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La porte chromée d'un réfrigérateur de morgue.
Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Texte : Christiane Latortue Photographies : Olivia Laperrière-Roy

Une bâtisse grise et froide le long du boulevard Wilfrid-Hamel, à Québec. Un édifice vitré rue Parthenais, à Montréal. Deux endroits anodins à première vue. Pourtant, personne ne souhaite s'y rendre : ce sont les deux morgues gérées par le Bureau du coroner.

Il y a cependant des personnes qui s’y retrouvent chaque jour par choix. Nous avons rencontré deux employées dévouées, passionnées même, qui ont fait le choix inusité de travailler à la morgue... pour sauver des vies.

L’histoire récente de la province a été marquée par plusieurs drames : la tragédie des Éboulements, la tuerie de la grande mosquée de Québec, les attaques de l'Halloween dans le Vieux-Québec, les meurtres des petites Carpentier et combien d'autres encore. Chaque fois, les corps des victimes se retrouvent à la morgue pour fins d'enquête. Ce sont les transporteurs qui les y emmènent, puis les préposés se mettent au travail.

Il y a plusieurs années, l'identification d'un proche se faisait presque systématiquement dans les morgues de Québec et de Montréal. C'était la procédure. Aujourd’hui, de 7 à 8 % seulement des cas de morts survenues dans la province se retrouvent entre ces murs et requièrent une investigation. L'identification sur les lieux de l'accident ou à l'hôpital est désormais privilégiée.

Le Bureau du coroner a accepté de nous ouvrir les portes de ces endroits à la fois mystérieux et méconnus du grand public, à des lieues du caractère macabre présenté dans les films et dans les séries télévisées.

En pénétrant à l’intérieur de la morgue de Montréal, située au sous-sol du quartier général de la Sûreté du Québec, le premier sentiment qui nous habite est un grand respect pour les défunts qui ont laissé tant de proches dans le deuil.

Il y règne, c'est vrai, un silence et un calme qui nous portent à chuchoter comme pour ne pas déranger ceux qui y reposent. Dans ce décor aseptisé, un éclairage aux néons prédomine.

Ici, ce sont en grande majorité des femmes qui arpentent les corridors et qui accompagnent les défunts. Vérification faite auprès du Bureau du coroner, elles composent 80 % du personnel des morgues.

Quatre fioles de laboratoire sont déposées sur une table d'examen. À l'arrière-plan, on aperçoit une personne debout.
Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy
Photo: Quatre fioles de laboratoire sont déposées sur une table d'examen. À l'arrière-plan, on aperçoit une personne debout.  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Fascinées par la médecine légale

Les préposées à la morgue que nous avons rencontrées ont en commun d’être solides, chaleureuses, et de posséder une belle joie de vivre. Ces techniciennes sont motivées par une même passion : comprendre l'être humain et, surtout, d’éviter d’autres décès accidentels. Ces aidantes sont également dotées du sens de l’empathie, du dévouement et du sang-froid exigés par leur métier.

Chez plusieurs personnes, ce boulot soulève une certaine curiosité, voire une certaine répulsion. Ce n’est pas le cas de Sophie Tremblay, 43 ans, préposée à la morgue de Québec depuis 10 ans et demi, qui rêvait depuis qu'ellle était toute petite de devenir médecin légiste ou pathologiste judiciaire.

Sophie Tremblay montre un sac mortuaire devant les réfrigérateurs de la morgue.
Sophie Tremblay dans la salle de réception des corps et des examens externes à la morgue de QuébecPhoto : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

J'aurais aimé ça, mais je n'avais pas les notes pour me diriger en médecine. Puis, dans ce temps-là, il n'y avait pas d'émissions comme CSI, alors la profession de technicien en scènes de crime, qui m'aurait elle aussi intéressée, je ne la connaissais pas, rappelle cette mère de famille originaire de Matagami, dans le nord du Québec.

Après avoir décroché un DEC en sciences pures, Sophie s’est donc dirigée en microbiologie à l’Université Laval. Un an et demi plus tard, le cœur n’y était déjà plus. Elle a décidé de retourner au cégep, mais pour y faire une technique en laboratoire médical cette fois-ci.

J'ai travaillé un peu dans mon domaine. J'ai eu mes trois enfants. J'ai décidé de rester maman à la maison un certain temps, puis, par la suite, j'ai vu l'annonce de préposée à la morgue au Bureau du coroner. C'est quelque chose qui m'a interpellée. Mon ancien rêve d'être pathologiste judiciaire resurgissait. J'ai posé ma candidature, j'ai eu le poste, relate-t-elle.

