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Il sourit en levant le pouce droit en l'air.
Getty Images / Allsport/Michael Cooper

Retour sur le titre mondial du pilote québécois il y a 25 ans à travers ceux qui gravitaient autour de lui.

Un texte de Philippe Crépeau

En 1997, le Québec entier se passionne pour la formule 1 et pour l’ascension météorique de Jacques Villeneuve, le fils de Gilles Villeneuve mort en piste en 1982 et élevé au rang de héros national.

Les amateurs agglutinés devant leur télévision et les écrans géants installés dans les lieux publics assistent le 26 octobre à la conclusion d’un duel intense entre le petit Villeneuve et le grand Michael Schumacher, déjà double champion du monde à sa deuxième saison avec Ferrari, dont il est le pilier central.

Ce sont deux athlètes que tout oppose, de leur parcours pour arriver en F1 à leur façon de se préparer, en passant par leur façon de voir la course et leur définition du respect. L’un des deux sera sacré champion du monde à l’issue de la dernière épreuve du calendrier, le Grand Prix d’Europe disputé à Jerez, en Espagne.

Dans sa Williams, Jacques Villeneuve est inébranlable face un adversaire prêt à jouer dur, et qui tente même de le sortir du décor. Il décroche le titre et bat la grande écurie qui a fait la gloire de son père 15 ans plus tôt, lui le petit rebelle aux cheveux peroxydés et aux combinaisons trop grandes.

Vingt-cinq ans plus tard, que retient-on de ce duel qui a tenu en haleine tout un peuple?

Jacques Villeneuve s’est déjà confié plusieurs fois sur sa fameuse bataille avec Michael Schumacher. Nous avons voulu cette fois faire parler des personnes qui gravitaient autour du pilote québécois : sa maman Joanna Villeneuve, son gérant Craig Pollock et le président de l’époque du Grand Prix du Canada, Normand Legault.

Voici l’histoire d’une journée épique.

Un homme avec une casquette bleue à côté d'un autre en rouge
Un homme avec une casquette bleue à côté d'un autre en rouge
Getty Images / Allsport/Mike Cooper
Photo: Jacques Villeneuve et Michael Schumacher avant le Grand Prix d'Europe en 1997  Crédit: Getty Images / Allsport/Mike Cooper

Un week-end tendu

Quand Jacques Villeneuve arrive à Jerez de la Frontera pour la dernière course du championnat de 1997, la tension est palpable.

Michael Schumacher a un point de plus que lui au classement des pilotes, 78 contre 77. Le Québécois a cependant plus de victoires que son adversaire, sept contre cinq. Cela veut dire qu’il n’a besoin que d’une égalité de points au classement avec l’Allemand pour être titré. Et pour y arriver, il doit absolument terminer devant la Ferrari et marquer un point de plus.

Oui, la tension est très élevée quand on arrive à Jerez. Et j’avais beaucoup à faire, se souvient Craig Pollock, ancien gérant de Jacques Villeneuve. Je devais protéger Jacques, notamment contre les journalistes. On a coupé ça au minimum, car tout le monde voulait avoir du temps avec Jacques.

J’ai fait office de buffer (tampon) entre l’équipe, les médias, les commanditaires. Il fallait que Jacques garde la tête à la course. Mais Jacques était vraiment prêt, il était complètement focus sur son objectif. Quand il a décidé de faire quelque chose, il est à 100 %.

Deux hommes regardent au loin, l'air concentré
Craig Pollock (à gauche) et Jacques Villeneuve en septembre 1997Photo : Getty Images / Bongarts

J’étais sur place, je me devais d’être là, affirme pour sa part Normand Legault, qui travaillait très étroitement avec Bernie Ecclestone, alors responsable de la commercialisation de la F1. Le titre était très chaudement disputé entre Jacques et Michael. Je souhaitais voir Jacques triompher.

J’étais proche de l’équipe, des gens de la FIA, des gens de la Formula One Management parce que j’y étais déjà par affaires. Mais j’ai regardé la course sur un écran pour pouvoir tout suivre en direct.

Au contraire, la maman du pilote québécois se tient volontairement à l’écart.

Je suis restée chez moi. Quand Jacques courait, j’allais rarement sur les circuits, rappelle Joanna Villeneuve. C’est mon fils, oui, mais il a besoin de son espace, de son temps. C’est un choix familial.

« Déjà qu’on lui posait beaucoup de questions sur son père, si j’avais été présente, ça aurait été lourd. »

— Une citation de  Joanna Villeneuve, mère de Jacques Villeneuve

À cette époque-là, Jacques amenait rarement la petite fiancée ou quelqu’un d’autre avec lui. Je n’étais pas sa confidente sportive, fait-elle remarquer. Je suis sa mère. Donc quand on se voyait, on ne se parlait pas beaucoup de course automobile.

Un pilote en bleu et en blanc à côté d'un adversaire en rouge, qui sourit
Un pilote en bleu et en blanc à côté d'un adversaire en rouge, qui sourit
Reuters
Photo: Jacques Villeneuve et Michael Schumacher à Jerez, le 26 octobre 1997  Crédit: Reuters

La FIA, pour Ferrari ou contre Villeneuve ?

À Jerez, Jacques Villeneuve et Craig Pollock sont fatigués. Ils ont dû faire un crochet par Paris, au siège social de la Fédération internationale de l’automobile (FIA). Villeneuve a en effet été convoqué après avoir été pénalisé lors du Grand Prix du Japon pour avoir omis de respecter des drapeaux jaunes pendant les essais libres.

