•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Un homme au clair de lune dans la pénombre qui met ses mains à sa bouche pour faire un cri.
Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Texte et photos : Marie-Laure Josselin

Chaque année, les tensions augmentent entre non-Autochtones et Autochtones lors de la période de chasse à l’orignal. D’un côté, ceux qui ont payé pour une semaine de chasse, de l’autre, ceux dont les droits ancestraux sont reconnus par la Constitution… un cocktail qui peut s’avérer explosif. La clé? Plus de sensibilisation.

Menaces en forêt

C’était un beau samedi de fin septembre. Yamil Quitich avait décidé d’emmener sa femme et leurs deux enfants, Héloïk, 4 ans, et Jake-Konen, 6 mois, se promener dans le Nitaskinan, le territoire ancestral atikamekw. Ils étaient suivis par son cousin et sa petite famille.

On voulait montrer la nature, ramasser de la médecine, montrer les animaux, raconte l’Atikamekw de 25 ans.

Un paysage d'automne avec plusieurs couleurs et un lac.
L'automne est propice aux sorties sur le territoire, surtout pendant les semaines culturelles où les Atikamekw montrent aux enfants des gestes transmis de génération en génération.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Pendant leur balade sur un chemin dans le territoire ancestral de Manawan, l’une des communautés atikamekw, un homme s’arrête et leur demande ce qu’ils font là.

Il nous dit que c’est interdit de se promener sur ce territoire, spécialement pour les Autochtones. Vous allez devoir quitter les lieux. J’ai juste dit OK, poursuit l'Atikamekw encore ébranlé.

Quelques dizaines de mètres plus loin, deux autres hommes arrivent en pick-up et sortent. Le monsieur avec un dossard orange s’est mis en colère parce qu’on se promenait. Pourtant, dans la nature, c’est un endroit libre, personne ne peut nous empêcher de nous promener dans le bois. Je n’ai pas aimé ce qu’il nous a dit, poursuit Yamil Quitich.

Un couple avec deux enfants, dont un bébé.
Andréa Ambroise-Petiquay en compagnie de Yamil Quitich et de leurs deux enfants. L'événement a marqué toute la famille.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le chasseur non autochtone leur intime alors de ne plus revenir, affirme que l’endroit est privé et que la pourvoirie Mekoos aurait acheté 17 000 hectares spécialement pour ses clients. Puis les menaces arrivent.

C’est la dernière fois que je te vois icitte. Parce que la prochaine fois, tes tires [pneus] sont à terre. On se comprend? La prochaine fois, tes tires sont à terre. Décâlisse! invective l’homme en pointant d’un doigt menaçant Yamil Quitich, qui reste calme malgré la tension qui s'installe. Il hoche la tête et part.

La fin de l’attaque verbale a été filmée par Andréa Ambroise-Petiquay, 23 ans, la femme de Yamil. Espaces autochtones a d'ailleurs pu consulter la séquence. J’étais choquée, surprise, dit Andréa. Je ne pensais pas que ça allait se passer comme ça. Je pensais qu’il allait nous demander gentiment de partir de sa zone de chasse, il n’y avait pas de pancartes disant qu’il y avait des chasseurs.

Andréa a eu peur, très peur. Mais elle a décidé de filmer.

Pourquoi? Parce que dans ma tête, je me disais que personne n’allait nous croire si on s’en allait dénoncer donc je me suis dit : il faut que je filme. J’aurai dû le faire dès le début. Il faut absolument qu’il y ait une preuve pour qu’on nous croie.

