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Swaneige Bertrand est debout, souriante, devant une table prête à cuisiner.
Radio-Canada / Alexis Boulianne

Un texte de Sarah Xenos

La première chose qui frappe chez Swaneige Bertrand, ce sont ses yeux qui pétillent. Puis vient son rire franc et contagieux. Swaneige est une faiseuse. Elle cumule les projets artistiques, dont plusieurs projets culinaires qui mettent de l’avant les saveurs traditionnelles autochtones, un savoir qu’elle partage avec le grand public.

Sous la grande tente du pavillon Fuji, au Jardin botanique de Montréal, Swaneige se dresse, dans une robe d’un bleu éclatant, devant une centaine de personnes curieuses d’en apprendre davantage sur la cuisine autochtone.

Cette fois, le pavillon a pris des airs de thé anglais, le thème de l’atelier, mais avec des ingrédients résolument autochtones. Quatre grandes jarres de thé glacé trônent sur une table près d’elle. À l’intérieur, on peut y retrouver des fraises, de la lavande et du cèdre.

Pour rendre hommage au territoire Mohawk, Swaneige a incorporé les trois sœurs — le maïs, le haricot et la courge — à ses scones. Ces trois plantes sont un pilier de l’agriculture traditionnelle de la nation.

C’était aussi l’occasion pour elle de discuter avec la foule de l’importance des quatre plantes qui se retrouvent dans plusieurs cultures autochtones à travers le pays, soit le foin d’odeur, la sauge, le cèdre et le tabac.

Mais également de discuter des cinq cadeaux de la reine, dont l’histoire est moins connue du grand public : la farine, le sucre, le sel, le lait et le lard. Elle explique que ces cadeaux offerts par la reine lors de la colonisation se sont avérés nocifs pour la santé des autochtones, même s’ils ont fini par en intégrer une partie à leur alimentation.

Ce n’était pas juste nous les autochtones, c’était partout à travers le monde comme un grand pain colonisateur, ajoute-t-elle.

Si elle souhaite transmettre la fierté de l’identité autochtone, elle est cependant un peu plus réticente à l’idée de dévoiler tous ses secrets culinaires avec les Allochtones, notamment puisque selon elle, beaucoup d’entre eux ne savent pas comment cueillir de manière responsable.

On pourrait parler du thé du Labrador qui est bon pour le diabète et la cuisson, mais qui est devenu la nouvelle épice de l’heure. Maintenant, les gens font de la surcueillette et il y a plein d’endroits où ça ne pousse plus, déplore-t-elle.

Ce texte fait partie du dossier Les gardiennes des savoirs autochtones présenté à l’occasion de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation.

Malgré tout, Swaneige Bertrand aime aussi mélanger les cultures et les savoirs pour en retirer quelque chose d’unique. Parfois, ça peut se traduire par une bannique à laquelle elle ajoute du parmesan pour rehausser le goût ou encore une pavlova à la confiture de foin d’odeur et de baies de l’amélanchier.

J’aime la fusion. J’aime prendre la bonté partout et la propulser. C’est pour ça que je travaille dans plein de projets et que je ne pourrais pas juste faire à manger, s’exclame-t-elle à l’autre bout du fil.

Swaneige Bertrand en train de rire tenant un bébé dans les bras, au Jardin botanique de Montréal, en août 2022.
Swaneige Bertrand ne se limite pas à la cuisine puisqu’elle est également une artiste multidisciplinaire et une créatrice de costume notamment pour le théâtre. Photo : Radio-Canada / Alexis Boulianne

La transmission d’un savoir dès l’enfance

Swaneige Bertrand est Acho Dene koe. Elle a passé une partie de son enfance à Fort Liard, aux Territoires du Nord-Ouest, près de la frontière avec le Yukon et la Colombie-Britannique. Vers l’âge de onze ans, elle part avec sa mère et ses sœurs s’établir au Québec tout en gardant en tête les savoirs qu’elle a appris

« Faire un filet de poisson ou dépecer un orignal ça fait partie de mon éducation fondamentale et de base. »

— Une citation de  Swaneige Bertrand

Bien qu’elle affirme en riant que sa grand-mère n’était pas très bonne cuisinière, durant leurs marches en forêt, la matriarche lui a tout de même appris beaucoup sur les ingrédients que l’on peut y retrouver.

Je pourrais compter sur mes mains les fois où je suis allée me promener avec ma grand-mère à l’âge adulte, mais tout ce qu’elle m’a montré, tout ce qu’elle m’a partagé sur les herbes, c’est resté, raconte la jeune femme.