Schumacher, lui, est dans un excellent état d’esprit. Il vient de gagner le Grand Prix du Japon, tandis que son rival, 5e à Suzuka, a finalement été disqualifié.

La FIA explique que dans cette sanction sévère, elle a tenu compte du fait qu’il y avait eu récidive du Québécois. Il avait déjà ignoré des drapeaux jaunes à Monza au Grand Prix d’Italie quelques semaines plus tôt.

Dans un premier temps, l’équipe Williams fait appel de la décision, mais elle se ravise de peur que son pilote soit suspendu et ne puisse pas disputer le dernier grand prix.

Jacques a bien géré ça dans sa tête, explique Craig Pollock. On avait l’habitude un petit peu, car la FIA nous avait déjà convoqués dans le passé (avant le Grand Prix du Canada 1997). On a dû prendre un avion privé, et on est arrivés à Jerez à la dernière minute. Mais Jacques, il est incroyable. Il sait se concentrer sur quelque chose à 100 %.

J‘ai eu l’impression qu’il y avait un parti pris pour Ferrari et Schumacher, croit Normand Legault. Je me souviens quand Jacques avait été convoqué par la FIA juste avant le Grand Prix du Canada. Disons que la FIA ne lui faisait pas de cadeau.

Gros plan d'une pilote, la visière relevée, dans sa monoplace
Jacques VilleneuvePhoto : Getty Images / Allsport/Mike Cooper

Joanna Villeneuve est plus tranchante dans son opinion.

Tout le monde essayait de privilégier Schumacher pour le championnat. C’est sûr que c’est décevant de voir qu’on privilégiait à ce point un pilote. On savait que la FIA ne faisait pas grand-chose quand il (Schumacher) faisait quelque chose d’illégal, affirme aussi Mme Villeneuve, rejoignant l’opinion de Normand Legault.

C’est beau une fois ou deux, mais de voir que c’était systématique, les gens étaient fatigués de cette histoire. C’était comme gagner sans gloire, alors que Jacques, lui, se battait et il arrivait à gagner quand même.

Je lui disais :" ne craque pas".

Non seulement Jacques Villeneuve se fait taper sur les doigts par la FIA avant la dernière course, mais cette déconvenue s’ajoute à une deuxième saison en F1 déjà compliquée. En 17 courses, il a remporté 7 victoires, mais a dû abandonner 5 fois et a subi les affres d’une disqualification coûteuse.

Son abandon le plus spectaculaire, c’est à Montréal le 15 juin. Au deuxième tour du Grand Prix du Canada, une erreur d’inattention l’envoie dans le Mur du Québec (à la sortie de la dernière chicane du circuit Gilles-Villeneuve). Un écart de conduite qui aurait pu miner sa confiance.

Je me dis : "Zut! ll perd des points importants", se souvient Joanna Villeneuve. Mais en dehors de ça, je savais que Jacques avait cette force mentale. Ça ne m’a pas inquiétée.

Plan contre-plongée d'un pilote dans sa combinaison bleue et blanche
Photo: Jacques Villeneuve à Jerez  Crédit: Getty Images / Allsport/Mike Cooper

Villeneuve n’avait pas toujours le dernier mot

Jacques Villeneuve demande des réglages qu’on lui refuse encore parfois. C’est le directeur technique de Williams, Patrick Head, qui dicte les orientations à ce chapitre.

En 1997, le Québécois n’a qu’une saison complète en F1, Patrick Head a déjà remporté huit titres des constructeurs.

Lors de sa première saison, Jacques s’est révélé à ceux qui ne le connaissaient pas. Il avait eu un bon apprentissage en CART et en F3 italienne dans une des meilleures équipes, rappelle Joanna Villeneuve.

Tout ce bagage l’a suivi. Et, en 1996, il a été l’égal de son coéquipier. Mais il n’avait pas toutes les connaissances de la F1, alors il a écouté et appris. Mais dans sa deuxième saison, en 1997, il a eu la possibilité de s’affirmer, car il avait déjà des notions beaucoup plus éclairées que l’année précédente. Ça n’a pas toujours été facile avec Patrick Head, mais ils ont réussi à se parler et à le gagner ce championnat.

Craig Pollock se souvient que Villeneuve arrivait à penser « out of the box », ce qu’avait du mal à faire l’équipe Williams.

Je n’ai pas toujours été d’accord avec les choix stratégiques de Williams, dit-il. Mais c’était une super bonne équipe. C’était Frank Williams et Patrick Head. Je me souviens du Grand Prix de Monaco en 1997 quand Jacques a dû partir en pneus lisses alors qu’il pleuvait par intermittence. J’ai dit à Jacques: "Il faut changer les pneus." Patrick a dit non. C’est l’équipe qui a décidé, et ils n’ont pas très bien fait (double abandon, NDLR).

Jacques a essayé de faire les choses différemment, de trouver des stratégies différentes, avec les pneus, et ça se passait entre Jacques et son ingénieur Jock Clear. Il n’y a pas eu de chicane entre Patrick et Jacques, mais c’était deux personnes têtues. Sauf que c’était Jacques qui était derrière le volant, pas Patrick.

