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Un pousse d'herbe devant un troupeau de vache le 25 mai 2022.
Radio-Canada / François Joly

Texte et photos : Audrey Neveu

Dans la course à la chefferie du Parti conservateur uni de l’Alberta, qui déterminera aussi qui sera le prochain premier ministre, ce sont les électeurs des milieux ruraux qui pèsent le plus lourd dans la balance. Les membres du parti vivant en milieu rural représentent 60 % de ceux qui voteront, soit environ trois fois le poids de l’électorat rural lors d’une élection provinciale. Autonomie, lutte contre Ottawa, défense des libertés individuelles : leurs priorités sont également bien différentes de leurs homologues des grands centres urbains. Incursion dans leur univers.

Des ballots de foin au milieu d'un champ.

Nous sommes mercredi, il est midi et la salle communautaire de Drayton Valley, à deux heures de route au sud-ouest d’Edmonton, est bien remplie. Les conservateurs entrent dans la salle, leur bulletin de vote scellé en main, qu’ils déposent dans une urne, fournie par l’équipe de campagne de Danielle Smith. Ceux-ci seront dépouillés le soir du 6 octobre pour dévoiler le nouveau chef du Parti conservateur uni et prochain premier ministre de l’Alberta.

Entrée dans la salle sous les applaudissements, Danielle Smith n’a qu’une heure à leur consacrer. Depuis des semaines, la meneuse présumée fait campagne à un rythme effréné, principalement en région rurale, où elle tient trois à quatre événements par jour.

Les partisans réunis sont convaincus par son message de défense de l’autonomie albertaine face à l’ingérence perçue d’Ottawa.

Ce thème trouve un écho auprès de nombreux conservateurs vivant en milieu rural, comme Tim Cameron. Il appuie le projet de loi sur la souveraineté de l’Alberta de Danielle Smith, qui propose d’ignorer des lois et des politiques fédérales jugées contraires aux intérêts de la province, une proposition décriée par plusieurs comme étant inconstitutionnelle.

Tim Cameron discute en entrevue devant un micro.
Radio-Canada / Danielle Bénard

« Être traité comme l’égal du Québec et des autres provinces, c’est tout ce que nous voulons, rien de plus. »

— Une citation de  Tim Cameron, membre du Parti conservateur uni dans la région de Drayton Valley

Il estime que le premier ministre Jason Kenney, qui avait fait les mêmes promesses il y a trois ans, a échoué à ce chapitre.

Malheureusement, on nous a fait croire que les conservateurs avaient la solution, mais c’est toujours la même chose : de l’arrogance, de l’indifférence et de l’intolérance, affirme Tim Cameron. Il croit que Danielle Smith agira différemment, car elle a complètement épousé la cause de l’autonomie albertaine.

Nous sommes fatigués. Nous votons, nous nous engageons, mais on nous ignore. Qui va nous défendre? [Voter pour Danielle Smith], c’est la dernière chance pour beaucoup d’entre nous de rester engagés dans le processus démocratique, laisse-t-il tomber.

Danielle Smith prend une photo avec une mère et ses filles.
Radio-Canada


Accompagnée de ses deux petites filles aux cheveux d’un blond presque blanc, Jessica Dusterhoft veut se faire prendre en photo avec celle qu'elle considère comme la défenderesse de l’Alberta, particulièrement de son industrie pétrolière.

Nous sommes très chanceux d’avoir la vie que nous avons. Je peux rester à la maison et faire l’école à mes filles. Je ne pourrais pas le faire sans l’emploi de mon mari dans le secteur pétrolier et gazier, explique-t-elle.

« La province a besoin de quelqu’un qui va se tenir debout pour notre industrie énergétique et nos emplois. »

— Une citation de  Jessica Dusterhoft, membre du Parti conservateur uni dans la région de Drayton Valley

À 100 kilomètres de là, dans la petite municipalité rurale de Rimbey, les traces du convoi des camionneurs de cet hiver sont encore visibles. Dans le magasin de cadeaux Scratchin’ the Surface, des tasses à l’effigie des Freedom Fighters sont en vente.

La propriétaire, Jackie Stratton, en veut encore profondément au gouvernement Kenney d’avoir imposé des restrictions sanitaires pendant la pandémie de COVID-19, qui ont forcé plusieurs entreprises à fermer boutique, selon elle. Une trahison totale, voilà ce que c’était, tranche-t-elle.

Étant propriétaire d’une petite entreprise, Jackie Stratton recherche un chef qui la défendra. Elle croit qu’il est temps que l’Alberta s’affirme face à Ottawa et que le projet de loi sur la souveraineté est le véhicule parfait pour y parvenir.

Nous serions plus indépendants, sans nous séparer du Canada. Ottawa devrait nous emboîter le pas. Nous sommes le moteur économique du pays, affirme-t-elle.

Jackie Stratton prend la pose devant une armoire remplie de produits dans son magasin.
Jackie Stratton a appuyé le convoi des camionneurs cet hiver, car il défendait, selon elle, ses libertés individuelles mises à mal par les restrictions sanitaires.Photo : CBC / Jason Markusoff

Pieter Broere, qui gère le service Internet du hameau voisin de Bluffton, s’inquiète quant à lui de la capacité du parti à rester uni à la suite de ce vote. Le plus important, c’est que nous ayons confiance dans ce candidat, estime-t-il.