Ce qui a renforcé cette base de savoir, c’est un périple de trois mois, il y a une vingtaine d’années, dans la forêt près de Fort Liard. Outre quelques sauts en ville de temps à autre pour se ravitailler, leur quotidien pendant ces mois a été uniquement rythmé par la chasse et la pêche.

À la fin de cette période, la grand-mère de Swaneige approuve : Elle peut vraiment cuisinier, dira-t-elle au père de celle-ci.

Swaneige Bertrand est assise sur une chaise parmis d'autre, tenant un bébé dans les bras, au Jardin botanique de Montréal, en août 2022.
Swaneige raconte qu’à l’adolescence, elle a décidé de devenir végétarienne jusqu’à ce que, lors d’un voyage aux Territoires du Nord-Ouest, sa famille cuisine de la langue d’orignal. Elle n’a alors pas pu résister à l’un de ses plats préférés. Photo : Radio-Canada / Alexis Boulianne

Des obstacles à la réconciliation

La conversation prend une tournure plus sérieuse lorsqu’on aborde la question de la réconciliation. Swaneige est émue. Elle était enceinte de son plus jeune lorsque, à l’autre bout du pays, la Première Nation Tk'emlups te Secwépemc a annoncé avoir découvert les restes de 215 enfants, enterrés près du pensionnat pour Autochtones de Kamloops.

J’ai toujours grandi avec ces histoires-là […] Combien d’enfants ne sont jamais rentrés? J’ai passé une semaine à pleurer, raconte la mère de deux jeunes enfants.

Aux Territoires du Nord-Ouest, elle fait partie de la première génération à ne pas avoir mis les pieds dans les pensionnats. Elle a cependant été témoin des ravages que ces écoles ont causés chez les membres de sa communauté.

Moi je ne parle plus ma langue. Mon père ne me l’a pas enseigné à cause des pensionnats, mais mon langage c’est de faire à manger. Ça promeut la positivité. Ça promeut le partage. Ça promeut la joie de la culture, assure-t-elle.

Elle déplore les obstacles qui se dressent encore pour que les Autochtones puissent accéder à la souveraineté alimentaire, entre autres en ce qui a trait à la vente de gibier sauvage, interdite notamment au Québec.

Au Québec, je ne peux pas servir de la viande d’orignal ni en vendre à mes amis et c’est ma viande traditionnelle, souligne Swaneige Bertrand.

Elle raconte qu’à l’adolescence, c’est d’ailleurs la viande d’orignal qui a mis fin à une période de végétarisme qui a duré deux ans. Lors d’un voyage aux Territoires du Nord-Ouest, la communauté s’était rassemblée et avait préparé de la langue d’orignal bouillie, ce qu’elle n’a pas pu refuser.

Au moins, on a encore le droit de chasser et d’aller à la pêche sur nos terres, c’est fondamental. Imaginez si on n’avait pas ça!, dit-elle.

Portrait de Swaneige Bertrant un sourire au coin des lèvres, au Jardin botanique de Montréal, en août 2022.
Swaneige a aussi travaillé longtemps à faire des soupes pour les femmes qui étaient en prison parce que ça leur rappelait un lien à leur tradition. Photo : Radio-Canada / Alexis Boulianne

Être fière de son identité

Aujourd’hui, Swaneige Bertrand souhaite surtout propager la positivité des cultures autochtones dans toutes les sphères de son travail, ce qui va au-delà de la cuisine, puisqu’elle est également une artiste multidisciplinaire et créatrice de costumes.

Elle travaille d’ailleurs, avec ses sœurs, à un projet multimédia basé sur un livre à colorier que sa mère, l’une des femmes inspirantes de sa vie, leur avait fait enfant et qui est basé à la fois sur la communauté déné et sur la communauté innue.

Une page d'un livre de coloriage autochtone illustrant une jeune fille qui tire un traîneau sous la neige.
Swaneige Bertrand et ses soeurs travaillent sur un projet inspiré d'un livre à colorier mettant en vedette les communautés déné et innue. Photo : Gracieuseté : Swaneige Bertrand

Je pense que c’est super important de pouvoir se regrouper entre nous, d’avoir une place où on se sent fier, que ce soit à la télé, dans nos vêtements, qu’on ait des choses par lesquelles on est lié par le respect de nous-même et de chacun de nous, souligne-t-elle.

Elle souhaite que les jeunes qui l'entourent soient aussi fiers de leur héritage autochtone qu’elle puisse l’être, et qu’un plus grand respect pour les Autochtones et leur cheminement soit mis de l’avant dans la société.

Vous pourriez mettre ça : Swaneige est fière d’être autochtone, c’est ça mon titre! , lance-t-elle en riant.

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