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Mélanie Napartuk.
Radio-Canada / Denis Wong

Texte et photos par Denis Wong

Tu peux lire tous les articles scientifiques que tu veux sur la santé autochtone, si tu n’es pas capable d’écouter les gens et d’apprendre des savoirs traditionnels, il est impossible de traiter les Autochtones comme il faut, sans commettre d’impairs.

C’est ainsi que Mélanie Napartuk résume sa pensée à propos de la santé des premiers peuples. Avec un mémoire de maîtrise en nutrition fraîchement déposé, la diététiste inuk estime qu’il faut aborder ces enjeux dans une double perspective : avec la lunette de la médecine moderne, et une autre qui valorise le savoir autochtone.

Pendant une année entière, Mélanie s’est penchée sur cette question. En plus de sa maîtrise en nutrition à l’Université de Montréal (UdeM), elle s’est lancée dans un projet d’envergure : celui d’aller à la rencontre des communautés autochtones du Québec pour recenser leurs savoirs traditionnels en alimentation et en santé. Le tout par conviction personnelle, et sur son propre temps de surcroît.

C’est le projet d’une vie, on travaillait jusqu’aux petites heures du matin, raconte la nutritionniste originaire du Nunavik. Pour moi, c’était essentiel. Je pense que ça fait partie de mon cheminement. Mais j’ai eu l’impression de faire deux maîtrises en même temps : une en oncologie pédiatrique et une autre en alimentation autochtone.

Accompagnée de sa collègue diététiste Ariane Lafortune et du vidéaste atikamekw Canouk Newashish, Mélanie a sillonné les routes de la province pour donner la parole à une pluralité de gens des premiers peuples : travailleuse sociale, infirmier, pêcheur de homard, médecin, etc.

Il en résulte une série de capsules vidéo sur la santé autochtone, telle que racontée par 9 des 11 Premières Nations du Québec. On y aborde des thèmes tels que l’alimentation traditionnelle, la transmission des connaissances, le racisme et les conséquences des pensionnats sur la santé.

Il faut considérer les connaissances autochtones sur un pied d’égalité avec les connaissances occidentales pour être capable de bien naviguer [pour ce qui est des questions de santé] avec les populations autochtones, soutient Mélanie Napartuk. C’est le centre même du projet.

Cette série est baptisée Nalliriik, mot en inuktitut qui signifie deux égaux de même force, de même taille et de même pouvoir , explique la diététiste. Les capsules seront présentées dans plusieurs cours du Département de nutrition de l’UdeM, avec l’objectif d’enrichir le contenu universitaire portant sur les premiers peuples.

On ne peut pas diminuer ces savoirs autochtones, ce sont des savoirs millénaires, estime celle qui est née à Puvirnituq. On ne peut les mettre de côté parce qu’ils ne sont pas intégrés dans un système [universitaire]. Ce système n’est pas parfait : il y a beaucoup d’argent, de pouvoir et de politique. Les savoirs autochtones ne sont pas parfaits non plus, mais il faut les considérer.

Cette initiative donnant une voix aux Premières Nations est une réussite pour la nutritionniste, mais ce succès n’est pas surprenant. À 34 ans, le parcours de Mélanie Napartuk est déjà un long fleuve marqué par son engagement auprès de sa communauté.

Une femme dans une forêt avec un étang d'eau.

Du Nunavik à Montréal, en passant par La Tuque

Mélanie Napartuk a quitté le Nunavik à l’âge de 5 ans pour s’enraciner à La Tuque, qui se trouve sur le territoire ancestral de la nation atikamekw. C’est ici qu’elle est allée au primaire, puis à l’école secondaire. Ce territoire, elle le connaît par cœur, avec son horizon, ses lacs et ses forêts.

J’ai développé un sentiment de communauté très fort, dit-elle à propos de sa ville d’adoption. Je suis Inuk, mais je parle et je comprends l’atikamekw. J’ai des liens tissés serrés avec la communauté de La Tuque. Quand je vois des kukums [grand-mères], elles sont tellement fières d’où je suis rendue. C’est mon réseau, c'est là où je me sens en sécurité.

D’emblée, elle mentionne le rôle crucial que le Centre d’amitié autochtone de La Tuque (CAALT) a joué dans le développement de son identité. Ces lieux de services situés dans 10 villes du Québec servent de point d’ancrage pour les gens des premiers peuples qui composent avec les facettes de la réalité urbaine.

Je suis un produit brut des centres d’amitié autochtone, j’ai fait tous les programmes qui existent depuis que j’ai 8 ans, souligne-t-elle.

