueur près d'un terrain de tennis
Radio-Canada / Amélie Caron
Photo: Sam Aliassime en discussion avec un jeune joueur  Crédit: Radio-Canada / Amélie Caron

« Je suis fou passionné de tennis. Et toutes les guerres que j’ai faites, c’est pour le sport et les enfants. Il faut faire attention. Les gens murmurent à gauche et à droite, mais les gens n’ont pas les couilles pour se le dire. Il faut se le dire qu’il y a un problème. »

— Une citation de  Sam Aliassime

Jocelyn Robichaud, le chef du développement des 15 ans et moins à Tennis Canada, défend la fédération et précise son rôle.

Tennis Canada veut aider les jeunes qui ont un potentiel international, donc on offre notre aide. Mais elle n’est pas obligatoire. Tout ce qu’on fait, c’est pour le bénéfice des joueurs. On invite les joueurs à s’entraîner avec nous et on essaie de collaborer avec les entraîneurs et les parents des joueurs. Ce sont eux qui ont le dernier mot.

Sans le demander ouvertement, Sam Aliassime aimerait que Tennis Canada reconnaisse monétairement ses efforts pour développer des joueurs de talent, comme Gabriel Diallo, un joueur de 20 ans qui a fait ses débuts en Coupe Davis en septembre.

Gabriel, il n’a rien payé ici parce qu’il n’avait pas les moyens, dit Aliassime. On a un autre jeune qui est rendu au centre national à Montréal et qui ne payait pas son programme ici. C’est aussi pour ça que la tension est assez élevée avec Tennis Canada en ce moment. Nous, on donne notre temps.

Aliassime aimerait aussi que la structure de développement soit plus patiente avec les jeunes athlètes, tous et toutes n’ont pas le talent ou la précocité de son fils, de Denis Shapovalov, de Bianca Andreescu ou encore de Leylah Annie Fernandez.

Il est aussi en désaccord avec le mode de rémunération des entraîneurs à Tennis Canada.

Je prends l’exemple de l’entraîneur de Félix, il met la main à la pâte. Il a un petit salaire de base, mais il gagne aussi de l’argent en fonction des résultats de son joueur. C’est la façon de faire pour tous les entraîneurs professionnels. Il n’y a pas un entraîneur de haut niveau qui a un salaire, peu importe le résultat du joueur. Ça ne marche pas sinon.

Sam Aliassime aimerait obtenir plus d’indépendance de Tennis Canada pour organiser davantage de tournois internationaux à Québec. En septembre, l’académie Aliassime a d’ailleurs organisé un tournoi junior. Elle aimerait maintenant tenir un tournoi de catégorie Challenger, comme à Granby.

Je n'aurais jamais pu travailler pour une fédération, parce que je suis quelqu'un qui est intense et qui veut créer des choses, précise l’entraîneur. Et je déteste la défaite. Je déteste que les choses chutent. Je m’attends à ce que les choses montent plutôt.

Sam est très proactif et très dynamique, il fait du bon boulot et il est super dédié pour ses athlètes, dit sans retenue Jocelyn Robichaud. Il organise des tournois rapidement et cible bien les besoins des jeunes.

Un enfant habillé en blanc parle avec un homme en noir
Photo: Sam Aliassime  Crédit: Radio-Canada / Amélie Caron

La roue qui tourne

Loin des débats philosophiques et des bras de fer en coulisses, Antoine Tardif, 11 ans, s’échine sous les yeux de son père, Marc-André, lui-même un ancien joueur de haut niveau formé à l’Académie Hérisset-Bordeleau.

Sur le terrain, fiston déborde de talent, d’ambition et d’émotion! Son caractère bouillant est perceptible, même lors de matchs d’entraînement. Il ne se gêne pas non plus pour tenter de négocier des privilèges avec Sam Aliassime. La chose fait sourire l’entraîneur.

Le père, qui a fait des tournois juniors à l’international, reconnaît que le calibre des jeunes aujourd’hui est supérieur à ce qu’il était dans son temps. Il salue le travail d’Aliassime et de son équipe.

Sam a le tour avec mon gars, confie Marc-André Tardif, fils de Marc, l’ancien joueur des Nordiques. Il me fait voir les choses d’un autre angle, même si j’ai passé ma vie sur un terrain de tennis.

