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Thérèse O’Bomsawin.
Radio-Canada / Yoann Dénécé

Un texte de Josée Bourassa

À un certain moment dans l’histoire des Abénakis, l’enseignement des danses et des chants traditionnels aurait pu cesser. Avec détermination et patience, Thérèse O’Bomsawin a transmis ses connaissances à plusieurs générations d’Abénakis d’Odanak, si bien qu’aujourd’hui, ils peuvent célébrer leur culture avec fierté et flamboyance.

Et ils peuvent aussi la célébrer, elle. À l’aube du 63e pow-wow de sa communauté, celle qu’on surnomme Madame Thérèse ignorait encore qu’elle allait être au cœur d’une cérémonie-surprise.

Plusieurs personnes dans une petite église.
La messe du pow-wow est une tradition qui perdure à Odanak.Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

La petite église du village est bondée. Les citoyens portent des vêtements traditionnels, tous faits main : robes, rubans, perlage, plumes, coiffe traditionnelle abénakise, mocassins. L’aînée de 94 ans Thérèse O’Bomsawin est assise près de l’autel, magnifique dans son régalia, sa robe de célébrations. Elle fait face aux fidèles, souriante comme à son habitude, prête à joindre sa voix aux chants traditionnels comme elle le fait depuis le premier pow-wow.

Kolipaïô, bienvenue! Nicole O'Bomsawin, une autre aînée de la communauté, ouvre la cérémonie. Lors du premier pow-wow, en 1960, on nommait l’événement la Fête de la famille abénakise. [...] Une messe spéciale avait été célébrée, comme aujourd’hui. Il y a toujours eu une messe au pow-wow. Cette année, c’est sous le thème de la gratitude pour tout ce qu’on reçoit.

Les Abénakis d’Odanak doivent beaucoup à Madame Thérèse. Sans son acharnement, aucun doute qu’un grand pan de la culture abénakise aurait été oublié. C’est pourquoi ils ont décidé de lui préparer un hommage spécial au cours de la célébration. À ce stade-ci, elle ne se doute de rien.

Plusieurs femmes chantent dans l'église.
Les femmes de la communauté interprètent des chants traditionnels de gratitude.Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

Une culture en péril

Chez ma grand-mère, ça parlait les trois langues : anglais, français, abénakiss, raconte Thérèse O’Bomsawin, née à Odanak en 1927, à une époque où les Abénakis ne parlaient déjà presque plus leur langue. Plusieurs devaient parler anglais, car ils étaient guides de chasse et de pêche principalement pour des Américains. Les Abénakis devaient aussi utiliser le français à l’extérieur de la communauté, car celle-ci est bordée par des villages francophones.

Enfant, Thérèse était curieuse des danses traditionnelles, pratiquées en majorité par les hommes du village pour les touristes qui débarquaient parfois dans la communauté. Les enfants n’étaient pas invités à y assister. Mais elle raconte avec une lueur espiègle dans les yeux qu’elle se faufilait pour les regarder en cachette.

Il en allait de même pour les chants traditionnels, que seuls des hommes interprétaient à cette époque.

C’est lors de l’inauguration de la croix du village, en 1954, que Thérèse a mis sur pied un petit groupe de danse, ce qui a donné le coup d’envoi à une transmission à plus grande échelle.

Puis, au premier pow-wow d’Odanak, en 1960, elle a décidé d’enseigner les danses aux jeunes. Tous les citoyens du village témoignent de sa grande patience, puisque les enfants ont du mal à rester concentrés. Nicole O’Bomsawin se rappelle que Thérèse les rappelait à l’ordre en leur disant : Vous allez rester tranquilles, sinon vous ne ferez pas cette danse-là.On était comme punis parce qu'on ne faisait pas une danse. On voulait toutes les faire, ajoute-t-elle.

Nicole se rappelle aussi que Thérèse fabriquait chez elle tous les accessoires de danse. On faisait la danse des papillons. Elle a fait des papillons en carton qu’on mettait pour la danse. Elle se démenait beaucoup et ce n’était pas des choses qui paraissaient.

Ce texte fait partie du dossier Les gardiennes des savoirs autochtones présenté à l’occasion de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation.

Si elle s'est toujours sentie respectée par l'Église dans l'expression de sa culture abénakise, Thérèse O'Bomsawin a subi du racisme à l'extérieur de sa communauté.

