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Des enfants devant un sac de déchets.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Envoyé spécial

Texte et photos : Jean-François Bélanger

L’odeur est forte et nauséabonde. Du genre qui vous prend à la gorge. À n’en pas douter, la décharge de Dandora dégage des effluves nocifs. C’est le plus gros dépotoir d’Afrique de l’Est. Les déchets ici s’étendent sur plus de 50 hectares et constituent une montagne en plein cœur de la capitale, Nairobi. Les poubelles forment un amas spongieux où les pieds s’enfoncent à chaque pas.

Deux enfants sur une montagne de détritus.
William (à gauche) et son ami cherchent du plastique.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Un piège toxique où s’affairent pourtant des centaines de personnes à la recherche de matières recyclables. Et parmi eux, beaucoup d’enfants comme Jeremiah Ngugi.

Il a 14 ans à peine, mais il est déjà un vétéran de la récup. Mince, le t-shirt troué, les mains et le visage couverts de poussière, il marche lentement, courbé vers l’avant, une poche de plastique à la main, glanant méthodiquement les rebuts qu’il pense pouvoir revendre. Je ramasse le plastique; surtout les assiettes, explique-t-il.

Un travail fastidieux qui l’occupe depuis 4 ans pour un salaire de misère : 5 cents le kilo de plastique, 20 kilos pour 1 $.

« C’est un travail très dur. On travaille du matin jusqu’au soir et, à la fin de la journée, on est très fatigué. »

— Une citation de  Jeremiah Ngugi, 14 ans

Benjamin Gayo, aussi, passe beaucoup de temps à Dandora. Bottes de caoutchouc aux pieds, il gravit chaque jour les amas de détritus pour partir à la rencontre des jeunes.

Benjamin Gayo parle à deux enfants.

Intervenant social, il tente de les aider. Dans un des chemins tracés par les bulldozers, il repère William Jablos Omundi, 10 ans à peine. La discussion s’engage et le gamin avoue rapidement en être à sa première journée.

Il dit avoir perdu l’argent que lui avait confié sa mère pour faire les courses, alors il est venu au dépotoir pour tenter de se refaire. Mais ce qui lui paraissait comme de l’argent facile s’avère plus ardu. Ce n’est pas facile de trouver assez d’assiettes de plastique, explique-t-il. Il faut travailler dur. Je n’en ai pas la force, mais je dois me pousser, je n’ai pas le choix.

Des rencontres chaque fois déchirantes pour Benjamin Gayo, qui ne peut rester insensible face au sort de ces gamins. Difficile pour lui de ne pas s’imaginer en chacun d’eux, car il est lui-même un ancien enfant de la décharge. Il en connaît chaque recoin. Il connaît aussi les dangers auxquels ils sont exposés. Vous pouvez voir ces montagnes de déchets, dit-il en montrant du doigt les sommets qui l'entourent. Elles peuvent facilement s’effondrer et ensevelir quelqu’un.

« Si vous mourez ici, il n’y aura aucune compensation. Personne ne fait rien. Les parents viennent récupérer le corps ou vont simplement le laisser sur place. C’est un endroit très dangereux. »

— Une citation de  Benjamin Gayo, intervenant social, Centre Boma Rescue

Il évoque aussi les gaz toxiques, les objets coupants ou tranchants tels des clous rouillés ou des éclats de verre qui menacent les pieds et les mains des enfants. D’autres périls sont moins visibles, plus insidieux, mais ils font des dommages à long terme. Benjamin les connaît bien. Il les a lui-même vécus. C’est vraiment traumatisant, avoue-t-il. Et, si j’en juge par mon expérience, ça laisse des traces quand on grandit. Ça continue de faire partie de vous.

Il convainc William et Jeremiah de le suivre au centre de jour situé en bordure du dépotoir. Les jeunes y sont accueillis librement. Ils peuvent s’y reposer, s’y divertir. À leur arrivée, les deux gamins y trouvent un groupe en train de jouer au soccer, alors que d’autres, penchés sur un jeu d’échecs, réfléchissent à leur prochain coup. Ce sont des habitués. L’objectif est de gagner leur confiance petit à petit; de les persuader qu’ils peuvent parler de leurs soucis sans crainte d’être jugés.

Tous habitent le bidonville; la plupart viennent de familles éclatées, souvent dysfonctionnelles. Le profil est souvent le même : des pères absents, des mères qui ont du mal à joindre les deux bouts… Le décrochage scolaire et la dérive vers la décharge ou la criminalité en sont des conséquences presque automatiques.