Un homme en chemise, l'air songeur
Normand Legault en 2003Photo : La Presse canadienne / André Pichette

Jacques aimait une voiture avec très peu d’appui pour maximiser sa vitesse en ligne droite et il négociait les virages sur le fil du rasoir. Patrick, lui, souhaitait une voiture avec beaucoup plus d’appui, précise l’ancien patron du Grand Prix du Canada Normand Legault.

Mais Jacques tenait son bout et disait: "Non, je veux que ma voiture soit réglée comme ça." Ça n’a pas été facile pour Jacques, même s’il avait une bonne voiture. Son expérience sur les ovales l’a beaucoup servi.

Jacques a bien saisi la complexité de la F1, car c’est un garçon très intelligent et il faisait partie de cette première génération de pilotes issus des jeux vidéo, affirme M. Legault. Au début, il pensait qu’on ajusterait la voiture à ce qu’il voulait, mais ça a été juste un peu plus compliqué que ça. Tout le mérite de ce championnat lui revient.

Patrick Head a toujours maintenu sa position, sa façon de faire et il a toujours répété qu’en 1997, Jacques Villeneuve s’était compliqué la vie.

Le reflet d'un pilote avec son casque multicolore dans l'un de ses rétroviseurs
Reuters / Action Images/Brandon Malone

« Quand Jacques est arrivé en F1 en 1996, il avait la meilleure voiture. Il a d’ailleurs obtenu la pole positon à sa première course. Mais en 1997, il n’avait plus la meilleure voiture. C’était une bonne voiture, mais pas la meilleure. Et si un pilote n’a pas une super voiture, il ne peut pas gagner. La voiture n’était pas facile à conduire, mais Jacques l’a prise sur ses épaules. C’est un gladiateur. »

— Une citation de  Craig Pollock, ancien gérant de Jacques Villeneuve

Un temps en retrait de 10 points au classement, Villeneuve revient sur Schumacher grâce à deux victoires d’affilée, aux grands prix d’Autriche et d’Allemagne. Sa victoire au Nürburgring le 28 septembre, qui s’avérera sa dernière en F1, lui donne une avance de neuf points au classement sur Schumacher.

Cependant, tout s’effondre au Japon avec sa disqualification. Alors le clan Villeneuve décide de mettre le plus de pression possible sur Ferrari.

Déstabiliser Ferrari

Jacques Villeneuve est tout à fait conscient que Michael Schumacher n’a pas bonne réputation. Il avait gagné son premier titre le 13 novembre 1994 en heurtant Damon Hill dans un virage à Adélaïde.

Il s’attend à pareille tactique de l’Allemand à Jerez et veut que tout le monde le sache. Il fait passer le même message dans les deux semaines qui précèdent le dernier week-end de la saison : Schumacher peut recommencer.

Le pilote québécois dit aux journalistes qu’il a peur qu’on l’expédie hors piste.

Avec Jacques, c’est noir et blanc. Je pense qu’il n’a jamais dit un mensonge de sa vie, affirme M. Pollock. Tout ce qu’il fait, c’est vrai. Alors, il ne comprend pas que quelqu’un puisse rentrer dans quelqu’un d’autre pour gagner. C’est dangereux.

« J’ai du respect pour Michael, car il savait comment mettre les gens autour de lui. Et l'on sait que Ferrari, c’est une bonne équipe. Mais pendant qu’ils couraient en F1, Jacques et Michael ne pouvaient pas être amis. Ils étaient différents. »

— Une citation de  Craig Pollock

Ce qui énervait Jacques, ce n’était pas ce qui se passait en piste, c’était de se rendre compte qu’il y avait des jeux de coulisses, se souvient Joanna Villeneuve. Il n’aimait pas ça, car Jacques était toujours très droit, c’est un trait de caractère dans la famille. Jacques a grandi avec ça. Et il continue d’avoir cette intégrité, cette honnêteté face à ses adversaires.

Il faut savoir qu’il n’y avait pas que Michael qui était comme ça. Jean Todt était de la même trempe, soutient la femme de Gilles Villeneuve. La légalité, c’est bon pour les autres. Jacques s’est battu envers et contre tous.

Gros plan d'un pilote qui relève la visière de son casque
Michael SchumacherPhoto : Getty Images / Bongarts/Marcus Brandt

On considérait Ferrari comme essentielle, et quand Ferrari allait bien, la F1 allait bien, affirme pour sa part Normand Legault. Alors, je ne sais pas si on voulait favoriser Ferrari, mais c’est évident qu’on tenait beaucoup à Ferrari à la FIA et dans la F1.

« Par rapport au règlement, si Ferrari faisait quelque chose d’illégal, on s’arrangeait pour ne pas le voir. »

— Une citation de  Normand Legault, président du Grand Prix du Canada de 1996 à 2008

Pendant les essais libres, le coéquipier de Schumacher, l’Irlandais Eddie Irvine, joue en piste les chicanes mobiles. Il bloque à plusieurs reprises Villeneuve.

À son retour aux puits, le Québécois se précipite chez Ferrari, et avec les médias tout autour, il parle à Irvine, qui est encore dans sa monoplace. Effet assuré.

Un pilote en blanc et en bleu se penche pour parler à un rival dans sa voiture rouge.
Jacques Villeneuve dit sa façon de penser à Eddie IrvinePhoto : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Villeneuve continue sa tactique de mettre la pression sur Schumacher et sur Ferrari, de rappeler à tous quelles tactiques la Scuderia était prête à utiliser pour remporter le titre.

Durant toute la saison 1997, les deux équipes travaillent fort à faire pression sur l’autre.

