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Une image de Vladimir Poutine sur un écran géant devant une mer de drapeaux russes.
Getty Images / ALEXANDER NEMENOV

À plusieurs reprises depuis le début de la guerre en Ukraine, le président russe Vladimir Poutine a menacé d’utiliser l’arme nucléaire pour défendre son pays.

Dès le début de l’invasion de l'Ukraine, en février, Vladimir Poutine a mentionné des conséquences que vous n'avez encore jamais connues contre quiconque tente de nous faire obstacle et, plus encore, de menacer notre pays, notre peuple.

En septembre dernier, à la suite d’une série de défaites militaires, il s'est dit prêt à utiliser tous les moyens dans son arsenal face à l'Occident, qu'il a accusé de vouloir détruire la Russie. Ce n'est pas du bluff, a-t-il assuré.

La doctrine militaire russe prévoit la possibilité de recourir à des frappes nucléaires en cas d'agression contre la Fédération de Russie par l'utilisation d'armes conventionnelles lorsque l'existence même de l'État est en danger ou en cas d’attaque contre des sites gouvernementaux ou militaires critiques de la Fédération de Russie, dont la perturbation compromettrait les actions de réaction des forces nucléaires.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, a confirmé qu’une attaque contre un des territoires ukrainiens récemment annexés serait considérée comme une attaque contre la Russie.

Un porte-missiles Iskander défile sur la place Rouge.
Le système de missiles Iskander, déployé en Ukraine, peut être employé avec des charges conventionnelles, mais également avec des têtes nucléaires.Photo : Getty Images / KIRILL KUDRYAVTSEV

Poutine envisage-t-il vraiment d’utiliser des armes nucléaires?

La menace d’utiliser des armes nucléaires est toujours à prendre au sérieux, soutient Alyssa Demus, chercheuse associée à la RAND Corporation, un laboratoire d'idées américain. Qu'elle soit crédible ou pas, il faut toujours s'y préparer.

D’un point de vue rationnel, une frappe nucléaire ne serait pas utile militairement aux Russes, puisqu’elle risquerait d’entraîner une escalade, selon Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris. Mais cela n’exclut pas que le président russe décide d’aller de l’avant.

« À partir du moment où ça n'a pas de sens ni militairement ni politiquement, c'est vraiment très difficile d'anticiper dans quelles conditions ça pourrait se produire. »

— Une citation de  Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique

Est-ce que Vladimir Poutine brandit cette menace pour essayer de dissuader les Occidentaux d’intervenir en Ukraine ou est-ce qu'il pourrait vraiment se servir de son arsenal nucléaire?

Les deux options ne sont pas exclusives, remarque Benoît Pelopidas, professeur à Sciences Po (CERI) et fondateur du programme d'étude des savoirs nucléaires, premier programme de recherche sur le nucléaire en France, indépendant et transparent sur ses sources de financement.

Le jeu de la dissuasion suppose d'avoir les capacités de mener une frappe en riposte, mais il suppose aussi de rendre crédible notre détermination à le faire, observe-t-il.

Le problème, c’est que l'établissement de cette crédibilité, plutôt que de mener l’adversaire à être plus prudent, peut le pousser dans une surenchère guerrière.

On a des cas historiques où, face à la certitude qu'une défaite humiliante est imminente, l'autre va se mettre en colère et passer à l'escalade, indique M. Pelopidas.

« En plus d'avoir la doctrine, les Russes ont évidemment la capacité matérielle d'utiliser ces armes. »

— Une citation de  Benoît Pelopidas, auteur de Repenser les choix nucléaires

Qui plus est, ajoute-t-il, on ne peut perdre de vue la possibilité d'escalade par erreur de perception, par accident et par défaillance technique.

Quelle sorte d’arme pourraient-ils utiliser?

Les Russes pourraient avoir recours à des armes nucléaires tactiques, c’est-à-dire des armes conçues pour être employées sur un champ de bataille dans des situations de combat.

Bien qu'elles soient beaucoup moins puissantes que les armes nucléaires stratégiques, elles sont néanmoins très destructrices et peuvent causer des explosions de 10 à 100 millions de fois plus puissantes que des armes conventionnelles.

Elles peuvent être larguées par des bombes ou propulsées par des missiles de courte ou moyenne portée. Selon le Bulletin of the Atomic Scientists, une revue scientifique spécialisée, les Russes possèdent environ 2000 de ces armes. Ils pourraient les employer avec un système à double capacité, comme l’Iskander qui peut accueillir des charges conventionnelles ou nucléaires.

Deux activistes portant des masques de Vladimir Poutine et de Joe Biden tiennent de faux missiles nucléaires au-dessus de leur tête devant la porte de Brandebourg.
Des activistes ont manifesté à Berlin après l'élection de Joe Biden pour réclamer une action plus ferme sur le front du désarmement nucléaire.Photo : Getty Images / JOHN MACDOUGALL

Quelle réponse du côté des Occidentaux?

Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, et les leaders du G7 ont mis en garde la Russie contre de graves conséquences si elle utilisait des armes nucléaires en Ukraine.

Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a déclaré que l'armée russe serait anéantie en cas d'attaque nucléaire de Moscou.

Ce sera conséquent. Ils deviendront encore plus un paria mondial qu'ils ne l'ont jamais été. Et en fonction de l'étendue de ce qu'ils feront, cela déterminera la réponse, a déclaré, pour sa part, Joe Biden en entrevue à l’émission américaine 60 Minutes.

Quelle forme pourraient prendre ces conséquences?

L'Occident et les États-Unis ont été très discrets, soutient Alyssa Demus. Ils ont dit qu’il y aurait une réponse sérieuse, mais on ignore ce que cela signifie.

Les analystes pensent qu’une attaque nucléaire russe entraînerait l’entrée en guerre des troupes de l’OTAN, qui riposteraient en s’attaquant à l’armée russe avec des armes conventionnelles.

Aux États-Unis, le camp dit des colombes, par opposition aux faucons, insiste sur une réponse conventionnelle à une frappe nucléaire et estime qu'une telle réponse n'escalade pas, précise M. Pelopidas.

Mais rien ne garantit que ce sera l’effet réel, puisque les Russes ne le verront peut-être pas de la même manière. Pour eux, c’est un jeu à un coup, note le chercheur. Dans leur schéma, on frappe et c'est fini.

Pour les Occidentaux, c'est plutôt leur riposte qui mettra fin à l’escalade.

Mais les deux supposent que l’échange s'arrêtera là, alors qu’il pourrait très bien ouvrir la porte à une escalade incontrôlable.

C’est d’ailleurs à cette aggravation de la situation qu’a semblé faire référence Joe Biden quand il a déclaré, le 7 octobre, qu’il ne pensait pas qu'il soit possible d’utiliser facilement une arme nucléaire tactique sans sombrer dans l'apocalypse (Armageddon).

Un bateau vu du ciel.
Photo aérienne du bateau russe Anosov qui rapporte en Russie, comme convenu avec les États-Unis, des missiles qui étaient stockés à Cuba.Photo : Getty Images

Peut-on désamorcer le conflit?

Ce n’est pas la première fois que le monde se trouve au bord du gouffre nucléaire, rappelle Bernard Lemelin, professeur au Département d’histoire de l’Université Laval.

Il y a tout juste 60 ans, du 16 au 28 octobre 1962, le déploiement par l’URSS de rampes de lancement et de missiles balistiques équipés d’ogives nucléaires à Cuba, à distance de frappe du sol américain, a fait monter les tensions au maximum.

« Il s'en est fallu de peu qu'on assiste à un cataclysme nucléaire. »

— Une citation de  Bernard Lemelin, professeur au Département d’histoire de l’Université Laval.

Quand le président Kennedy découvre, grâce aux photos prises par un avion espion, la présence des missiles, certains conseillers lui recommandent des frappes aériennes sur Cuba, tandis que d’autres penchent pour une solution diplomatique. Kennedy choisit finalement de mettre en place un blocus naval sur Cuba pour empêcher la livraison d’autres missiles soviétiques.

Les tensions sont à leur comble lorsque le 27 octobre, un avion espion américain U-2 est abattu au-dessus de Cuba. Le président américain décide pourtant de ne pas répliquer immédiatement.

La crise est finalement désamorcée par la négociation, grâce notamment aux discussions entre Robert Kennedy, le frère du président, qui était alors procureur général des États-Unis, et l'ambassadeur de l'URSS à Washington, Anatoli Dobrynine.

Robert Kennedy mentionne à Dobrynine qu’en plus de la promesse de ne pas envahir Cuba, les Américains seraient prêts à retirer certains missiles balistiques intercontinentaux qui se trouvaient en Turquie, pointés à la frontière sud de l'Union soviétique, en autant que ce ne soit pas révélé à la face du monde, explique M. Lemelin. L'URSS accepte alors de retirer les missiles et de démanteler les rampes de lancement.

La crise des missiles de 1962 a finalement été résolue grâce à une discussion secrète entre le Kremlin et la Maison-Blanche, dont le public n'a été informé que des décennies plus tard, remarque Alyssa Demus. Cela suggère qu'il y a peut-être un canal de communication entre la Russie et les États-Unis dont nous ne sommes pas conscients.

À long terme, le dénouement de la crise a permis une amélioration de la communication entre les deux blocs, ce qui a éventuellement mené à la conclusion de traités sur les armes nucléaires.

Dans les mois et les années qui vont suivre, on va assister à un assainissement des relations entre Moscou et Washington, remarque M. Lemelin. Il y a l’établissement d’un lien de communication direct entre le Kremlin et la Maison-Blanche, le fameux téléphone rouge, puis le traité d’août 1963 portant sur l’interdiction partielle des essais nucléaires.

« La crise de 1962 a engendré une crainte forte d'un affrontement nucléaire et une prise de conscience du fait qu’il faut faire attention quand on est entre puissances nucléaires et qu’on ne peut pas laisser monter l'escalade à un niveau où l’on risque le conflit nucléaire. »

— Une citation de  Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Soixante ans plus tard, c'est une leçon à laquelle on gagnerait à s'attarder.

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