•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Une femme tient dans ses mains une photo de famille en regardant vers l'horizon. Elle joue avec son collier, pensive.
Radio-Canada / Marika Wheeler

Texte et photos par Marika Wheeler

Quand l'époux, le fils et la bru de Lucie Sylvain rentrent de l'étable le midi, un repas chaud et copieux les attend. Au-delà du quatuor, les invités impromptus sont toujours les bienvenus dans la salle à manger de Saint-Bernard.

Je suis bien quand le tour de la table est plein, dit-elle.

C’est un flambeau que Mme Sylvain a décidé de reprendre, certes plus tôt qu’elle ne l’aurait aimé, après le décès soudain et tragique de ses parents. Le plaisir de recevoir, de nourrir et de s’occuper de ses proches lui a été légué par sa mère.

Elle avait beaucoup l’esprit de famille, se remémore-t-elle.

Photo d'époque d'un homme et une femme posants pour une photo devant une maison en pierre. Ils sont habillés chics.
Jean Denis Sylvain, 60 ans, et Gilberte Breton, 61 ans, sont décédés dans la tragédie des Éboulements, le 13 octobre 1997.Photo : Gracieuseté Lucie Sylvain

Gilberte Breton et Jean-Denis Sylvain étaient au nombre des 43 résidents de la petite municipalité agricole morts aux Éboulements, le 13 octobre 1997. L’accident, qui reste la pire tragédie routière au Canada, a également fauché la vie du chauffeur André Desruissaux, natif de Thedford-Mines, alors âgé de 29 ans.

Le groupe se dirigeait vers L'Isle-aux-Coudres à l’occasion du festival Noël en automne. Quand l’autocar appartenant à Autobus Mercier s’est engagé dans la côte à pic et sinueuse des Éboulements, en direction de Saint-Joseph-de-la-Rive, le véhicule n'avait pas plus que 30 % d'efficacité de freinage, selon le rapport du coroner, Luc Malouin.

L’autocar a été éjecté de la route lors du dernier virage et a plongé dans un ravin.

Le rapport du coroner a démontré des lacunes importantes dans l'entretien du véhicule, notamment pour ce qui est de l'ajustement des freins. Le véhicule avait parcouru 12 137 kilomètres sans aucun ajustement.

Photo d'un monument en commémoration des victimes de la tragédie.
Radio-Canada / Marika Wheeler
Photo: Photo d'un monument en commémoration des victimes de la tragédie.  Crédit: Radio-Canada / Marika Wheeler

Évènement marquant

Le lundi de l’Action de Grâce de 1997 reste gravé dans la mémoire des gens du petit village agricole de Beauce.

Le dimanche, ils étaient tous icitte, toute la famille. On fait des jokes, puis tout ça, puis le lundi après-midi, tout a basculé, explique René Champagne, qui considérait Gilberte Breton et Jean-Denis Sylvain comme ses deuxièmes parents.

Quand on évoque le drame avec les résidents de Saint-Bernard, plusieurs s’empressent d’expliquer les liens qui les unissaient avec les défunts et tous se rappellent où ils étaient quand ils ont reçu la nouvelle.

L'enseigne de Saint-Bernard, en bois, juchée de fleurs.
Quarante-trois personnes vivant à Saint-Bernard sont décédées dans la tragédie, ce qui représentait alors environ deux pour cent de la population.Photo : Radio-Canada / Marika Wheeler

On l’a appris par les médias comme tout le monde, dit Mme Sylvain.

Jean-Denis Sylvain adorait voyager. Deux jours plus tôt, sa femme et lui visitaient Shawinigan, à bord d’un autre autocar. Leurs voyages étaient si fréquents que leur fille en perdait le fil. Le jour de la tragédie, elle a appelé sa sœur, qui avait l’habitude de coiffer sa mère avant son départ, pour connaître leur destination du moment.

Madame Sylvain est assise à table et tient dans ses mains un album photo familial.
Lucie Sylvain feuillette l’album des photos prises lors des derniers mois avant le décès de ses parents.Photo : Radio-Canada / Marika Wheeler

Elle a rapidement compris que la nouvelle qui faisait manchette ce jour-là avait coûté la vie de ses parents.

L’accident lui a fait réaliser l’importance de profiter de la vie et de vivre dans le moment présent.

Quand on travaille dans une ferme, on ne manque jamais de travail, dit-elle.

La pierre tombale de Jean-Denis Sylvain et Gilberte Breton. Le dessin sur la pierre montre une ferme et il est inscrit : «Aimer c'est tout donner. Et se donner ssoi-même».
Une image qui témoigne la vie d'agriculteur et une citation qui représente l'amour qu'ils partagent avec leurs proches sont gravées sur la pierre tombale de Jean-Denis Sylvain et Gilberte Breton.Photo : Radio-Canada / Marika Wheeler

Après le décès de ses parents, elle s’est permis de voyager à l’étranger avec des séjours en France, en Suisse et même en Chine. Mais, avant de partir, elle a également pris l’habitude de... vider sa manne à linge.

Il peut arriver n’importe quoi, dit-elle en grimaçant à l'idée de laisser ses proches gérer son linge sale.

Tu penses à ces choses-là, qu’une personne normale ne pense pas, parce qu’elle n’a pas vécu ça.