Avec Irvine, ce n’était pas juste du spectacle. C’était vraiment calculé dans sa tête pour déstabiliser Ferrari.

Gilles n’était pas très émotif non plus. Jacques s’est construit une grande carapace d’impassibilité. Il avait un grand contrôle mental. Mais ce week-end-là, il était un peu plus agressif que d’habitude, raconte Joanna Villeneuve. Et ça a déstabilisé un petit peu tout le monde autour de lui.

Il voulait donner l’image de quelqu’un qui s’énervait. Il voulait faire semblant de se mettre en colère juste pour essayer de déstabiliser le pilote en face. Jacques avait réfléchi à comment faire les choses face à Schumacher.

Trois chronos identiques

Durant la séance de qualification, Jacques Villeneuve enregistre curieusement un chrono très rapide tôt dans la séance, qu’il ne réussira pas à battre ensuite : 1 min 21 s 72/1000. 

Jacques savait que Michael avait une voiture nettement plus rapide que la sienne dans les lignes droites, alors qu’il était plus rapide dans les virages, précise Craig Pollock. Alors, son but n’était pas de gagner la course, mais de gagner le titre, d’être devant Michael.

Et pour être devant, la position de tête est le premier objectif à atteindre.

Quinze minutes plus tard, aussi incroyable que cela puisse paraître, Michael Schumacher inscrit le même temps, au millième près. Quelques instants après, le coéquipier de Villeneuve, Heinz-Harald Frentzen, réussit lui aussi le même chrono au millième près. Le paddock est interloqué.

Comme c’est Villeneuve qui a inscrit le chrono en premier, c’est lui qui a la pole position. Apparemment, quelqu’un connaît l’écart qu’il y avait entre les trois au 10 millièmes près, mais n’a jamais voulu le dire.

Ces trois temps identiques font sourire Frank Williams, Jacques Villeneuve et Michael Schumacher. Ils ont le mérite de faire tomber la pression d’un petit cran en remettant la lumière sur les performances en piste, et non sur les jeux de coulisses.

J’étais à côté de Frank et du président de Renault (Christian Contzen), on ne pouvait pas le croire, mentionne Craig Pollock. Comment ça peut arriver? J’en ai parlé à Jacques, et il m’a dit : "Ça peut arriver, c’est comme gagner au loto."

De voir Jacques aussi rapide que Michael, c’était un soulagement complet. Aussi de savoir qu’il allait partir de la pole position. Car ça lui donnait a priori un avantage. Mais bon…

Trois pilotes se préparent à une conférence de presse
Michael Schumacher, Jacques Villeneuve et Heinz-Harald Frentzen en conférence de presse après les qualificationsPhoto : Getty Images / AFP/Pierre Verdy

Ce qui s’est passé en qualification, ça voulait dire qu’ils étaient à égalité parfaite, analyse Joanna Villeneuve. Quand on regarde sa montre, une seconde, c’est rien, alors imaginez un millième de seconde. À partir de là, c’était celui qui allait rester le plus calme, qui allait faire les choix les plus judicieux.

J’étais au bout de ma chaise pour le début de la course, anxieuse. Il y a tellement de choses qui se passent en course automobile. On ne peut jamais prévoir, on peut juste espérer.

Au départ de la course, Villeneuve fait patiner ses roues et zigzague, il perd l’avantage de sa pole position, et Schumacher prend l’avance. Frentzen le dépasse aussi.

Une monoplace rouge mène une course. Derrière, une voiture bleue et blanche tente de la rattraper.
Jacques Villeneuve était derrière Michael Schumacher et son coéquipier Heinz-Harald Frentzen au premier virage.Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

L’équipe Williams avait étudié des centaines de stratégies possibles, mais que Villeneuve soit 3e derrière son coéquipier n’en faisait pas partie.

Villeneuve et son ingénieur Jock Clear savent que la Williams est plus efficace que la Ferrari en virage. Ils laissent donc Frentzen mettre de la pression sur Schumacher, l’obligeant à pousser et à user ses pneus.

Williams fait ses calculs et demande à l’Allemand de laisser passer le Québécois, ce qu’il fait volontiers.

Un écran protecteur

Jacques Villeneuve n’est toutefois pas au bout de ses peines, car avant de rattraper la Ferrari de Michael Schumacher, il doit dépasser des pilotes plus lents, notamment ceux de l’équipe suisse Sauber, motorisée par Ferrari.

Norberto Fontana ne lui rend pas la vie facile au 31e tour, le temps de quatre virages, et lui fait perdre trois secondes.

Fontana révélera le 11 septembre 2006 à l’agence ANSA que le directeur de Ferrari, Jean Todt, est venu voir les pilotes Sauber dans leur roulotte avant la course pour leur dire de bloquer Villeneuve si l’occasion se présentait. Ferrari et Jean Todt ont toujours nié avoir fait cela.

Gros plan d'un homme en discussion
Craig Pollock, gérant de Jacques Villeneuve, à JerezPhoto : Reuters / Action Images/Brandon Malone

Je crois que c’est vrai (ce qu’a révélé Fontana), dit Craig Pollock. J’étais dans le garage, et je regardais dans la ligne des puits. Tu vois les directeurs aller voir les autres sur le mur. Ça ne se passe pas par radio. Je pense qu’ils ont demandé à Norberto de faire ça. Mais heureusement, ça n’a pas fonctionné. J’ai un manque de respect pour ces façons de faire. Ça, tu ne fais pas.