Benjamin discute longuement avec chacun d’eux. Il leur propose de l’aide pour s’attaquer au problème central : leur dépendance à la drogue. Outre le cannabis, omniprésent, le travailleur social déplore l’usage très répandu de substances hautement nocives.

Benjamin Gayo devant deux garçons.
Benjamin Gayo en discussion avec des enfants de la décharge.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

« Beaucoup de ces jeunes sniffent de la colle ou du carburant d’avion [...] Cela altère vraiment le développement mental de ces jeunes et a des conséquences très néfastes sur leur santé. »

— Une citation de  Benjamin Gayo, intervenant social, Centre Boma Rescue

Benjamin puise dans ses expériences personnelles pour tisser des liens avec les jeunes. L’objectif est de les prendre par la main. Leur montrer qu’une autre vie est possible s’ils s’en donnent les moyens. Seuls ou en groupe, les adolescents sont invités à parler de leurs espoirs, de leurs ambitions. Jeremiah montre du doigt les avions qui survolent le dépotoir et confie rêver de devenir pilote.

La première chose qu'on leur apprend est de rêver, puis de rêver encore, dit le père Maurizio Binaghi, directeur du programme de réhabilitation Napenda Kuishi. Oui, vous êtes peut-être nés dans un bidonville, mais il y a tout un univers autour de vous qui est aussi pour vous.

Portrait du père Maurizio Binaghi.
Père Maurizio BinaghiPhoto : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Le missionnaire italien s’adresse aux jeunes, mélangeant allègrement l’anglais et le swahili. Il leur parle de la force de la volonté. Le changement nécessite patience, engagement, discipline, détermination. Un programme calqué sur celui des alcooliques anonymes. Le défi : convaincre les jeunes de passer à l’étape suivante, soit une cure de désintoxication et une formation professionnelle.

Chaque année, une trentaine de jeunes se retrouvent ainsi en retraite fermée pendant de nombreux mois pour mettre un terme à leur dépendance, avant d’intégrer l’école fondée par l’ONG. Plomberie, mécanique, électricité, menuiserie ou maçonnerie. Une formation express d’un an à peine. Passeport vers une nouvelle vie. Les apprentis semblent tous plus motivés les uns que les autres.

C’est une des choses que je leur répète toujours, comme un mantra, dit le père Maurizio, qui évacue d’emblée tout sentiment de pitié. La pauvreté n’est pas une excuse. C’est une occasion. Vous avez le choix. Vous pouvez vous apitoyer sur votre sort, ou bien vous pouvez puiser dedans pour travailler plus fort que les autres; vous dédier davantage et prouver au monde qu’un enfant du bidonville peut réussir comme électricien, démarrer son entreprise ou même aller à l’université.

Bryan Mutunga évoque avec honte son passé de jeune criminel, parfois violent. Mais son visage s’illumine dès qu’il est questionné sur sa formation qui vise à faire de lui un électricien. Cela me passionne, dit-il, ajoutant être fasciné par l’électricité depuis son tout jeune âge. Je ne veux pas retomber dans la drogue. Je veux juste apprendre un métier et aider les gens.

Pour s’assurer qu’ils ne retombent pas dans leurs vieux travers, les jeunes doivent s’engager à ne pas retourner vivre dans leur ancien milieu, tout comme leurs familles qui font partie intégrante du processus. Le programme a mené à beaucoup de réconciliations.

Passant d’une classe à l’autre, le père Maurizio taquine les jeunes, plaisante avec eux. La complicité entre le maître et les élèves est évidente. Le missionnaire les considère un peu comme ses enfants. Ils sont sa plus grande fierté. Des brebis égarées ramenées dans le droit chemin.

« Chaque année, au moment de la remise des diplômes à notre école, je suis au bord des larmes. Parce que je me souviens d’eux portant un sac lourd, fumant de la marijuana et venant à notre centre tout sales. Et d’avoir fait partie de leur transformation est un merveilleux privilège. »

— Une citation de  Père Maurizio Binaghi, directeur, programme de réhabilitation Napenda Kuishi

En trois ans, le centre a déjà formé ainsi une centaine de jeunes. Ce qui n’est, certes, qu’une goutte d’eau face à l’ampleur du problème du travail des enfants au Kenya qui concerne, selon les statistiques officielles, 1,3 million de jeunes. Un défi intimement relié à celui de la pauvreté qui affecte au Kenya 18 millions de personnes, qui vivent avec moins de 2 $ par jour.

Mais peu importe pour Benjamin Gayo, l’ancien enfant de la décharge devenu psychologue.

Chaque enfant rescapé est à ses yeux une revanche sur le destin.

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