•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Deux personnes en bleu de travail sont en train de nettoyer un ancien puits de pétrole, à Frog Lake en Alberta, au mois d'octobre 2022.
Radio-Canada / François Joly

Texte et photos par François Joly

En avril 2020, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il débloquait 1,7 milliard de dollars pour le nettoyage des puits de pétrole inactifs. Sur cette enveloppe, 113 millions de dollars ont été attribués aux Premières Nations en Alberta, pour lesquelles ce programme représente une rare possibilité de création d’emploi et une occasion de retourner la terre à son état d’origine.

Un panneau de WestLake Energy près de Frog Lake à la bordure d'un champ avec des arbres, en octobre 2022, en Alberta.
Un panneau de WestLake Energy près de Frog Lake à la bordure d'un champ avec des arbres, en octobre 2022, en Alberta.
Radio-Canada / François Joly
Photo: L’entreprise WestLake, qui exploitait autrefois les puits abandonnés, collabore avec la Première Nation pour les nettoyer.   Crédit: Radio-Canada / François Joly

Il est facile d’entrer dans la réserve de Frog Lake sans s’en rendre compte. Le paysage est le même que dans les régions avoisinantes, et il n’y a pas de grand panneau annonçant qu’on arrive sur le territoire de la Première Nation.

Quand on parcourt ses nombreux chemins de terre, il est cependant difficile d’ignorer l’activité bourdonnante. Camionnettes, pelles mécaniques et bulldozers fourmillent entre plusieurs chantiers de décontamination.

Sur l’un d’entre eux, une demi-douzaine d’ouvriers s'affairent à nettoyer un vieux réservoir. À coups de jet à pression, de brosse et d’aspirateur industriel, ils extraient les dernières gouttes d’or noir avant que la structure ne soit démantelée.

L’opération se déroule sous l’oeil de Drayshawn Stanley. L’homme de 20 ans, originaire de Frog Lake, s’assure que les procédures de sécurité sont respectées.

C’est l’un des 82 travailleurs autochtones qui participent au projet de nettoyage de sites pétroliers de Frog Lake, aussi connu sous son nom cri d’ayiki-sâkahikan.

Cela fait vraiment du bien. On a vraiment l’impression d’aider notre communauté, raconte-t-il. Je sens que je fais de grandes choses qui vont avoir un impact sur l’avenir.

Drayshawn Stanley, en tenue de travail, avec un casque de protection devant des puits de pétrole abandonnés, à Frog Lake en octobre 2022.
Drayshawn Stanley dirige une des équipes chargées du nettoyage.Photo : Radio-Canada / François Joly

Depuis l’annonce du programme, en février 2021, plus de 200 puits de pétrole ont été condamnés dans la Première Nation, et une soixantaine de sites ont été complètement nettoyés.

À environ 1 kilomètre du chantier où travaille Drayshawn Stanley, une autre équipe remblaie un site avec la terre d’origine qui avait été laissée sur place. Encore un peu plus loin sur la route, on replante des espèces de plantes indigènes.

À l’échelle provinciale, plus de 4100 projets de démantèlement et de réhabilitation ont été financés sur le territoire de Premières Nations.

Un tracteur est en train de pousser de la terre avec sa pelle, dans le fond des petits arbres, dans les Prairies albertaines près de Frog Lake, en octobre 2022.

Frog Lake, situé dans le nord-est de l'Alberta, compte environ le quart des puits de pétrole forés dans des Premières Nations de la province. La Première Nation a fondé sa propre entreprise pétrolière au début des années 2000. L’or noir a été une énorme source de richesse pour la communauté, mais a aussi apporté son lot de conséquences environnementales, comme l’explique son chef, Greg Desjarlais.

« Beaucoup d’entreprises sont venues à Frog Lake pour faire de l’argent et ont abandonné [leurs infrastructures] sur place. »

— Une citation de  Greg Desjarlais, chef de la Première Nation de Frog Lake

Il croit que le grand nettoyage n’aurait pas eu lieu sans le Site Rehabilitation Program.