Il a accompli de grandes choses avec mon fils et il croit beaucoup aux jeunes, ajoute-t-il. Il inculque de bonnes valeurs et s’occupe bien des enfants. Pour moi, Sam est un visionnaire.

Visionnaire. Le qualificatif, qui n’est pas employé à la légère, fait sourire Aliassime. Son travail est remarqué et apprécié.

Il tient sa raquette de tennis près de son visage
Radio-Canada / Amélie Caron

« Ce mot visionnaire, je ne voulais pas l’utiliser au début, mais de plus en plus, c'est ça qu’il faut être. Pour développer un joueur, il faut être visionnaire. Et quand on est visionnaire, on a un plan. »

— Une citation de  Sam Aliassime

Sam, c’est un entraîneur qui voit en 2028, affirme Ali Ouldache, le préparateur physique. Il va voir si le jeune va réussir à long terme et c’est ce qu’il veut. Il aimerait développer un joueur meilleur que son fils et sa formule est efficace.

À 49 ans, Sam Aliassime avoue qu’il commence à être un peu fatigué et que ses projets ne se limitent plus à la ville de Québec. D’ailleurs, il arrive à Félix Auger-Aliassime de demander à son père pourquoi il continue à travailler aussi fort, alors qu’il pourrait le suivre dans les tournois.

Il le fait pour ne pas laisser tomber les jeunes.

Je ne vais pas me vanter. Mais si je quittais la région de Québec, je pense que le tennis ici va chuter. Des fois, je viens travailler et je perds de l’argent, mais je crois au projet et ça me fait plaisir. Je mets tous les moyens pour donner la chance aux gens. Si un jour je veux céder mon académie, je devrai trouver quelqu’un qui pourra prendre la relève avant de bouger.

Il croit en son projet et aux multiples réussites des jeunes de son académie, au-delà des terrains. L’été dernier, il a fait poser une banderole dans l’entrée de l’académie pour souligner la réussite de trois anciens.

Celle de son fils Félix, de Gabriel Diallo qui étudie toujours à l’Université du Kentucky en parallèle de sa carrière professionnelle, et celle d’Elisabeth Desmarais, diplômée en finances à l’Université Marquette.

Au cours de ses quatre premières saisons universitaires, Desmarais a toujours été élue dans l’équipe d’étoiles de sa division de la NCAA.

J’ai toujours dit que chacun faisait son chemin, dit Sam Aliassime. Elle en a vécu et accompli des choses cette jeune femme. Et pour moi, la plus grosse fierté, c’est qu’elle ait pu obtenir son diplôme dans ce qu’elle veut. C’est quelque chose qui me rend très fier.

Aujourd’hui, Elisabeth est très heureuse, elle est en forme. Le bonheur est là, quoi.

Sam Aliassime commence à avoir du vécu. Un jour, il a croisé à Québec une femme à qui il avait enseigné le tennis il y a une quinzaine d’années à Montréal. Elle était enceinte.

Je lui ai dit que j’espère que ses enfants allaient jouer au tennis, donc je lui ai donné une petite raquette, raconte-t-il. Cet automne, son enfant est inscrit à l’académie. C’est super, on est rendu.

L’entraîneur raconte ses anecdotes dans son bureau dépouillé au club Avantage. Sur les murs couleur crème, deux photos, dont une de Félix, sont accrochées. Sur son bureau, un album photo installé à la verticale montre ses deux enfants, Félix et Malika, à un très jeune âge.

La décoration la plus intrigante n’est toutefois pas accrochée en évidence. Sur le plancher, appuyé sur le mur, un cadre protège un dessin de son visage en noir et blanc, le fruit du talent et du travail de la mère d’un joueur qui est passé par l’académie.

Un portrait en noir et blanc d'un homme, dans un cadre, par terre
Un portrait de Sam Aliassime dans son bureauPhoto : Radio-Canada / Antoine Deshaies

Elle le lui a offert pour le remercier pour ce qu’il avait fait pour son fils. Le geste, qui l’a profondément ému, valide sa démarche et ses efforts pour les jeunes.

J’ai toujours aimé donner du plaisir aux gens. Plus jeune, mon père avait un restaurant au Togo et je pense qu’il y a ce côté d’aimer donner du plaisir et de rendre les gens heureux qui est resté. Donner la passion du tennis aux gens, de leur faire vivre des émotions, c’est vraiment ça, quoi.

De la passion et de l’ambition.

Partager la page