Indécise à propos de son avenir, Mélanie a quitté le cégep avant la fin de ses études. Le destin l’a ramenée au CAALT, où elle travaille ensuite pendant 10 ans. En tant que chargée de projets spéciaux, elle y bâtit des programmes pour le développement culturel et sociocommunautaire des Autochtones de la région. Parmi ses responsabilités, elle doit sensibiliser son public à divers enjeux tels que la santé, les drogues ou le marché du travail.

Un projet plus percutant en santé portait sur le diabète, où l’on faisait affaire avec des nutritionnistes et des kinésiologues, se souvient-elle. J’étais déjà intéressée par la nutrition : je cuisinais chez moi et je m’intéressais aux valeurs nutritives. Je me suis dit que je pouvais totalement devenir nutritionniste.

Mélanie décide de retourner aux études supérieures en 2014, et elle s’exile à Montréal, avec l’ambition de devenir diététiste-nutritionniste.

Huit ans plus tard, son objectif est atteint et même surpassé. Bien qu’elle se soit adaptée à la vie montréalaise, Mélanie dit encore qu’elle retourne à la maison lorsqu’elle va à La Tuque. Si ses racines couvrent l’ensemble du territoire québécois, cela ne les empêche pas d’être solides et profondes.

Melanie Napartuk.

Transformer la pensée en santé

Mélanie Napartuk est également membre de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec (ODNQ), où elle fait partie du groupe de travail sur le racisme en nutrition. La discrimination peut prendre plusieurs formes, mais à quoi ressemble-t-elle dans l’assiette?

On peut la voir juste avec le Guide alimentaire canadien, répond la professionnelle en santé. C’est un outil fait par le gouvernement fédéral pour tous les Canadiens, sauf les Autochtones. On l’enseigne dans les départements de nutrition, et ces nutritionnistes l’enseignent aux communautés, alors que cet outil ne correspond pas du tout à notre réalité.

Afin de changer la donne, elle estime primordial que les disciplines en santé visent une meilleure représentativité des premiers peuples dans leurs rangs universitaires. Mais Mélanie n’écarte pas les autres diététistes du Québec en ce qui concerne la santé des populations autochtones. Bien au contraire.

Tu n’as pas besoin de connaître les 11 nations autochtones par cœur, chacun des aliments et les cycles des saisons, précise-t-elle. Mais quand tu travailles avec les Premières Nations, il faut que tu aies cette humilité et cette ouverture d’esprit. Le reste, les gens vont le partager parce qu’ils sont généreux. Ils aiment [transmettre] leurs connaissances, leur nourriture, leurs pratiques.

Sa maîtrise terminée, les enjeux nutritionnels des Premières Nations auxquels elle pourrait s’attaquer ne manquent pas. Mélanie souhaite notamment déboulonner l’idée que ces peuples forment un bloc monolithique. Il est vrai que la chasse et la pêche ont été au centre de l’alimentation traditionnelle des Autochtones au Québec. Mais d’autres nations ont aussi pratiqué l’agriculture, et certaines personnes étaient même végétariennes.

Le sujet est complexe, parce que l’alimentation autochtone est intimement liée à la culture, aux croyances ancestrales et au rapport à la nature des Premières Nations.

Ce texte fait partie du dossier Les gardiennes des savoirs autochtones présenté à l’occasion de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation.

L’alimentation traditionnelle est un sujet très important, mais ce qui est aussi important, c’est la transition nutritionnelle, soutient Mélanie Napartuk. En très peu de temps, on est passés d’une alimentation issue de nos ressources de proximité à une alimentation ultra-transformée. Ce n’est pas des blagues, le baloney, les pogos et les croquettes. L’obésité et le diabète, c’est endémique.

Mais je ne veux pas non plus développer cet automatisme d’associer les Autochtones à des problématiques de santé, nuance-t-elle. J’aimerais plutôt revaloriser l’alimentation traditionnelle, parce que c’est pertinent culturellement et physiquement.

Une femme sur une passerelle en forêt.
L’un des prochains objectifs de Mélanie est de renouer avec l'inuktitut, la langue de sa communauté d’origine.Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Dans son cheminement, Mélanie Napartuk a toujours adopté cette approche empreinte de sensibilité. Que ce soit dans sa profession, au sein de sa communauté, ou même à la télévision, où elle a animé une série autochtone à TFO, elle s’est investie pour le mieux-être des premiers peuples. Et si elle n’a pas cherché activement ce rôle, elle est devenue un vecteur de changement positif partout où elle est passée.

[Au Québec], il y a des nations et des langues autochtones distinctes, conclut-elle. Il y a des histoires et des ententes politiques distinctes. Il y a eu des territoires ravagés ou des langues perdues. C’est vraiment important de le comprendre, comme professionnelle de la santé, sinon tu embarques dans les stéréotypes et tu perds ton lien de confiance.

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