Un panneau où il est écrit : chasseurs à l'affût 1982-2035. Quelqu'un a ajouté : famille Ottawa, jamais cédé.
Dans un chemin, des chasseurs ont mis un barrage avec une corde et un panneau indiquant leur présence jusqu'en 2035. Ce qui provoque la consternation d'Atikamekw et même de propriétaires de pourvoiries. Une famille autochtone a précisé que le territoire n'avait jamais été cédé.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Des incidents, des altercations de la sorte sont légion et augmentent chaque automne lorsque la chasse sportive pour les non-Autochtones coïncide avec les semaines culturelles des Autochtones. Pendant une à deux semaines, les Atikamekw partent dans le territoire pour montrer aux enfants les gestes ancestraux pendant que les chasseurs allochtones arrivent pour essayer d'abattre un orignal.

Andréa Ambroise-Petiquay pense que celui qui a menacé sa famille était un peu jaloux, car il a mentionné combien ça lui coûtait d'aller à la chasse, alors que nous autres, on ne paie rien.

Il faut dire que les chasseurs peuvent débourser de 1500 $ à 4000 $ pour une semaine de chasse à l’orignal dans les pourvoiries. Sur Internet, nombre de ces entreprises promettent des territoires exclusifs.

Carte des pourvoiries à droits exclusifs

Le réseau des pourvoiries du Québec comprend deux types d’entreprises :

  • celles qui ont l’exclusivité de l’exploitation de la faune sur un territoire donné, en vertu d’un bail de droits exclusifs de chasse, pêche, piégeage signé avec le ministre.
  • celles qui n’ont pas ce genre d’exclusivité. Leurs clients chassent et pêchent sur le territoire du domaine de l’État (public libre) ou sur des terres privées.

Source : MFFP

Ce sont deux clients de la pourvoirie Mekoos qui ont menacé la famille de Yamil et Andréa. Lorsque le propriétaire, Sébastien Dumoulin, l’a appris, il les a expulsés. Ils ne pourront plus venir chasser chez lui.

Au bout du fil, il répète : Ce n’est pas acceptable. Cela ne se fait pas. Ces gens mettent du trouble, je n’en veux pas dans ma pourvoirie.

« On est rendu en 2022, on ne joue plus aux gros bras, c’est une question de respect pour tout le monde. On peut vivre ensemble. »

— Une citation de  Sébastien Dumoulin, propriétaire de pourvoirie

Mais il comprend la réaction de ses clients : Étant donné que les chasseurs paient, que c’est un territoire exclusif, que la chasse à l'orignal est sacrée, ils travaillent toute l’année pour leur chasse à l’orignal, les chasseurs peuvent être choqués de voir quelqu’un d’autre que leur groupe, c’est sûr qu’il peut y avoir des frustrations.

Il dit expliquer à ses clients que les Autochtones ont le droit de se promener sur le territoire de la pourvoirie. Territoire exclusif, c’est pour les Québécois. Les Autochtones font ce qu’ils veulent, ce sont leurs droits ancestraux! précise le pourvoyeur.

Un panache en ombre sur un toit.
Repartir avec un panache d'orignal est très convoité par les chasseurs, qui n'hésitent pas alors à protéger ce qu'ils considèrent comme leur territoire pendant la saison de chasse sportive.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les droits ancestraux et le territoire

À la Fédération des pourvoiries du Québec, le directeur général, Dominic Dugré, dit faire de la sensibilisation, distribuer des infolettres et essayer d’informer sur les droits liés à la chasse, y compris ceux des Autochtones.

« Le plus gros facteur, c’est l’absence de clarté dans le droit. C’est un sujet sensible quand même. Où s’arrête le droit de l’un, où commence celui de l’autre? »

— Une citation de  Dominic Dugré, directeur général de la Fédération des pourvoiries du Québec

Les règles sont pourtant relativement simples au Québec : un chasseur ne peut pas chasser n’importe quoi, n’importe où, ni n’importe quand. Le Québec est divisé en zones géographiques avec leurs règles sur le type de chasse, le nombre de prises, les périodes de chasse…

Un homme tient un panneau sur lequel est écrit : Territoire occupé par des familles autochtones durant la période de chasse-pêche, faire preuve de courtoisie. Merci.
Le conseil des Atikamekw de Wemotaci a distribué des pancartes à mettre sur le territoire afin de rappeler les droits ancestraux et la présence de familles autochtones pendant la chasse à l'orignal.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Toutefois, les peuples autochtones peuvent exercer leur droit de récolter des animaux sauvages à des fins de subsistance (c’est-à-dire pour s’alimenter et pratiquer des activités traditionnelles) dans leur territoire traditionnel ou dans celui d’une autre Première Nation. Le droit de récolte à des fins de subsistance est protégé par la Constitution canadienne.