Gabrièle est debout au milieu d'une salle de la morgue de Montréal. À gauche et à droite se trouvent les portes des réfrigérateurs pour les corps.
Gabrièle Dostie-Levasseur dans une des salles où on conserve les corps à la morgue de MontréalPhoto : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Malgré ses 25 ans, Gabrièle Dostie-Levasseur, préposée à la morgue de Montréal depuis un an et demi, possède tout un bagage dans le milieu mortuaire. Après avoir complété un DEC en soins infirmiers, elle a décroché un baccalauréat en criminologie, suivi d’une technique en thanatologie.

Il y a eu une offre pour un poste d'étudiant au Bureau du coroner. Ils l'ont envoyée aux étudiants du cours de thanatologie. J'ai posé ma candidature, j'ai eu l'emploi étudiant puis, ensuite, j'ai fait valoir mes acquis. Maintenant, j'ai un poste permanent au Bureau du coroner, raconte cette jeune femme qui, pendant son parcours, a également été transporteuse de dépouilles.

Difficile à croire pour le commun des mortels, mais Gabrièle n’en démord pas : elle fait un travail de rêve. Quand elle a commencé sa technique en thanatologie, elle a passé des heures et des heures sur Google à la recherche du meilleur moyen d’entrer au Bureau du coroner, jusqu’à ce que l’offre tant attendue soit publiée.

Gabrièle Dostie-Levasseur est en train d'ouvrir une porte de réfrigérateur.
L’installation d'une dépouille dans un réfrigérateur ou dans un congélateur est faite dans le plus grand des respects.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

J'ai envoyé mon CV si rapidement qu'un des supérieurs du Bureau du coroner m'a dit : "C'est toi qui l'as envoyé en premier. Tu as été la plus rapide." Ça ne faisait même pas 10 minutes qu'ils avaient publié l'offre d'emploi! se rappelle cette jeune femme au look rockabilly avec ses lunettes rétro et ses tatouages.

Sa fascination pour la mort laisse perplexes bien des gens autour d’elle, mais Gabrièle y voit pourtant quelque chose de tout à fait naturel.

Juste de m'en aller en thanatologie, c'était surprenant pour mon entourage. [...] Il y en a qui pensent que c'est lugubre comme travail, que c'est épeurant. Il y a beaucoup de gens qui ne pourraient pas se voir en contact avec un défunt. C'est le cycle de la vie. C'est dommage qu’il y ait un tabou dans notre société autour de la mort. Je pense que c'est un travail essentiel, estime Gabrièle.

Photo: La fermeture éclair d'un sac blanc destiné à accueillir un corps est entrouverte.  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Préparer les corps

La morgue de Québec peut recevoir 12 dépouilles dans ses réfrigérateurs et trois dans le congélateur. Elle est ouverte 365 jours par année de 7 h à 21 h. En dehors de ces heures, c'est à celle de Montréal, qui fonctionne 24 heures sur 24, de prendre le relais. Beaucoup plus grande que celle de Québec, la morgue de Montréal peut accueillir 138 corps et couvre toute la province.

C’est au garage de la morgue de Montréal que se font la réception et le départ des dépouilles.

À Québec, les transporteurs se présentent à une tente blanche extérieure installée sur un terrain situé à proximité du cimetière Saint-Charles. Une porte de garage s'ouvre et c'est là qu'ils entrent avec la civière, d'où ils se rendent jusqu'à une pièce prévue pour les examens externes, explique Sophie.

Nos transporteurs nous amènent les corps ou viennent chercher les corps pour les familles. C'est ici qu'on va faire la fouille pour les effets personnels, peser et mesurer les corps, indique-t-elle.

Une porte d'accès destinée à la réception des corps sous un abri Tempo blanc.
L'entrée principale du garage de la morgue de QuébecPhoto : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Contrairement au cliché cinématographique, les corps reçus dans les sacs blancs avec fermeture éclair n’arrivent pas à la morgue nus et bien nettoyés. Si une personne est morte dans un accident de motoneige à -30 degrés Celsius, elle portera toujours son habit de neige, ses bas, ses bottes, ses gants, sa tuque, etc. C'est un des aspects du travail des préposés de dévêtir et de préparer les corps pour les expertises.

On fait l'inventaire des vêtements et des objets personnels qui accompagnent le défunt ou la défunte. On le fait en présence du transporteur. Les biens personnels sont déposés dans une enveloppe bien scellée. Tout le monde est protégé. Les objets du défunt seront remis à la famille par la suite, poursuit Sophie.