Il n’était pas rare que lorsqu’elle sortait d’Odanak pour se rendre à Pierreville, le village voisin, les garçons lui criaient : Sauvagesse! Sauvagesse! Elle se souvient qu'à 16 ans, alors qu’elle travaillait dans une cafétéria à l’extérieur de sa communauté, son employeur lui recommandait de taire ses origines : Vous n’avez pas besoin de dire que vous êtes une Indienne. Rien qu’à dire que vous êtes une Irlandaise. Elle a refusé.

Elle raconte que des collègues de travail lui ont demandé : C’est vrai que t’es une Sauvagesse? Elle leur a répondu du tac au tac, pince-sans-rire : Mais oui, quand je pars de chez nous le matin, j’enlève mes plumes, puis je les remets quand je reviens le soir. Malgré la pression et la discrimination auxquelles elle devait faire face, elle n’a jamais renoncé à afficher sa culture. Je n’ai jamais eu honte de mes origines, affirme-t-elle.

Une jeune fille pratique une danse traditionnelle.
La danse de la plume est la première danse traditionnelle qu’apprennent les enfants. Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

Un legs inestimable

Partout à Odanak, on rend hommage à Madame Thérèse pour son grand dévouement. Bien après le premier pow-wow, elle a persisté dans l’enseignement des danses et des chants traditionnels. Presque tous les Abénakis d’Odanak ont appris d’elle ou, sinon, de ceux et celles à qui elle a enseigné et qui sont devenus des transmetteurs à leur tour.

Au-delà de la transmission culturelle, elle s’occupe des campagnes de financement d’organismes tels que la Croix-Rouge ou la Fondation québécoise du cancer. Elle organise des pèlerinages lors du Festival de l’Assomption à Cap-de-la-Madeleine ou à Sainte-Anne-de-Beaupré.

Pour Nicole O’Bomsawin, son legs est capital pour la communauté. Elle se demande même s’il y a encore des gens capables de faire en sorte que leur communauté soit toujours aussi vivante. Elle a toujours été à toutes les activités. Même quand elle ne prenait pas de responsabilités, elle était là pareil. C’est une femme communautaire. Ça, de moins en moins, on en a.

Des femmes et enfants heureux dans une église.
Des femmes de toutes les générations chantent avec Thérèse O’Bomsawin.Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

Amour et reconnaissance

Dans la petite église d’Odanak, six décennies après le premier pow-wow, Thérèse joint sa voix au chœur. Puis le prêtre Pierre Houle se tourne dans sa direction : Aujourd’hui, on va rendre hommage à une personne qui se dévoue pour le service à la communauté. Thérèse, surprise, comprend que c’est à elle que s'adresse cet hommage, qu’elle n’estime pas mérité. Le prêtre poursuit : Nous lui avons organisé un défilé des offrandes en signe de gratitude pour son engagement, sa générosité, sa patience.

On lui présente le tikinigan, le porte-bébé traditionnel qui symbolise toutes les générations passées et futures, puis une immense carte sur laquelle on voit une église faite de cartes à jouer ainsi que cette mention : Thérèse : notre Dame de cœur en guise de rappel des soirées de financement qu’elle organisait pour la paroisse.

Thérèse, dont les yeux s’embuent, est visiblement touchée et émue.

En remerciement pour l’enseignement de la danse, des gens de toutes les générations, y compris ses tout premiers élèves, exécutent la danse de la couleuvre.

Une fois la danse terminée, l’artiste Joyce Panadis vient lui remettre la dernière offrande. Il s’agit d’un portrait ultraréaliste de Thérèse qu’elle a dessiné pour sa toute première exposition.

Bien que la cérémonie ait pris fin depuis un bon bout de temps, des gens de tous les âges continuent de venir à elle pour la remercier, la féliciter, lui manifester leur amour et leur reconnaissance. Dans son habituelle humilité, elle a un peu de mal à saisir pourquoi on la célèbre ainsi. Elle n’a pas l’impression d’avoir réalisé tant de choses extraordinaires. Pourtant, au fil des témoignages, on comprend l’importance qu’elle accorde à tous par son écoute, son appui, son implication communautaire et sa générosité.

Aujourd'hui, l’ensemble de la communauté regarde cette femme quasi centenaire avec respect et gratitude. C’est par amour pour les siens qu’elle a contribué à rendre chaque personne fière d’être abénakis et abénakise.

Plusieurs personnes sourient.
Thérèse O’Bomsawin au milieu des siens.Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

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