Sauf que ça joue dur en période de chasse. En 2014, une enquête de Radio-Canada parlait de guerre entre non-Autochtones pour s’approprier les meilleurs territoires. En 2018, le ministère de la Faune appelait les chasseurs à les partager.

« Certains chasseurs s’expriment plus que d’autres. Et envers les Atikamekw, les Autochtones, c’est peut-être un peu plus facile de faire des commentaires ou des menaces, mais je me console en me disant que même parmi eux, les chasseurs non autochtones se menacent! »

— Une citation de  Constant Awashish, grand chef de la Nation Atikamekw

On est presque habitués, c’est frustrant, poursuit Constant Awashish.

Une tête d'orignal accrochée sur un toit.
Les Atikamekw indiquent aller chasser l'orignal seulement quand la viande commence à manquer à la maison. Ici, un orignal tué par un membre de la communauté de Manawan.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

En effet, chaque année, dans le Nitaskinan de Wemotaci, Manawan et Opitciwan, des incidents verbaux, des menaces et des altercations sont rapportés.

Depuis le passage d’Espaces autochtones sur le territoire, plusieurs Atikamekw ont fait part de nouveaux incidents liés à la chasse à l’orignal et au partage du territoire. Mais bien peu portent plainte à la police comme l’ont fait Yamil et Andréa.

Il y a quelques jours dans le territoire de Wemotaci, un allochtone nous a carrément dit de partir de là où il chassait, explique Wesley Petiquay.

Une perdrix tenue par la tête par quelqu'un.
Wesley Petiquay se promenait et cherchait du petit gibier avec sa famille.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

L’Atikamekw se promenait avec sa femme et trois enfants de 5, 11 et 12 ans, et cherchait aussi des perdrix. S’apercevant qu’il y avait des chasseurs non autochtones, Wesley Petiquay affirme avoir voulu faire demi-tour pour ne pas les déranger, mais qu’un homme se serait énervé et leur aurait dit : Ça fait 30 ans qu’on chasse icitte!.

Le ton est monté, Wesley Petiquay a répondu : Et nous, des milliers d’années!

Il n’était pas content de nous voir. On est partis tout de suite. J’étais surpris de le voir dans cet état, il aurait pu nous le demander poliment et calmement. Surtout devant les enfants!

Wesley Petiquay, qui est guide de chasse aussi pour les non-Autochtones, précise, comme de nombreux Atikamekw, que tous n’ont pas cette attitude. Pourtant, il n’est pas à court d’exemples de menaces et d’armes pointées en sa direction. J’en vis quasi tous les jours, des tensions, lâche-t-il.

Des enfants jouent dehors.
Des enfants jouent sur le territoire où la famille d'André Ambroise passe les semaines culturelles dans la forêt, près de Wemotaci.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Des altercations traumatisantes

Des tensions qui peuvent marquer les petits comme les grands. Héloïk, le fils de 4 ans de Yamil et d'Andréa, ne veut plus suivre ni son grand-père ni son père quand ils partent sur le territoire, il réclame de rentrer à la maison.

André Ambroise a essayé de l’emmener dans le bois avec les autres petits-enfants, à l’arrière du chalet où il s’est installé avec sa famille dans la forêt, près du kilomètre 89, entre Wemotaci et la Tuque. Tous les petits se sont précipités entre les arbres, marchant sur la mousse. Tous sauf un, qui est resté figé à l’orée de la forêt : Héloïk.