La préposée travaille de concert avec le médecin examinateur, qui va procéder à l’examen externe du corps.

On va noter les cicatrices, les tatouages, les bleus, les marques. [Les médecins examinateurs] vont noter la couleur de la peau. Est-elle normale? Quand une personne décède, il va y avoir une rigidité cadavérique qui va s'installer, raconte Sophie.

On attache ensuite une étiquette à l’orteil de la dépouille et on en dépose une autre sur le plateau où elle reposera. En prenant ces précautions, on s’assure d’éviter les erreurs sur la personne.

Selon l’état de décomposition du corps au moment de la réception, il est ensuite placé au réfrigérateur ou au congélateur après avoir été déposé sur un plateau, comme on le fait à Québec, ou bien sur un chariot double à roulettes, comme à Montréal.

« Il peut y avoir la présence d'insectes ou des signes de putréfaction. Il y a les odeurs, aussi. En le gardant au frigo, ça se dégrade plus rapidement. Mais en le mettant au congélateur, qui est à -9 degrés, ça permet vraiment de ralentir le processus et d'éviter les mauvaises odeurs. »

— Une citation de  Sophie Tremblay

D'ailleurs, Sophie Tremblay nous rassure : en général, l'odeur des dépouilles n'est pas très perceptible. Et dans les cas de corps en décomposition, les préposés ont des équipements de protection appropriés.

Photo: On aperçoit une roue de table d'examen à travers un trou de poignée.  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Un service utile

Recevoir un corps est un privilège pour une préposée, estime Sophie, car il se trouve au tout début du processus qui, quelques mois plus tard, va mener à un rapport du coroner qui comprendra des recommandations. C’est ce sentiment d’être vraiment utile qui permet aux préposées de rester dans ce domaine où elles côtoient la mort au quotidien.

Je me dis que si nous, on ne fait pas la réception du corps, si on ne fait pas l'inventaire, la pesée, la mesure, et si on n'aide pas les médecins examinateurs lors de certains examens externes, eh bien, il y a une partie de la chaîne d'investigation qui manque. On fait vraiment partie de toute une équipe, poursuit-elle.

Les données alors recueillies contribueront à répondre aux cinq questions qui guident le travail du coroner, à savoir : 1) qui est décédé? 2) quand cette personne est-elle décédée? 3) à quel endroit? 4) de quelle(s) cause(s)? 5) et dans quelles circonstances?

Sophie Tremblay déballe une trousse de prélèvements médico-légale.
À la morgue de Québec, Sophie Tremblay nous montre les outils et les contenants utilisés pour faire des prélèvements sur les dépouilles.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Pour élucider le mystère, le coroner fera appel à plusieurs intervenants, dont les services d’urgence ainsi que des experts du monde médical. Le coroner lui-même n’est pas spécialiste dans tous les domaines. Ce n’est que lorsqu’il a recueilli toute l’information pertinente auprès de ces différentes instances qu’il peut rédiger son rapport et, ultimement, formuler ses recommandations.

Mais là ne s'arrête pas la contribution des préposées aux morgues, qui ont également à interagir avec les familles des défunts. C’est là que leur grande empathie entre en ligne de compte.

Ça nous arrive d'avoir des appels de la famille. On travaille dans une relation aidante. On ressort un petit peu avec de la gratification par rapport à ce qu'on fait. On fait des gestes significatifs dans la vie de ces gens-là, car ils sont à passer à travers une épreuve dure. Il n'y a pas de mots pour décrire ce qu'ils traversent, alors c'est sentir qu'on fait une différence dans la vie des gens, croit Gabrièle.

Photo: Gabrièle Dostie-Levasseur est debout dans un couloir blanc. Sourire aux lèvres, elle regarde sa collègue.  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Faire la coupure

Les préposés sont avant tout des êtres humains et certaines journées peuvent parfois être plus difficiles que d'autres.

« Il y a des cas qui viennent nous chercher. Dans mon cas, le suicide chez les gens âgés, c'est quelque chose qui me touche beaucoup. Je vois un peu mes grands-parents quand je vois des gens âgés. C'est difficile. »

— Une citation de  Gabrièle Dostie-Levasseur

Sa collègue de Québec, Sophie Tremblay, admet trouver particulièrement troublante la réception de corps d’enfants.