« Si ça avait fonctionné, Jacques n’aurait pas été champion du monde, ça, c’est très clair. Jacques devait finir devant Michael pour remporter le titre. Or Michael était devant, et il prenait un peu d’avance. »

— Une citation de  Craig Pollock

Je crois qu’il y a une consigne de Ferrari. Les gens oublient qu’un motoriste peut fournir des moteurs à plusieurs équipes. Ça vient avec des avantages pas uniquement pécuniaires, indique Normand Legault. Motoriser plusieurs équipes permet d’accumuler les données et les tests. Ça peut aussi permettre de jouer sur les stratégies durant les courses, et je crois que ce fut le cas avec Sauber à cette époque.

Au deux tiers de la course, au 43e tour, Michael Schumacher fait son deuxième arrêt pour de l’essence et des pneus neufs. Jacques Villeneuve fait la même chose un tour plus tard.

Le sprint final commence. Villeneuve a 25 tours pour trouver l’ouverture et battre Schumacher. Il savait exactement où il allait le dépasser. À cette époque, il n’y a pas de DRS (drag reduction system), un panneau mobile sur l’aileron arrière qui en s’ouvrant réduit l’appui et donne un peu plus de puissance.

En 1997, le pilote devait construire sa manœuvre de dépassement sur plusieurs tours, ce qui selon le Québécois était l’essence même de la F1. Savoir patiemment se rapprocher de sa proie et l’attaquer par surprise au bon moment.

Jacques ne parlait pas beaucoup avec son ingénieur, se rappelle son gérant. Aujourd’hui, ils parlent beaucoup. Jacques, c’était très rare. Il est très calme dans son casque. Mais Jacques savait qu’il était beaucoup mieux que Michael sur les freins.

Schumacher roulant juste devant lui, Villeneuve peut analyser le comportement de la Ferrari. Il sait où elle perd du terrain, où elle en gagne. Il se rend alors compte qu’à l’approche du virage no 6 (l’épingle Dry Sack, rebaptisée Dani Pedrosa en 2018), il freine plus tard que Schumacher.

Et de beaucoup. De 10 mètres.

Le fameux dépassement

Le Québécois est inquiet, car les pneus de F1 se détériorent vite. Il sait qu’il doit profiter de ses pneus encore frais pour surprendre Schumacher. Au 47e tour, il sait aussi que c’est sa dernière chance. Heureusement pour lui, au prix d’un tour de qualification derrière la Ferrari, il se rend compte qu’il est plus près d’environ deux mètres de la fameuse épingle.

Villeneuve sait aussi qu’il doit surprendre Schumacher au moment où il ne regarde pas ses rétroviseurs, quand il commence à rétrograder.

Jacques devait calculer au fur et à mesure qu’il se rapprochait de Schumacher, dit sa mère. C’était évident qu’il allait essayer de le dépasser quelque part. Il savait que s’il ne le faisait pas, c’était fini.

Jacques savait qu’il devait tenter le tout pour le tout. Il avait déjà démontré qu’il pouvait se montrer assez culotté, se souvient Normand Legault. Rappelez-vous quand il a fait l’extérieur à Schumacher à Estoril dans une manœuvre que les experts disaient impossible.

Normand Legault fait référence au Grand Prix du Portugal de 1996. Grâce à son expérience sur les ovales américains, Villeneuve n’avait pas hésité à attaquer la Ferrari par l’extérieur dans la grande courbe parabolique, baptisée depuis Parabolica Ayrton Senna. Une manœuvre que Schumacher avait décrite comme dangereuse.

Jacques avait déjà montré de quel bois il se chauffait. Alors, ce qu’il a fait à Jerez, c’est du plus pur Jacques Villeneuve. C’était son style de pilotage. Il faisait ce qu’il fallait pour gagner, ajoute M. Legault.

« Jacques avait son style à lui, un héritage de la série CART. Il aimait conduire sur le fil du rasoir. »

— Une citation de  Normand Legault

L’attaque est incisive, et quand Schumacher se rend compte que Villeneuve est là, il a la réaction instinctive de donner un coup de volant à droite pour bloquer la Williams.

Jacques savait exactement à quel moment il voulait le dépasser. Et il l’a fait. C’était à la limite. Il ne pouvait pas être plus à l’intérieur du virage, soutient Craig Pollock. Il a donné de la place à Michael. Il est resté calme. C’est typique de Jacques.

Villeneuve passe, mais il sent un choc sur sa gauche. Comme il le craignait, Schumacher a tenté de le bloquer.

Le Québécois a peur que sa suspension ait souffert, mais il peut continuer. C’est Schumacher qui finit sa course dans le gravier et qui s’enlise.

La saison de l’Allemand est terminée, mais le titre n’est peut-être pas perdu. En 1994, quand il donne un coup de volant similaire dans le flanc de la Williams de Damon Hill, il fait un tout droit dans les pneus de protection et doit abandonner. Mais la Williams de Hill est touchée. Sa suspension pliée, le Britannique doit abandonner et laisser le titre à Schumacher.

Trois ans plus tard, l’Allemand espère avoir la même chance, que la Williams soit touchée. Elle l’est, mais pas à la suspension, au radiateur. Le dommage ne condamne pas Villeneuve, qui peut continuer.