Ça l’a tellement marqué, calique. Le jeune, il a tout entendu quand le gars était en maudit. C’est ce qui me fait le plus de peine. Il l’a complètement traumatisé, s’emporte André Ambroise.

Un bébé dans les bras d'un aîné.
André Ambroise lève le petit Jake-Konen, le frère d'Héloïk, après la sieste. Cet Atikamekw veut transmettre à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants toutes ses connaissances.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Claude-Éric Petiquay reste encore très marqué et nerveux à l’évocation d’un geste posé il y a 18 ans.

Pour arrondir ses fins de mois, cet Atikamekw de Wemotaci cueille des bleuets et les vend. En 2004, la saison avait été tardive, se remémore-t-il. Le jour tombait, il ramassait ses affaires, à genoux, quand il a senti une pointe de flèche dans son cou.

Un homme regarde la caméra, dehors la nuit.
Claude-Éric Petiquay est un amoureux et un connaisseur du territoire, mais lorsque vient la période de chasse à l'orignal, il préfère ne pas s'aventurer très loin de son chalet, encore marqué par ce qui lui est arrivé.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le monsieur me touchait avec son arbalète. Il était fâché, car ça a l’air que quelqu’un a essayé de trafiquer son quatre-roues, mais ce n’était pas nous. Nous, on a passé la journée à ramasser 300 livres de bleuets, c’est beaucoup d’ouvrage. Il m’a menacé, précise Claude-Éric Petiquay.

« Il a pogné comme une rage au volant, car il n’arrivait pas à chasser aucune bête. Les gens deviennent frustrés à chaque fois qu’on va les croiser dans la forêt. Ils vont dire que nous, on a le droit à l’année et eux n’ont que 10 jours! »

— Une citation de  Claude-Éric Petiquay

Depuis, il est moins téméraire en forêt, et ne sort plus vraiment chasser ou s’enfoncer dans la forêt, pour ne pas gêner pendant la chasse sportive.

Des barrages et des hommes

Nombreux sont ceux, comme Wesley Petiquay, à penser que ça s’en vient plus rough, que ça devient pas mal pire, indique Claude-Éric Petiquay. La raison, selon lui, est la plus grande facilité à pénétrer dans la forêt. Il y a plus de chemins qu’auparavant. Quand j’étais jeune, avec mes grands-parents, c’était rare de voir des Québécois en forêt.

Des panneaux de pourvoiries à un croisement.
À une intersection, en plein Nitaskinan, territoire ancestral atikamekw. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

En 2021-2022, jamais autant de permis de chasse à l’orignal n’ont été vendus au Québec : près de 180 000. Ce sont 52 000 permis de plus qu’en 1982.

La chasse à l’orignal a toujours été populaire et, depuis la crise sanitaire, il y a beaucoup de nouveaux adeptes, confirme le directeur général de la Fédération des pourvoiries du Québec, Dominic Dugré.

Du côté d’Opitciwan, le chef Jean-Claude Mequish constate beaucoup de chemins barrés par des chasseurs et même une hausse du nombre de chasseurs allochtones sur le Nitaskinan. Selon lui, l’interdiction de chasser l’orignal dans la réserve faunique La Vérendrye ainsi que la suspension de la chasse sportive dans la zone 17 ont des répercussions sur son secteur.

Plus de chasseurs viennent peut-être pour utiliser notre territoire, dit-il.

Mais nombre de chasseurs essaient aussi de s’approprier le territoire en y bloquant les accès.

Un homme enlève des troncs d'arbres qui bloquent un chemin.
Simon Petiquay déblaie le chemin qui a été bloqué par des troncs d'arbres.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Des tranchées dans le Nitaskinan

Le pick-up monte lentement puis s’arrête. Des branches et des troncs d’arbres sont sur la route. Simon Petiquay descend et les attrape les uns après les autres pour les tasser sur le côté du chemin.

