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Un champ découpé en parcelles de culture.
Radio-Canada / Jean-François Bélanger
Envoyé spécial

Texte et photos : Jean-François Bélanger

C’est un paysage à première vue idyllique. Des coteaux verdoyants à perte de vue. Une succession de parcelles de terre carrées recouvertes d’un tapis de feuilles couleur émeraude. Depuis 1984, Henry Korir y passe ses journées, penché sur ses précieux plants de thé, un énorme panier d’osier sur le dos.

Un producteur cueille des feuilles de thé.
Le producteur de thé Henry Korir devra se contenter d'une récolte réduite.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Une culture habituellement synonyme de prospérité. Sur les hauts plateaux de Kericho, le thé fait vivre des milliers de petits producteurs. Depuis près de quatre décennies, la petite exploitation de Henry Korir fournissait ainsi du travail à une demi-douzaine de cueilleurs. Mais aujourd’hui, plus rien ne va.

Le vieil homme montre du doigt une section de sa plantation, entièrement desséchée, où les arbustes ont été déracinés. Je cultive la terre depuis 1984 et je n’ai jamais vu une telle situation, explique-t-il. Ça a commencé graduellement il y a 10 ans et je pensais que ça se réglerait tout seul, mais ça a empiré. Maintenant, je n’ai plus aucune production à vendre à l’usine.

Au grand dam de Henry, un passager clandestin s’est introduit dans sa plantation.

Un insecte ravageur appelé helopeltis qui mange tous les bourgeons et qui a totalement ruiné sa production. Henry récoltait auparavant 1000 kilos de thé par mois; il peine aujourd’hui à en cueillir 22 kg.

Un doigt pointe un insecte.
L'helopeltis, un insecte qui peut détruire les feuilles du théier.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

« Les parasites ont tout dévasté. Il n’y a plus rien à en tirer. Je vais devoir tout couper et recommencer. »

— Une citation de  Henry Korir, producteur de thé

L’homme est désemparé et se sent totalement démuni face à l’ampleur de la calamité, sans aucune aide des autorités. Faute de connaissances et de ressources suffisantes, il n’ose avoir recours aux pesticides. Ses voisins, producteurs comme lui, ne sont d’aucune aide. La plupart n’osent même plus lui rendre visite, de peur d’être contaminés à leur tour. Alors, Henry songe à convertir sa production; se tourner, par exemple, vers la culture du maïs.

De fait, l'helopeltis est un adversaire redoutable. Il se reproduit 200 fois chaque mois, alors il peut s’étendre très vite, selon Evelyn Cheramgoi, entomologiste à l’Institut de recherche sur le thé. Elle précise que son apparition dans la région, relativement récente, s’est faite progressivement au cours des cinq dernières années : Le thé pousse en altitude, où les températures sont généralement plus basses. Mais l’accroissement des températures a favorisé l’apparition de ces insectes.

« C’est un insecte très inquiétant, très dévastateur pour une plantation de thé. Quand un paysan voit cet insecte, cela signifie qu’il n’aura pas de récolte. »

— Une citation de  Dre Evelyn Cheramgoi, entomologiste, Institut de recherche sur le thé

Personne n’est à l’abri. Paul Misik l’a appris à ses dépens. Cet enseignant à la retraite comptait sur sa plantation de thé pour assurer une source constante de revenu pour ses vieux jours. L’apparition de parasites dans ses arbustes l’oblige à revoir ses plans. Il se sent complètement démoralisé. Avant, je produisais 45 000 kg par an, explique-t-il. Cette année, je vais peut-être produire 25 000 kg. Alors, vous voyez la tendance. Et vous comprenez pourquoi je suis inquiet.

Portrait de Paul Misik.

Les insectes ravageurs constituent la principale source d’inquiétude du cultivateur. Mais ce n’est pas la seule. Depuis quelques années, dame Nature lui joue des tours. Les saisons des pluies, habituellement régulières et prévisibles, ne correspondent plus aujourd’hui à aucun schéma connu.

Les précipitations se font longtemps désirer avant de tomber d’un seul coup en abondance; créant un surplus soudain d’eau que le sol est incapable d’absorber. Le paysan a creusé des canaux, érigé des petits remblais dans ses champs pour tenter de freiner et de canaliser l’eau de ruissellement. Mais il s’interroge sur les perspectives à moyen et à long terme.