Cela aide à rester motivé de savoir qu’on aide l’environnement et la nation en même temps, explique Drayshawn Stanley. On ramène la terre à ce qu’elle était auparavant, quand on pouvait survivre grâce à la végétation, aux herbes médicinales et aux animaux sauvages.

« Certains des aînés n’ont jamais été d’accord pour creuser des puits de pétrole sur le territoire de la Première Nation. »

— Une citation de  Drayshawn Stanley, travailleur du pétrole
Une rangée de six puits de pétrole abandonnée dans la nature albertaine, près de Frog Lake, en octobre 2022.

Une vocation économique

Le nettoyage des puits de pétrole a aussi créé de l’emploi dans certaines Premières Nations. Joshua Abrahams a été un des premiers à s’inscrire à la formation lancée par l’Indian Resource Council (IRC), une coalition de Premières Nations travaillant dans l’industrie pétrolière. Selon l’IRC, plus de 300 membres de Premières Nations ont suivi cette formation.

Avant, j’étais juste un jeune qui travaillait au dépanneur de la station-service [de Frog Lake], raconte Joshua Abrahams. Je n’aimais pas cela à cause du salaire. J’ai une famille dont je dois m’occuper

Il travaille maintenant à retirer les vieilles infrastructures pétrolières de sa communauté.

« Quand on devient père, on a un profond désir de s’occuper de ses enfants, de pourvoir aux besoins de sa famille. J’ai vu une occasion et je l’ai saisie. »

— Une citation de  Joshua Abrahams, travailleur du pétrole
Joshua Abrahams avec un casque de sécurité sur la tête, dans les Prairies albertaines près de Frog lake, en octobre 2022.
Joshua Abrahams a commencé à travailler dans l’industrie grâce au Site Rehabilitation Program. Photo : Radio-Canada / François Joly

Le programme de réhabilitation des sites a aussi permis de lancer plusieurs entreprises autochtones de travaux environnementaux et de services pétroliers. Ma compagnie n’aurait pas cette possibilité sans le programme, affirme Kevin Heck, président-directeur général d’Arrowhead Abandonnement, l’entreprise chargée des travaux à Frog Lake.

Il a lancé sa compagnie en 2020 en compagnie de son frère Clayton. Leur grand-mère a grandi dans la communauté de Peepeekisis, en Saskatchewan. Il explique que sa famille a perdu ses liens avec ses racines après le passage de leur grand-mère dans un pensionnat pour Autochtones.

Kevin Heck accroupi dans un champ labouré, dams les Prairies albertaines, près de Frog Lake, en octobre 2022.
Kevin Heck devant un champ où seront plantées des semences choisies par la Première Nation.Photo : Radio-Canada / François Joly

Comme pour Joshua Abrahams et Drayshawn Stanley, le projet est, pour Kevin Heck, une occasion d’affaires, mais aussi une chance de renouer avec sa culture.

Cela a aidé plein d’entreprises autochtones à démarrer, confirme-t-il. Elles vont continuer à avoir du travail parce qu’on les a aidées à acquérir des compétences qui vont être en demande partout.

Quatre ans de plus?

C’est le gouvernement provincial qui gère le programme de réhabilitation des sites et qui a décidé d’allouer une partie de l’argent fédéral à des projets autochtones. Le montant total était de 113 millions de dollars. Le programme doit prendre fin en février 2023.

L’IRC est cependant en discussion avec Ottawa depuis plusieurs mois pour tenter de le prolonger et de débloquer 300 millions de dollars sur 4 ans en fonds additionnels. On pense qu’il y a de bonnes chances [que plusieurs des entreprises créées depuis deux ans] vont disparaître, explique Mark Taylor, ancien vice-président de la Régie de l’énergie de l’Alberta, qui agit maintenant à titre de consultant pour l’IRC.