« Tous ceux affiliés de près ou de loin à Kenney ont perdu notre confiance. »

— Une citation de  Pieter Broere, membre du Parti conservateur uni dans la région de Rimbey
Pieter Broere discute, assis sur une chaise dans son bureau.
Pieter Broere affirme que beaucoup des résidents de Rimbey ne respectaient pas les restrictions sanitaires pendant la pandémie de COVID-19.Photo : CBC / Jason Markusoff

À ses yeux, les exclus sont donc favorisés : Danielle Smith, qui effectue un retour politique après huit ans, Todd Loewen, expulsé du caucus conservateur uni pour s’être opposé à Jason Kenney, et Leela Aheer, qui a perdu son poste de ministre pour avoir critiqué son chef.

Les conservateurs en milieu urbain plus diversifiés

Autonomie, unité, défense de l’Alberta et des libertés individuelles : si ces priorités parlent aussi aux électeurs des grands centres urbains, les leurs sont un peu plus diversifiées. Rassemblés à Red Deer pour une ultime table ronde de candidats le 24 septembre, les membres résidant en milieu urbain sont nombreux à évoquer la santé et l’économie comme facteurs de décision.

Gail Parks sourit à la caméra devant une salle de conférence.
Radio-Canada / Axel Tardieu

« L’une de mes priorités, c’est de démanteler Services de santé Alberta. »

— Une citation de  Gail Parks, membre du Parti conservateur uni dans la région de Red Deer

Nous dépensons énormément d’argent dans un système qui ne fonctionne pas. Nous devons attendre des mois et des mois pour obtenir une imagerie par résonance magnétique, dénonce Gail Parks, une résidente de Red Deer qui a survécu à un cancer.

Elle n’en veut toutefois pas au gouvernement Kenney pour sa gestion de la pandémie.

Notre économie est en bon état, en fait. Nous devons remercier le gouvernement actuel pour cela. Nous avons été chanceux d’avoir un leadership raisonnable pendant cette période. Il a fait beaucoup d’erreurs, mais il n’a pas fait d’erreurs sur le plan économique. Il y a des emplois pour les gens qui veulent travailler, affirme Gail Parks.

Rahim regarde la caméra devant l'entrée de la conférence.
Radio-Canada / Axel Tardieu


Après dix années passées aux États-Unis, Rahim Mohamed est récemment rentré au bercail pour faire sa maîtrise en politiques publiques à l’Université de Calgary. Pragmatique, il choisira le chef qui a, selon lui, les meilleures chances de remporter la prochaine élection provinciale, en mai 2023.

Je vais évaluer quelle personne a le meilleur plan pour l’utilisation à long terme des revenus générés par le pétrole et celle qui a la meilleure vision pour faire croître et diversifier l’économie albertaine, explique-t-il.

« La priorité, c’est l’économie. »

— Une citation de  Rahim Mohamed, membre du Parti conservateur uni vivant à Calgary

Les membres qui placent ouvertement des enjeux sociaux au sommet de leurs priorités sont encore plus rares, mais ils existent.

Don Slater a profité d’un rassemblement de l’ancien ministre des Finances Travis Toews, à la mi-septembre à Edmonton, pour le pousser à s’engager à revenir à l’indexation en fonction de l’inflation de l’Allocation pour les personnes lourdement handicapées (AISH). Il bénéficie lui-même de cette allocation, car il est atteint d’un cancer de stade 4.

Travis Toews participe à un débat et parle à un podium.
Bénéficiant de l’appui de la moitié du caucus conservateur uni, Travis Toews est perçu par plusieurs comme le candidat de la stabilité, héritier de Jason Kenney.Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

La promesse que lui a faite Travis Toews l’a rassuré. Je crois que c’est un homme de parole et qu’il peut montrer aux Albertains ce qu’est un conservateur qui a de l’empathie. J’ai hâte qu’il devienne chef, affirme le militant.

Les électeurs des milieux ruraux, les plus influents dans la course

Selon les données internes du Parti conservateur uni (PCU) que nous avons obtenues, environ 60 % des membres du parti vivent en milieu rural, comparativement à 15 % de la population albertaine, selon le dernier recensement de Statistique Canada, qui compte également les mineurs ne pouvant pas voter.

Puisque chaque vote a le même poids, les membres vivant en région rurale ont une influence disproportionnée sur le résultat de la course.

La sondeuse albertaine Janet Brown estime que leurs préoccupations sont bien différentes de celles des membres du parti vivant à Calgary et à Edmonton.

Les gens sont plus susceptibles de discuter de souveraineté et de séparatisme dans les régions rurales de l’Alberta, mais même là, il s’agit quand même d’opinions minoritaires, affirme-t-elle.

En ce moment, les Albertains sont tellement déconnectés de la course à la chefferie du Parti conservateur uni qu’ils semblent prêts à élire un gouvernement néo-démocrate, croit Janet Brown. Nous assistons à une drôle de course où l’on parle de souveraineté, mais ce n’est pas la question dont se préoccupent le plus les Albertains.

Selon les sondages qu’elle a effectués ces derniers mois, les priorités de la population albertaine sont plutôt l’inflation, la santé et l’éducation. Ces sujets ont été débattus durant la course, lors de débats surtout, mais ne semblent pas influencer le vote de certains électeurs des milieux ruraux autant que celui des milieux urbains .

Janet Brown estime que les règles de la course à la chefferie du Parti conservateur uni ne se prêtent pas à l’élection d’une figure modérée, mais plutôt à celle d’un chef issu de l’aile plus radicale du parti. Même s’il est très populaire auprès des membres du parti des milieux ruraux, le prochain chef aura ensuite la difficile tâche de séduire toute la population albertaine, qu’elle habite au bout d’un rang ou au sommet d’une tour de centre-ville.

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