Comme tu peux le voir, des personnes malfaisantes ont essayé de barrer l’accès du chemin. Des arbres ont été abattus manuellement avec des scies mécaniques. Il y a en a une dizaine, lance l’Atikamekw.

Avec ses deux fils, ils ont décidé d’ouvrir le chemin qui leur permet d’aller à la chasse, pas très loin de leur camp, dans le secteur Ferguson, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de La Tuque.

Un homme porte ses mains à sa bouche pour appeler l'orignal.
Même si Simon Petiquay n'avait pas vu de chasseur, il a aperçu un orignal en haut d'une colline. Il grimpe et fait un call (un appel). Dans sa perspective, il dit n'avoir pas de limite ni de barrière. « Tout ce que je vois, c’est la nature, et que je sois capable de mettre un pied dessus », dit-il. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les histoires d’accrochage en forêt, Simon Petiquay et sa femme Molly Chilton en ont beaucoup à raconter. Simon Petiquay ne le cache pas. Il en est déjà venu aux coups de pied et aux claques. Je le fais pour mes enfants et petits-enfants. Pour qu’il nous respectent plus. Ça prend toujours quelqu’un qui se tient debout. Bien du monde ne connaît pas nos droits!.

Les panneaux signalant la présence de chasseurs se succèdent à chaque fourche, parfois accompagnés de mots plus agressifs, parfois avec des dates ou des chemins barrés.

Pourtant, selon la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune, il est interdit de s’approprier un territoire pour chasser sur une zone d’exploitation contrôlée (ZEC) ou sur toute autre terre publique.

De plus, on ne peut intimider, menacer ou empêcher l’accès d’un chasseur aux lieux de chasse auxquels il a légalement accès. La loi ne prévoit toutefois pas de dispositions spécifiques à l’affichage.

Un homme conduit et parle à sa radio
Seule la communauté de Manawan a des techniciens de la faune, comme Casimir Boivin. Mais leur travail ne consiste pas – pas encore en tout cas – à sensibiliser les chasseurs allochtones sur le bon partage du territoire.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

À des centaines de kilomètres de Simon Petiquay, la radio CB de Casimir Boivin grésille. Son collègue, Charlie, l’appelle pour lui signaler de nouveaux barrages. Casimir Boivin est technicien de la faune pour le Conseil des Atikamekw de Manawan et il patrouille le Nitaskinan pour faire des prélèvements dentaires d’orignaux abattus par des membres de la communauté afin de les déclarer au ministère.

Ces conflits durent depuis que je suis en couche-culotte, lance-t-il. Peut-être qu’un jour, ça va changer. Le véhicule entre dans un chemin secondaire.

Un homme se baisse pour prendre des photos devant des roches.
Casimir Boivin prend en photo le barrage qui a été érigé par ce qu'il pense être des chasseurs. Dans toutes les fourches aux alentours, tout est bloqué. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Quand ce sont des rubans, on laisse, mais quand c’est ça… Devant lui, un fossé a été creusé, la terre remontée en butte et huit grosses roches ont été déposées pour bloquer l’accès au chemin, pour pas qu’on y aille quand on fait la chasse.

Il prend des photos et les coordonnées GPS pour transmettre ces informations aux agents de la faune du ministère. Ça devient quand même assez urgent que les allochtones sachent qu’on est là, et qu’on peut cohabiter dans le territoire.

Ils devraient être conscients qu’on veut chasser le jour aussi, après ça ils chialent si on chasse le soir, ils disent qu’on dérange. Mais eux aussi dérangent, poursuit-il.

Des tentes éclairées la nuit.
Des tentes prospecteurs ont été montées pour accueillir la famille et les amis sur le territoire d'André Ambroise, car les semaines culturelles se vivent en forêt et en collectivité.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La chasse de nuit

Une grande majorité d’Atikamekw l’avouent : ils chassent surtout la nuit. Pour ne pas déranger les non-Autochtones, on le sait, qu’ils ont une ou deux semaines dans l’année, disent-ils. Parce qu’ils ont peur aussi, peur d’une balle perdue.