Ça nous touche énormément, surtout quand on est parents. Tout ça, ça vient nous chercher un peu plus. Mais je pense qu'il n'y a pas de cas pire ou moins pire qu'un autre. C'est une famille qui vit un deuil, qui vit la perte d'un proche, note-t-elle.

Le côté tragique de tous ces décès finit parfois par peser lourd sur les préposées. Comment ne pas rapporter ces drames à la maison?

Il va y avoir des événements qui vont plus me chambouler, c'est certain. Quand tu fais ce travail-là, c'est 40 heures par semaine et c'est juste [...] des suicides, des meurtres. C'est juste des morts tristes. C’est un peu triste à dire, mais des fois, on garde une certaine distance avec l'événement pour se protéger, confie Gabrièle Dostie-Levasseur.

Gros plan sur les mains et les bras tatoués de Gabrièle. Ses mains sont posées sur sa cuisse.
Gabrièle est bien consciente de ce que vivent les familles. Elle doit malgré tout garder une certaine distance pour se protéger.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Et il y a les grandes catastrophes, les grandes tragédies, qui fauchent plusieurs vies en même temps. Ces jours-là restent marqués au fer rouge dans l’esprit des employés à la morgue.

Je pense souvent au préposé qui est présent cette journée-là, qui reçoit le premier appel qui dit : "Il se passe quelque chose de gros.” La mosquée de Québec ou les Éboulements, peu importe le gros drame, ça peut être un crash d'avion, ça peut être n'importe quoi. Mais dès qu'il y a quelque chose qui implique deux ou trois personnes en même temps, comme un drame familial, ça vient nous chercher toujours un peu plus, affirme Sophie.

Travailler à la morgue, ce n’est pas un emploi de tout repos. Chaque jour a son lot de surprises. Il faut s’assurer de bien gérer le stress occasionné par la découverte d’un corps mutilé, par exemple. Parfois, ce sont des morceaux de corps, des membres, des ossements, qui vont peut-être permettre d'élucider une disparition.

Certains cas et certaines images sont plus difficiles à oublier. Et l’entourage n’est pas toujours ouvert à l'idée d'entendre ces histoires au dénouement tragique. Heureusement, les préposées à la morgue peuvent, dans les moments les plus durs, compter sur la solidarité entre confrères et consœurs.

Des coloriages découpés sont collés sur la porte des casiers.
Quel contraste avec les salles où on conserve les corps! Ici, dans le vestiaire des préposées, les couleurs sont joyeuses.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Ça aide déjà d'avoir un collègue qui comprend ce qu'on vit. On peut échanger sur la peine qu'on vient de vivre. Parler avec ces gens-là, ça fait du bien. Ce n'est pas toujours facile de le faire à la maison. C'est possible que notre partenaire ne comprenne pas ce qu'on vit. Ça peut être trop pour notre famille aussi. Moi, j'ai deux chiens. Ça m'aide beaucoup, on dirait, la zoothérapie, affirme Gabrièle.

Quant à Sophie Tremblay, sa soupape se trouve dans les intrigues des romans de Patrick Senécal ou alors dans les mouvements répétitifs du tricot.

Il faut trouver son petit quelque chose qui va faire en sorte que le trop-plein va pouvoir s'évacuer, que ce soit le sport, écouter sa série télévisée préférée, lire un livre. Moi, j'écoute de la musique, je lis Les Contes interdits. Ça reste dans le même domaine, mais comme c'est de la fiction, j'ai l'impression de sortir quand même de mon univers quotidien, explique-t-elle.

Un portrait de Sophie Tremblay, souriante. Elle a les cheveux blancs et longs et porte des lunettes.
Sophie est debout près des réfrigérateurs de la morgue de Québec. Ils sont presque toujours occupés, ce qui fait en sorte que des dépouilles seront transférées à la morgue de Montréal, qui compte 138 places.Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Chose certaine, il faut avoir une certaine tolérance aux scénarios d’horreur lorsqu’on travaille dans une morgue sans fenêtres située au sous-sol d’un édifice. Particulièrement de nuit, lorsque n’importe quel bruit peut déclencher une frayeur. Mais est-ce vraiment si épeurant?

Sophie et Gabrièle confirment qu'elles se font souvent poser cette question, même par les transporteurs qui apportent des corps le soir. La réponse est toute simple : non. Un mort est mort, que ce soit le jour ou le soir.

Surtout, ces deux femmes ne perdent jamais de vue l’essentiel de leur mission : prévenir le plus de morts accidentelles possible. En effet, c’est grâce à tous ces décès et au travail du Bureau du Coroner que la vie peut, dans le meilleur des cas, triompher.

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