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Le navire Greg Mortimer le long de la côte de Cambridge Bay en septembre 2022 au Nunavut.
Radio-Canada / Matisse Harvey

Texte et photos : Matisse Harvey

Chaque année, de juin à septembre, des navires de croisière gagnent les eaux du détroit de Dease, dans l’ouest du Nunavut, en direction de Cambridge Bay. À leur bord, des passagers venus des quatre coins du monde déboursent plusieurs milliers de dollars pour réaliser leur rêve de traverser le mythique passage du Nord-Ouest. Sur place, leurs visites de quelques heures sont surtout perçues comme des occasions de faire rayonner la culture inuit et ses traditions à l’échelle internationale.

Un avion de la compagnie aérienne Canadian North vient de se poser sur le tarmac de l’aéroport de Cambridge Bay, bravant les forts vents de cet après-midi de septembre.

N’oubliez pas de bien tenir votre chapeau!, conseille l’agent de bord aux passagers, en leur montrant le chemin à emprunter pour se rendre dans l’aérogare.

Des dizaines de touristes vêtus du même manteau bleu s’agglutinent à l’intérieur du bâtiment. Dans un brouhaha inhabituel, on décèle ici un anglais nord-américain, ailleurs, une pointe d’accent australien.

Alan Smith, un touriste originaire de Vancouver, attend l’embarquement de son vol qui le conduira vers le sud du pays. Il vient d’achever une traversée dans le passage du Nord-Ouest, entamée deux semaines plus tôt à Kangerlussuaq, sur la côte ouest du Groenland. Il s’était déjà rendu auparavant dans le nord de l’Alaska, mais songeait depuis plusieurs années à découvrir l’Arctique canadien. Il explique que ce sont surtout les falaises majestueuses de l’île de Baffin qui ont marqué son voyage.

« Les croisières permettent de venir ici parce que ce n’est pas un endroit accessible. »

— Une citation de  Alan Smith, touriste
Portrait de Alan Smith à l'aéroport de Cambridge Bay en septembre 2022.
Alan Smith a traversé le passage du Nord-Ouest avec la compagnie Aurora Expeditions, une entreprise australienne qui offre des croisières de l’Arctique à l’Antarctique, en passant par l’archipel Svalbard et la Patagonie.Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Ce type de croisières, qui ne conviennent pas à tous les portefeuilles, attirent chaque année des milliers de touristes friands d’aventures et de vacances inusitées. Ils déboursent entre 15 000 $ et 20 000 $ pour assouvir leur rêve de capturer des clichés d’ours polaires ou encore de naviguer dans le sillage de l’expédition arctique de John Franklin, qui a péri avec son équipage en tentant de découvrir le passage du Nord-Ouest et d’établir une route vers l’Asie au milieu du 19e siècle.

La croisière est vraiment le seul moyen de pouvoir voir les endroits dont on parle dans les livres, comme de comprendre ce qu’ont fait les premiers explorateurs, par exemple.

Le navire Greg Mortimer près de la côte de Cambridge Bay en septembre 2022.

Un trafic maritime en croissance

Cambridge Bay est considérée comme l'une des portes d'entrée du passage du Nord-Ouest. En 2019, l’ouverture de la Station canadienne de recherche dans l’Extrême-Arctique (SCREA), un projet soutenu par l’ex-premier ministre canadien Stephen Harper, a contribué à placer la collectivité sur le devant de la scène géostratégique arctique.

Au mois d’août, l’opération militaire Nanook-Nunakput des Forces armées canadiennes, conjuguée à la visite du premier ministre Justin Trudeau et du secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a confirmé cet engouement pour le Nord.

À l’instar de Cambridge Bay, d’autres collectivités du Nunavut, comme Pond Inlet, Gjoa Haven et Resolute Bay, font aussi partie des haltes de navires de croisière durant l’été. La saison de navigation s’échelonne généralement de juin à novembre, selon la Garde côtière canadienne.

Les embarcations de plaisance et les paquebots n’étaient pas autorisés à naviguer dans les eaux côtières arctiques en 2020 et en 2021 en raison de la pandémie, mais la levée de l’interdiction a attiré de nombreux visiteurs cette année.

Environ 13 navires de croisière ont traversé les eaux du passage du Nord-Ouest et se sont arrêtés dans plus de la moitié des communautés du Nunavut, selon le ministère territorial du Développement économique et des Transports.

Entre la fin du mois de juillet et le début du mois de septembre, neuf bateaux de croisière, transportant quelque 1800 passagers, ont fait escale à Cambridge Bay.

Le 8 septembre, le navire Greg Mortimer, exploité par l’entreprise australienne Aurora Expeditions, était le dernier de la saison à faire son apparition dans les eaux du détroit de Dease. Il transportait 125 touristes au moment de son passage de quelques heures à Cambridge Bay.