« J’étais fier. Ça, c’était la stratégie de Jacques. Et là, la réaction de Michael, le coup de volant vers la droite pour donner un coup à la Williams. Ça m’a choqué. Je n’ai pas été surpris, j’ai été déçu. »

— Une citation de  Craig Pollock

Son geste a été instinctif, pour bloquer Jacques, affirme Normand Legault. Jacques a déjà dit qu’il s’attendait à la réaction de Schumacher, alors il tenait fermement son volant. Quand Schumacher s’est enlisé dans le gravier, on a entendu une clameur de joie dans le paddock club. Il y avait tout un groupe d’amateurs québécois.

Ça n’a pas été une surprise. On le voit tourner le volant, dit Joanna Villeneuve. On sait qu’il a essayé de sortir Jacques. Ça fait partie de qui était Michael. Jacques était préparé pour ça. Quand j’ai vu que Schumacher était hors circuit, je me suis dit : "Yes! Bien fait pour lui."

Des milliers de gens agglutinés devant leur écran, aux quatre coins du Québec, réagissent à la manœuvre de Michael Schumacher. En Italie aussi, au royaume de Ferrari, les gens réagissent.

Je regardais la course à la télévision, et au poste que je regardais, ils montraient non seulement les Québécois regarder la course, mais les Italiens aussi. On voyait tout en parallèle, c’était impressionnant, se souvient Joanna Villeneuve. Il y avait des écrans pour montrer la course partout en Italie, et quand Michael est sorti de piste, on a vu toute l’Italie s’effondrer.

Tout le Canada, tout le Québec s’est levé pour applaudir. Ça, c’est une image qui m’est restée.

« Ce n’était pas seulement deux pilotes qui s’affrontaient. C’était presque deux pays, et ce jour-là, c’est le Canada, le Québec qui a gagné. »

— Une citation de  Joanna Villeneuve

Michael Schumacher, se sachant battu, ne veut pas quitter la scène trop vite. Et peut-être pour déstabiliser Villeneuve, il se tient droit sur le muret et regarde la piste. Il a du mal à laisser toute la lumière à son adversaire.

Schumacher a peut-être voulu se calmer avant d’avoir la presse mondiale sur le dos. Il fallait que la colère tombe. Il était devenu quelqu’un de très arrogant, dit Joanna Villeneuve. Je suis persuadée qu’il était en colère de ne pas avoir réussi son coup. C’est l’arrogance qui l’a poussé à faire ce qu’il a fait.

Un pilote dans sa combinaison rouge quitte la piste entouré de photographes
Michael Schumacher après son abandon à JerezPhoto : Getty Images / Bongarts

Le 11 novembre 1997, la FIA le déclare coupable de manœuvre illégale, mais non préméditée, et raie son nom du classement des pilotes, sans toutefois lui enlever ses victoires ni ses positions de tête. L’Allemand doit de plus participer pendant une semaine à une campagne de sécurité routière pour la FIA.

Schumacher admettra plus tard qu’il a eu du mal à vivre avec ce qu’il a fait ce jour-là.

Après l’incident, Jacques Villeneuve continue sa course. Il doit se rendre au bout du grand prix pour espérer être champion du monde. Il lui faut marquer au moins un point.

Le radiateur était vraiment abîmé, se souvient Craig Pollock. La voiture de Jacques perdait du liquide. Je ne savais pas si c’était de l’huile ou du liquide de refroidissement. Il était limité, mais il a géré. Et paraît-il qu’il n’aurait pas pu faire un tour de plus.

Il finit 3e après avoir ralenti dans les derniers tours pour ménager sa monture. Le choc avec Schumacher a cassé l’attache du radiateur gauche, lequel ne tient que par le filage électrique. Villeneuve est tellement concentré à préserver sa monoplace meurtrie qu’il ne voit pas les pilotes McLaren Mika Hakkinen et David Coulthard revenir sur lui. Il ne résiste pas et les laisse passer.

Un pilote franchit la ligne d'arrivée, acclamé sur le bord de la piste

Archives du Téléjournal du 26 octobre 1997, après le titre de Jacques Villeneuve

Photo : Reuters / Action Images/Brandon Malone

Je sais que l’équipe a été vraiment déçue de le voir glisser 3e, Patrick Head n’a pas compris, déclare l’ancien gérant de Villeneuve. Mais c’est la décision de Jacques. Il n’était pas question de gagner la course. Ça sert à quoi de se battre quand on sait que la voiture est abîmée?

Il n’y a pas eu de consigne entre McLaren et Williams, c’est Jacques qui a choisi de ralentir, dit Normand Legault. Il était là pour gagner le titre, ça ne lui donnait rien de gagner la course, sauf une certaine gloire. Mais il se battait pour être champion du monde, il a pris la bonne décision.

Un titre qui rappelle des souvenirs

Jacques Villeneuve est champion. À son retour aux puits, tout le monde l’applaudit. Comme si tout le paddock était content que le petit Québécois un peu rebelle ait vaincu l’ogre Ferrari, soit sorti vainqueur de ce grand duel et ait pu survivre au coup de volant assassin de Schumacher.

Même quelques personnes de l’équipe Ferrari l’applaudissent.

Sur le podium, il est porté en triomphe par Hakkinen et Coulthard.

Jacques a réalisé ce jour-là le rêve de son père, et bien sûr le sien. Gilles aurait pu être champion du monde en 1979 et en 1982. Il avait la voiture pour gagner, affirme Normand Legault.