« Les compagnies pétrolières vont recommencer à faire affaire avec des entrepreneurs non autochtones, mais si on prolonge le programme de quatre ans [les nouvelles entreprises autochtones] ont plus de chances de devenir autosuffisantes. »

— Une citation de  Mark Taylor, ancien vice-président de la Régie de l’énergie de l’Alberta

Tant Ottawa que la province se renvoient la balle en ce qui concerne la possibilité de financer une nouvelle ronde de travaux de nettoyage dans les Premières Nations.

Un champ d'herbes jaunies puis des arbres au feuillage automnal, dans les Prairies albertaines, en octobre 2022.

Profits privés, nettoyage public?

Le programme de réhabilitation des sites est cependant critiqué depuis ses débuts par les environnementalistes et les groupes qui défendent les droits des propriétaires terriens. La loi albertaine prévoit que ce sont les entreprises pétrolières qui ont la responsabilité de payer le nettoyage des puits.

Ce ne sont pas les pollueurs qui paient, ce sont les contribuables, s’insurge Regan Boychuk, cofondateur de l’Alberta Liability Disclosure Project, un groupe qui milite notamment pour que l’industrie finance elle-même le nettoyage des puits de pétrole inactifs ou abandonnés.

Il croit lui aussi que les besoins étaient importants sur le territoire des Premières Nations, mais que les entreprises pétrolières ont amplement les moyens de payer elles-mêmes ces travaux. Ces dernières ont engrangé des profits records cette année.

« C’est plus socialement acceptable de faire cette démarche avec des Premières Nations et d’essayer de la présenter comme de la réconciliation, mais le problème reste le même. »

— Une citation de  Regan Boychuk, cofondateur de l'Alberta Liability Disclosure Project

Dans le cadre du programme de réhabilitation des sites, les entreprises propriétaires des puits décident où les travaux ont lieu. L’argent est cependant versé directement à l’entrepreneur qui réalise les travaux. Quand le puits est situé dans une Première Nation, cette dernière doit aussi donner son accord.

Regan Boychuk ajoute que le fait de fermer un puits ne signifie pas la fin des activités pétrolières. À Frog Lake, par exemple, plusieurs des puits désaffectés seront remplacés par des puits à forage horizontal, qui permettent de couvrir une grande partie du sous-sol avec une seule tête de puits en surface.

Lorsqu’on lui pose la question, Mark Taylor admet que les demandes des communautés autochtones s’apparentent à de l’aide sociale pour les pétrolières. C’est une carotte qui semble efficace pour convaincre les entreprises de venir finir le travail qui reste à faire sur les terres des Premières Nations, répond-il.

Il précise que les travaux dans les Premières Nations se butent à la réglementation fédérale en plus de celle de l’Alberta et qu’il peut être long de bâtir des ponts et de s’entendre avec les communautés autochtones. De ce fait, ces dernières sont souvent reléguées au bas de la liste des priorités quand vient le temps de nettoyer des puits.

À Frog Lake, l’année qui vient de s’écouler a pourtant créé un véritable sentiment de fierté chez beaucoup d’ouvriers comme Drayshawn Stanley. Nous, les Autochtones, cela fait des centaines d’années qu’on nous marche dessus. La vie est difficile pour beaucoup d’entre nous, mais, maintenant, c’est le temps de montrer à ceux qui nous dénigrent que nous sommes capables de faire ce genre de travail, affirme-t-il.

Comme de nombreux Autochtones albertains, il souhaite que sa communauté fasse partie des leaders dans une industrie qui a longtemps ignoré les revendications des premiers peuples.

Kevin Heck, Joshua Abrahams et Drayshawn Stanley en train de discuter debout sur un chemin de terre devant un champ près de Frog Lake, en Alberta, en ocotobre 2022.
De gauche à droite : Kevin Heck, Joshua Abrahams et Drayshawn Stanley.Photo : Radio-Canada / François Joly

Partager la page