Carte du trajet du navire Greg Mortimer de Kangerlussuaq, au Groenland, à Cambridge Bay, au Canada.
Le navire Greg Mortimer part de Kangerlussuaq au Groenland pour se rendre jusqu'à Cambridge Bay au Canada.Photo : Radio-Canada

En ce moment, il y a 95 passagers qui arrivent. On en a 30 qui sont à bord et qui n’ont pas pu débarquer parce qu’ils sont positifs à la COVID-19, le chef d’expédition adjoint, Christian Genillard.

Pour être autorisés à visiter la collectivité, les passagers doivent être pleinement vaccinés et faire un test de dépistage avant le début de la croisière. Après, on teste normalement le 2e et le 5e jour, et ceux qui sont positifs à la COVID-19 sont mis en isolement pendant 10 jours, poursuit-il.

Un bateau pneumatique conduit par un guide, au loin un bateau de croisière pas trop loin de la côte en septembre à Cambridge Bay.
Comme Cambridge Bay ne dispose pas de port en eaux profondes, les passagers des navires de croisière doivent être transportés sur les berges grâce à des bateaux pneumatiques. Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Les passagers dont le test de dépistage est négatif sont quant à eux transportés en bateau pneumatique jusque sur les berges pour une visite de la collectivité prise en charge par la Municipalité. Leur visite guidée de la ville comprend des arrêts à la SCREA et au centre culturel May Hakongak, de même qu’une dégustation de mets locaux et une vente artisanale au studio d’arts Red Fish.

Cette année, la Municipalité a imposé un tarif de service de 100 $ à tous les passagers des navires de croisière qui font escale dans la collectivité. Cette somme permet notamment de payer les frais supplémentaires imposés à la Ville pour offrir ces activités aux centaines de personnes qui s'y arrêtent pour une visite.

Un navire de ravitaillement attend dans la baie, au premier plan une oeuvre avec des poissons et de l'inuktitut à Cambridge Bay en septembre 2022.

Des rencontres propices aux échanges culturels

Six ans ont passé depuis la traversée du Crystal Serenity, le premier navire de croisière à naviguer dans les eaux du passage du Nord-Ouest, avec à son bord plus de 1000 personnes.

Hormis les deux années d’accalmie engendrée par la pandémie, les quelque 1700 membres de la communauté se sont habitués au fil des dix dernières années aux passages fréquents de croisières durant la saison estivale.

Pour plusieurs, ces touristes sont perçus comme une fenêtre sur le monde, une occasion d’apprendre des choses sur des cultures étrangères à la leur tout en leur faisant connaître des traditions locales.

Dans la salle de couture du centre culturel May Hakongak, des aînées sont assises sur le sol, les jambes croisées, apportant un soin minutieux aux vêtements qu’elles confectionnent à la main. Un silence apaisant enveloppe la pièce exiguë, qui déborde de matériaux aux textures hétéroclites. 

C’est une bonne chose que les touristes visitent nos communautés parce que ça leur permet d’en apprendre davantage [...] sur notre culture, notre mode de vie et nos traditions, croit Annie Atighioyak, qui prépare des kamiks, des bottes en peau de phoque.

Cette dernière fait partie d’un groupe d’aînées dont les créations sont régulièrement vendues à des touristes de passage durant l’été.

« Au fond, ces touristes sont comme nous : ils sont curieux. »

— Une citation de  Annie Atighioyak, aînée

La responsable de la bibliothèque municipale, Pamela Langan, estime elle aussi que le passage des navires de croisière est, dans l’ensemble, bien reçu dans la collectivité.

Les touristes nous disent souvent que nous sommes l’une des communautés les plus agréables qu’ils ont visitées, Donc, c’est très positif pour nous, affirme Pamela Langan, qui vit à Cambridge Bay depuis 2007.

Elle note toutefois que certains produits, comme les vêtements de fourrure, sont plus difficiles à vendre en raison des restrictions d’importations en vigueur dans certains pays. C’est pourquoi les sculptures confectionnées en pierre à savon sont, de manière générale, plus lucratives.

Le sculpteur Peter Avalak peut en témoigner : L’autre jour, j’ai été chanceux en vendant un qulliq [une lampe à l’huile traditionnelle, NDLR] à un employé anglais d’un navire de croisière qui avait le droit de rapporter de la pierre à savon.

Peter Avalak dans les rues de Cambridge Bay en septembre 2022.
Pendant plusieurs années, Peter Avalak a offert des visites guidées de Cambridge Bay à des touristes de passage dans sa communauté durant quelques heures. Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Le sculpteur, qui habite à Cambridge Bay, regrette néanmoins que les passagers ne puissent pas s’imprégner plus longuement de sa collectivité. Ce serait bien que les navires de croisière restent une nuit, dit-il. Cela leur permettrait de mieux connaître la communauté.

En prolongeant leur séjour, Peter Avalak croit que ces visiteurs comprendraient mieux l’importance de prendre son temps, une valeur centrale dans la culture inuit.

Une grille avec des poissons en métal devant la baie de Cambridge Bay, en septembre 2022.

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