« Le climat est imprévisible. À Kericho, on n’avait jamais eu de sécheresse. C’est un mystère. Il y a quelque chose qui cloche quelque part. »

— Une citation de  Paul Misik, producteur de thé
Un homme remet un sac de thé à un autre travailleur.
Des sacs de thé sont montés sur une remorque pour être transportés au séchoir.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Une impression confirmée par les données météo depuis 60 ans : le Kenya est en première ligne des changements climatiques.

Patricia Nying'uro, spécialiste du climat au service météo du Kenya, le répète depuis des années sur toutes les tribunes. On le voit déjà se produire sous nos yeux, assure-t-elle. Les tendances en ce qui concerne les températures et les cycles de précipitations indiquent clairement des changements. Dans certaines régions du Kenya, on observe une hausse de température de 2 degrés.

Et la météorologue confirme le lien entre les deux calamités que vivent actuellement les producteurs de thé : La hausse des températures favorise l’apparition de parasites qu’on ne voyait pas avant en raison des températures plus basses.

« Il est clair qu’à terme, l’industrie du thé et les producteurs, surtout dans les Highlands et la vallée du Rift, vont être affectés par les changements de température. »

— Une citation de  Patricia Nying'uro, météorologue principale, spécialiste du climat au service météo du Kenya
Tas de feuilles de thé.
Feuilles de thé noir.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Et ces petits producteurs, Nickson Nyongesa Okumu les connaît très bien. Il est responsable des relations avec les fournisseurs à l’usine de thé de Tegat, à Kericho. À ce titre, il leur rend parfois visite sur le terrain et les rencontre fréquemment lorsqu’ils viennent vendre leur production.

Son constat est sans appel : l’impact des changements climatiques se fait déjà sentir. La question du climat affecte les quantités et la qualité de la production. En ce qui concerne la quantité, elle a déjà décliné de 30 %.

Dans le petit entrepôt où les producteurs apportent leur récolte hebdomadaire afin qu’elle soit évaluée et pesée, il inspecte les feuilles qui lui sont présentées. Il explique que pour s’assurer de la meilleure qualité possible, instruction est donnée aux producteurs de ne récolter qu’un bourgeon et les deux petites feuilles qui l’entourent. Mais ces tendres pousses sont aussi celles que préfèrent les insectes. Ils s'y attaquent donc en priorité.

Résultat, les paysans ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Et l’usine ne tourne plus à plein régime. Le gestionnaire, vêtu d’un sarrau blanc, désigne de la main l’entrepôt : Ce hangar était toujours plein avant. À ce rythme, il n’y aura bientôt plus d’argent à faire avec le thé.

« Cette région a été affectée massivement. C’est terrible. Nous approchons de la zone rouge, très dangereuse. »

— Une citation de  Nickson Nyongesa Okumu, coordonnateur terrain, usine de thé Tegat, Kericho
Un homme passe les feuilles entre ses doigts.
Les feuilles de thé sont triées.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

L’usine de Tegat en est la parfaite illustration. Vaste, mais vétuste et poussiéreuse, elle semble crier aux visiteurs que ses beaux jours sont derrière elle. Les lignes de production sont à peine mécanisées. C’est à la main que sont étendues les feuilles sur les séchoirs. Et l’air chaud nécessaire au processus est produit à l’aide de bois brûlé, ce qui contribue aussi au changement climatique.

De toute évidence, pour survivre, l’industrie du thé au Kenya devra s’adapter en profondeur. De nouvelles variétés, plus résistantes à la chaleur et aux parasites, sont par exemple en cours de développement.

Mais Paul Misik, lui, ne croit pas avoir le luxe d’attendre. De plus en plus certain que le thé seul ne lui apportera pas la retraite paisible tant espérée, il songe à diversifier sa production.

Des théiers vus du ciel.
Des sections entières de plantations de thé ont dû être arrachées pour faire place à d’autres cultures.Photo : Radio-Canada / Jean-François Bélanger

Sur le flanc est de sa maison, il a laissé un champ en jachère et il prévoit bientôt de s’acheter des vaches laitières. Et, comme beaucoup ici, il se désole de ce qui lui paraît une injustice climatique.

Car si les Africains ne produisent que 4 % des gaz à effet de serre, ils sont les principales victimes de leurs impacts.

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