Je n’ai pas le choix d’aller dans la nuit pour te laisser la chance d’y aller dans le jour, résume Simon Petiquay.

« Mais il y a une affaire que je suis sûr et certain que les Québécois ne comprennent pas : ce n’est pas parce qu’on y va la nuit qu’on a plus de chance de tuer les orignaux. [...] Mon garçon y va depuis 10 nuits d’affilée et il n’en a pas vu. Moi, six nuits. »

— Une citation de  Simon Petiquay
Un spot de lumière la nuit dirigé vers la forêt.
Si avant, le clair de lune servait à voir la nuit, désormais les Atikamekw utilisent des spots de lumière pour essayer de voir des orignaux dans la pénombre.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

L'arrêt de la Cour suprême R. c. Morris, rendu en 2006, confirme le droit de chasser la nuit pour les communautés qui peuvent démontrer qu'il s'agit d'une pratique traditionnelle.

Si chasser la nuit a toujours fait partie de la tradition, la méthode a évolué.

Quand j’étais jeune, on partait en canot, on remontait la rivière et on se rapprochait pour appeler et chasser l’orignal. J’ai vu mes grands-parents et mes parents faire ça. Au clair de lune, tu vois parfaitement, se remémore André Ambroise. Maintenant, les Autochtones utilisent des spots et des autos.

Une famille dans une cuisine de chalet.
Avant de partir chasser la nuit, un bon repas s'impose. Tous espèrent qu'un orignal sera tué ce soir, car cela fait plusieurs jours qu'ils chassent en vain. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Selon André Ambroise, soutenu par de nombreux Atikamekw, la pratique se fait surtout pour une question de sécurité pour eux et pour respecter la chasse des non-Autochtones la journée. Mais cela en braque certains, qui évoquent même du braconnage. André Ambroise ne décolère pas.

« On ne peut pas braconner quand on est dans notre territoire. On ne l’a jamais vendu ni cédé. Y’en a des pourvoyeurs qui disent : ils viennent fouiller dans mon gagne-pain, mais on ne fait pas d’argent avec ça. Cette viande, c’est pour la subsistance. À la gang qu’on est, on n’en laisse pas! »

— Une citation de  André Ambroise
Une tente de camouflage pour la chasse dans la nature.
Une cache d'un chasseur non autochtone qui est sur un chemin depuis plusieurs jours.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Plusieurs Atikamekw témoignent s’être fait attaquer verbalement pour avoir tué un orignal ou pour avoir été dans une zone qu’un chasseur allochtone considérait comme la sienne.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) indique qu’en cinq ans, quatre plaintes ont été officiellement formulées liées à la chasse dans le secteur de Manawan. Trois provenaient d’allochtones avec comme motif : intimidation de la part d’Atikamekw leur demandant de quitter le territoire ancestral et obstruction d’activités de chasse. Une provenait d’Atikamekw de Manawan en lien avec la nuisance au droit de chasse.

Leur terrain de chasse, c’est aussi le nôtre donc c’est sûr que ça peut apporter certains inconvénients, mais on attend, on essaie de cohabiter, d’être raisonnables, relativise le grand chef Awashish.

Le partage et la sensibilisation

Depuis 20 ans, la cohabitation est justement le choix fait par la famille d’André Ambroise, qui a mis en place un système : un groupe différent de chasseurs entre sur le territoire chaque semaine.

Trois hommes debout discutent avec un homme assis.
Les trois chasseurs de Granby repartent bredouilles pour la première fois en des années de chasse sur le territoire d'André Ambroise. Avant de partir, ils viennent le saluer. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Ce matin, Patrice, Martin Graveline et Christian Janvier de Granby arrivent au camp les bras chargés. Ils viennent donner le reste de leur épicerie à la famille.