Photo: Catherine Larochelle, 83 ans, est la seule survivante de l’accident des Éboulements toujours en vie.  Crédit: Radio-Canada / Marika Wheeler

La dernière survivante

Lucie Sylvain monte à bord de son VUS. Après quelques minutes de route, elle se retrouve chez Catherine Larochelle, la seule des quatre survivants de l’accident toujours en vie.

Assise sur un petit banc blanc sur le perron de Mme Larochelle, Mme Sylvain dépose une main sur l'épaule de cette dernière. Malgré la génération qui les sépare, les deux femmes sont amies. Elles font partie du Cercle de fermières et le drame commun de 1997 a tissé des liens entre elles.

Mme Larochelle explique qu’elle n’a aucun souvenir de l’accident qui l'a laissée avec une clavicule cassée et une blessure au bras. Son mari et sa belle-soeur, qui ont également survécu à l'accident, sont depuis décédés.

Cela ne l’a pas empêchée de refaire des voyages, voire de reprendre l’autocar, mais lui a fait réaliser la fragilité de la vie.

« On n’est pas pesant sur Terre. Comme un oiseau sur une branche, on peut s’envoler à n'importe quel moment. »

— Une citation de  Catherine Larochelle

Elle est par ailleurs rarement revenue sur les événements du 13 octobre 1997 avec son mari et sa belle-sœur.

On ne remettait pas ça sur le tapis. C’était du passé. C’était fait, c’était fait.

Les deux femmes sourient vers la caméra, en se faisant une accolade amicale.
Malgré la génération qui les sépare, Catherine Larochelle et Lucie Sylvain sont devenues amies.Photo : Radio-Canada / Marika Wheeler

Mme Larochelle demeure dans une maison en pierre grise près du centre du village. Tout comme plusieurs des victimes de l’accident, son mari et elle s’y sont établis à leur retraite, après avoir trouvé la relève pour leur ferme. Après le drame, les maisons voisines étaient sombres et vides, elle a trouvé ça ordinaire et a dû s'adapter à une nouvelle atmosphère dans le quartier.

Malgré sa vision pragmatique de l’accident, les autres survivants et elle sont restés avec quelques questions plus existentielles.

On se demandait comment ça les autres sont partis pis pas nous autres, dit-elle.

Ils t’ont oublié, ricane Mme Sylvain

[Ou] ils ne veulent pas de moi. C’est un des deux! lance Mme Larochelle, un sourire accroché aux lèvres.

Pour elle, commémorer les 25 ans de la tragédie n’est pas important. Pour Mme Sylvain, au contraire, c’est l’occasion de se rappeler et d’honorer ses parents.

Photo: Un homme a une main déposée sur une catalogne aux couleurs vertes, rose et blanches.  Crédit: Radio-Canada / Marika Wheeler

Les catalognes de « Mamy »

Si le père de Lucie Sylvain était passionné par les voyages et adorait le temps des sucres, sa mère était passionnée par le tissage. Depuis sa retraite, elle passait beaucoup de temps derrière le métier à tisser dans les locaux du Cercle des fermières.

Son petit-fils et le fils aîné de Mme Sylvain, Jonathan Champagne, garde précieusement une de ses créations. Après presque 25 ans d'utilisation, sa catalogne est délavée, souple et douce.

Un homme a les deux mains déposées sur une catalogne, pliée et déposée sur une table à diner. Il regarde vers la caméra, sérieux.
Jonathan Champagne avait 15 ans quand ses grands-parents sont décédés. Sa grand-mère, Gilberte Breton, lui a laissé une catalogne tissée à la main.Photo : Radio-Canada / Marika Wheeler

C’est quelque chose qu’elle a fait de ses propres mains, ç’a encore plus de valeur que quelque chose qu’elle a acheté, dit-il.

Dans les semaines suivant l’accident, Mme Sylvain a trouvé les cadeaux de Noël déjà achetés et près d’une dizaine de catalognes pliées et identifiées aux noms de chacun des petits-enfants, dans un coffre en bois dans la maison de ses parents.

Tu ne peux pas remplacer ça, une couverte comme ça, affirme M. Champagne.

Le Noël suivant la tragédie, la famille a tenu un dernier rassemblement dans la maison inhabitée des parents de Mme Sylvain. Les catalognes tissées avec amour par Gilberte Breton étaient emballées sous le sapin. Le mois suivant, les clefs de la maison étaient données au nouveau propriétaire.

Madame Sylvain tient dans ses mains une photographie imprimée de ses parents.
Lucie Sylvain dit que le legs que ses parents lui ont laissé est «l ’esprit de famille ».Photo : Radio-Canada / Marika Wheeler

Lucie Sylvain explique que, comme sa mère qui avait tant d’amour à donner, elle essaye elle aussi d’en donner à ses proches.

Elle le fait lors du dîner familial où 21 personnes se retrouvent dans la maison centenaire tous les dimanches, ou encore lors de partys de familles ou de grandes rencontres à la cabane à sucre, construite en l'honneur de son père dans l'érablière de la ferme.

Mon seul regret est que mes parents n’ont jamais pu voir mes enfants et petits-enfants grandir, dit-elle.

Aujourd’hui, Lucie Sylvain a 61 ans, le même âge que sa mère lors de son décès. Tout comme sa mère, elle a découvert une passion pour le tissage et y trouve une manière de faire le vide.

Et tout comme sa mère, son prochain projet sera de tisser des catalognes pour ses 11 petits-enfants.

Partager la page