J’étais présente au début de sa carrière parce qu’il n’avait pas 18 ans, confie Joanna Villeneuve. Voir le chemin qu’il avait accompli, voir le succès et la réussite, c’est sûr qu’il y a une fierté combinée à de la joie.

Je savais aussi que ça ne changerait pas Jacques, car sa victoire aux 500 milles d’Indianapolis (en 1995), la plus grande course du monde, ne l’avait pas changé.

Une femme souriante accorde une entrevue chez elle
Radio-Canada / Étienne Bruyère
Photo: Joanna Villenuve  Crédit: Radio-Canada / Étienne Bruyère

« J’ai eu une petite pensée pour Gilles, mais Gilles, c’était mon mari. Jacques, c’est mon fils. Et même s’ils font le même métier, l’un ne remplace pas l’autre. Jacques a toujours été sa propre personne. Moi, je sais que Gilles aurait été très fier de son fiston, car Gilles, son souhait le plus cher, c’était d’avoir Jacques comme pilote. »

— Une citation de  Joanna Villeneuve

Gilles Villeneuve avait, on le sait maintenant, l’ambition de créer sa propre équipe de F1, ce qu’a fait son fils après avoir gagné le titre, avec Craig Pollock (British American Racing). Dès le départ de leur association, ils ont choisi de faire les choses à leur manière.

On avait décidé tous les deux de ne pas aller en F3000 pour aller en F1. On a choisi le Championnat CART. Personne n’avait fait cela, indique Craig Pollock. C’était une autre façon de faire. Et après tout le travail qu’on avait fait ensemble, j’étais extrêmement fier de ce qu’il venait de faire.

Je me suis dit que ça allait changer des choses, précise l’homme d’affaires écossais, que ce serait plus facile de prendre le téléphone et d’essayer d’obtenir des contrats intéressants.

Pour que Jacques Villeneuve remporte le titre, il a quand même fallu que les planètes s’alignent.

C’est vrai que c’est allé très vite pour Jacques, admet Normand Legault, à sa deuxième saison. En 1996, pour un pilote débutant, il s’était avéré extrêmement compétitif dès ses premières courses. Il était très bon, mais c’est quand même étonnant qu’il ait été compétitif aussi rapidement. Mais la Williams-Renault est la voiture dominante. C’était la combinaison gagnante.

Williams tirait bien son épingle du jeu, et Jacques a intégré une bonne équipe, bien gérée, où l’on prenait de bonnes décisions stratégiques en course.

Pour Jacques Villeneuve, ce titre n’est pas le résultat d’un duel avec Michael Schumacher à Jerez, encore moins le résultat de la chance que le radiateur ne soit pas tombé. Ce titre est le résultat du travail de toute une équipe pendant une saison complète.

Aucun autre pilote canadien depuis n’a réalisé l’exploit qu’a réalisé Villeneuve le 26 octobre 1997.

D’un point de vue statistique, c’est hautement improbable de remporter le titre, ajoute l’ancien président du Grand Prix du Canada.

« Remporter le titre, ça demande la combinaison de plusieurs facteurs. Il ne suffit pas d‘être le meilleur, mais il faut être au sein de la bonne équipe avec la bonne voiture. »

— Une citation de  Normand Legault

Sorti de sa monoplace, Jacques Villeneuve s’exclame: C’est fait!

Plusieurs ont alors une pensée pour son père Gilles, qui aurait pu être champion du monde en 1979 et en 1982. Il venait de réaliser ce que son père n’avait pas pu faire. Mais c’est mal connaître Jacques Villeneuve.

Quand il a gagné l’Indy 500, il a dit quelque chose de similaire. Pour Jacques, c’était juste une case de moins à cocher à sa check list, explique Craig Pollock. Combien d’athlètes ont pu devenir champions du monde de F1? Très peu. Lui, il a visé ça et il a réussi.

A-t-il pensé à son père? Très difficile à dire. Il adorait son père, mais même avec moi, il parle très, très peu de son père. Il a fait ça pour lui, pas pour son père.

Il a quand même passé quelques années très difficiles en Italie en F3, car il était le fils de Gilles, rappelle-t-il. Jacques, il est d’abord lui-même. Il est vrai, comme Gilles était vrai.

L’ancien président du Grand Prix du Canada Normand Legault se rappelle que Bernie Ecclestone, alors responsable de la commercialisation de la F1, avait accueilli Jacques Villeneuve les bras ouverts. Le fils de Gilles Villeneuve, tant aimé des tifosi.

Un pilote prend une photo avec un homme en chemise blanche
Jacques Villeneuve avec Bernie Ecclestone, grand patron de la F1, après avoir gagné le titrePhoto : Getty Images / Allsport/Mark Thompson

Il avait toutefois dû convaincre Frank Williams de lui donner un volant (en négociant une période d’essai et une compensation monétaire au cas où Villeneuve ne soit pas à la hauteur). Le premier grand prix de la saison de 1996, en Australie, a rassuré tout le monde. Le jeune pilote avait alors obtenu la pole position et offert un retentissant doublé à Williams.

Jacques venait de remporter le championnat CART qui à l’époque est perçu comme rival de la F1. Nigel Mansell y était allé après son titre en 1992. Alors, accueillir Jacques en F1, c’était un peu comme rendre au CART la monnaie de sa pièce. Pour Bernie, c’était une victoire en soi, explique Normand Legault.

Quand Gilles est arrivé chez Ferrari, la presse italienne n’y croyait pas, c’était impossible qu’un néophyte débarque chez Ferrari. C’est la même chose pour Jacques chez Williams, fait remarquer l’ancien patron du Grand Prix du Canada. Il a eu la chance d’arriver en F1 dans une équipe de top niveau.