Nous autres, on est chanceux. Dans d’autres endroits, ça joue à la guerre, mais nous, on ne vit pas ça, lance l’un des hommes qui évoque la guerre entre chasseurs allochtones.

Ils n’ont pas de tensions non plus avec les Atikamekw. On a une très bonne entente, c’est super le fun et ils protègent le territoire, précise Martin Graveline.

L'homme en est convaincu : Ça prend de l’enseignement des chasseurs, surtout quand tu as une communauté proche, c’est sûr que tu rencontres plein d’Atikamekw.

Selon lui, les chasseurs non autochtones sont rarement au courant des droits des Autochtones et forcément, quand un gars paye 2000 piasses pour sa semaine et voit passer un Atikamekw avec un collet et sa carabine, ça se peut que l’agressivité arrive et qu’il y ait un conflit. Ce n’est pas juste Atikamekw, n’importe qui, renchérit son collègue Patrice.

L'importance de sensibiliser

À Manawan, on essaie de créer un comité mixte avec les utilisateurs du territoire. Un code de conduite pour les chasseurs atikamekw a aussi été élaboré. Les avancées sont timides, mais l’intérêt est là.

Le pourvoyeur Sébastien Dumoulin aimerait bien discuter avec la communauté. J’ai droit à juste une semaine de chasse pour mes clients. Est-ce qu’on peut dire de chasser ailleurs, avant, après? On pourrait trouver une solution, car ce n’est le fun pour personne.

En attendant, il a déjà prévu d’envoyer une lettre à ses clients pour l’année 2023 où il rappellera les droits ancestraux des Autochtones. Les gens vont être avertis et ça va être plus facile d’éviter toutes ces confrontations.

Un homme tient un panache d'orignal. La tête est accrochée sur le toit d'une auto.
Casimir Boivin souhaite vraiment qu'il y ait plus de sensibilisation sur le bon usage du territoire et les droits de chacun, surtout lors de la période de chasse sportive pour l'orignal.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Mais pour éviter les confrontations, encore faut-il que tous se parlent et se comprennent.

Arrêt à un point d’entrée d’une ZEC. Le technicien de la faune Casimir Boivin pose quelques questions. La femme à l’accueil ne semble pas très à l’aise et dit ne pas informer les chasseurs sur les droits ancestraux des Autochtones. Elle avoue ne pas les connaître, faisant un geste de la main comme si c’était une très longue réglementation.

Loi constitutionnelle de 1982

Confirmation des droits existants des peuples autochtones

35 (1) Les droits existants – ancestraux ou issus de traités – des peuples autochtones du Canada sont reconnus et confirmés.

Comme elle a dit, on ne connaît pas vraiment… leur affaire, leurs droits ancestraux et tout ça. Casimir Boivin rit jaune. Pourtant, c’est indiqué dans le site gouvernemental qu’on a tous nos droits sur le territoire! Là, je me dis que ce serait encore le fun qu’on fasse de la sensibilisation dans les pourvoiries, les ZEC.

Un papier avec l'inscription : l'orignal a été abattu par un Autochtone.
Les techniciens de la faune de Manawan font des prélèvements dentaires des orignaux chassés par les membres de la communauté pour les envoyer au ministère de la Faune afin de faire le recensement.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Un point que rejoint Dominic Dugré de la Fédération des pourvoiries du Québec. Quand on veut cohabiter, coexister de manière harmonieuse, il faut être à l’écoute. D’un côté comme de l’autre, c’est un travail constant. C’est une éducation.

Dominic Dugré a l’impression que la situation a évolué, qu’on n’est plus il y a 20 ans où les interactions étaient sérieuses.

Sur le terrain, les Atikamekw font clairement un autre constat.

« Ça va être un long travail, un long travail… en parler, faire de la sensibilisation. »

— Une citation de  Casimir Boivin
Un paysage de territoire avec un lac au petit matin avec le reflet des arbres sur l'eau.

Partager la page