Ce que je retiens de ce moment-là, c’est que Jacques avait réussi à réunir les gens autour de lui, dit Joanna Villeneuve. Quand on a vu tous les mécanos avec les perruques blondes, c’était pour l’honorer. On se rend compte à quel point il avait rassemblé autour de lui toute une équipe.

Et ce n’est pas parce que c’était leur travail, c’était parce qu’ils aimaient Jacques.

Un pilote porté en triomphe sur les épaules des membres de son équipe, dont certains portent une perruque jaune
Jacques Villeneuve porté en triomphe par son équipePhoto : Getty Images / Bongarts

Une vague d’amour

Le 5 novembre 1997, le Canadien de Montréal lui rend hommage avant un de ses matchs à domicile. Jacques Villeneuve reçoit alors une ovation de plus de cinq minutes de la part d’un peuple qui venait de se passionner pendant deux ans pour la F1 et pour ses performances en piste.

Jacques ne comprenait pas vraiment pourquoi les gens étaient à ce point passionnés. Car dans sa tête à lui, il faisait son métier, soutient sa maman. Il adorait ce qu’il faisait, il savait qu’il avait une renommée mondiale, mais de penser que tout un peuple était derrière lui, c’était plus qu’il imaginait. Il a compris ce soir-là ce que sa victoire a représenté.

Quand un pays entier soutient son pilote, pas seulement les amateurs, c’est là qu’on se rend compte, que ce soit Gilles ou Jacques, qu’ils ont représenté le Canada dans le monde entier. Tout le monde a appris à connaître le Canada et le Québec. Ils ont représenté les possibilités d’un peuple, une société tout entière. Et ça s’est reflété dans cette célébration au Centre Molson.

Seul au centre de la glace, Jacques Villeneuve n’est nettement pas à son aise à saluer ce public qui l’acclame. Il ne réalise pas encore tout à fait à quel point il a fait plaisir aux Québécois, à quel point il les a rendus fiers.

Normand Legault et Craig Pollock sont en coulisses avec le président du Tricolore de l’époque, Ronald Corey.

Je peux vous dire qu’il ne s’y attendait pas, assure Craig Pollock. Les Canadiens se rangent derrière les Canadiens, c’est normal. Il était fier, mais c’est rare qu’il montre ses émotions. C’est très rare. C’est un dur.

Il lève la main pour saluer la foule qui l'acclame.
Getty Images / AFP/Marcos Townsend

« J’ai l’impression que Jacques a vraiment réalisé l’ampleur de ce qu’il avait accompli. Il y a eu une immense vague d’amour. Là, il n’était pas sur un circuit de F1, où forcément ce sont des amateurs de F1, il était à un match de hockey. Le Canadien, c’est une institution, alors quand on vous rend hommage au centre de la glace, c’est quelque chose. Je regardais Craig, et on était estomaqués. »

— Une citation de  Normand Legault

La victoire de Jacques Villeneuve, c’est aussi celle de Craig Pollock.

Il avait pris en 1993 un beau risque, celui de s’occuper de la carrière du fils de Gilles Villeneuve, figure de légende au Québec. Le professeur de ski qu’il était à l’époque au Collège Beausoleil à Villars avait été convaincu par l’assurance du jeune étudiant québécois… sur les pentes enneigées.

Jacques est venu trois fois en Suisse pour me demander que je devienne son gérant, se souvient Craig Pollock.

J’avais vu sur les pentes de ski qu’il avait un incroyable mouvement dans les pieds, précise-t-il. C’était un très, très bon skieur. C’est pour cela que j’ai dit : "OK,  je prends le risque."

Craig Pollock avait tissé des liens avec la F1 par l’entremise de ses contacts au Japon. Il négociait des droits de la F1 pour plusieurs pays asiatiques quand son ancien élève l’a appelé.

J’ai d’abord dit que ce serait à mi-temps, car j’avais d’autres affaires en cours. Mais j’ai vite réalisé que je devais y consacrer tout mon temps, précise-t-il.

« Si ça n’avait pas fonctionné, j’aurais fait une autre carrière. Mais Jacques, il n’avait qu’une carrière en tête, c’est être pilote. Alors j’ai mis le peu d’argent que j’avais dans Jacques, et on est montés ensemble. »

— Une citation de  Craig Pollock

Joanna Villeneuve se tient loin du bruit de l’ovation du Centre Molson, mais la réussite de son fils lui rappelle qu’elle a bien fait d’écouter son cœur de mère, après avoir affronté doutes et critiques.

Craig Pollock, dans son travail de gérant, avait bien préparé Jacques pour la F1. Alors, à un moment donné, je devais lâcher prise et le laisser voler de ses propres ailes. C’est lui qui a fait ses choix. Il était déjà adulte, il était capable de prendre ses décisions.

Il y en a qui m’ont critiquée : "Comment osez-vous laisser votre fils faire le même métier que son père quand vous savez exactement ce qui peut se passer?" révèle Joanna Villeneuve.

J’étais juste sa maman. Pouvais-je détruire son rêve parce que moi, ça ne me convenait pas? J’ai décidé de le laisser vivre son rêve. Et j’ai pris la bonne décision de le laisser suivre son chemin à lui.

Photo d'entête par Michael Cooper/Allsport/Getty Images

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