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Une femme achète des fruits dans un marché de Londres.
Getty Images / Carlos Jasso

Texte et photos par Marie-Eve Bédard

Au Royaume-Uni, ce sont les grèves, une explosion sociale et une inflation galopante qui attendent la personne qui succédera lundi à Boris Johnson, au poste de premier ministre. L’arrivée présumée de Liz Truss, grande favorite, se fera sur un terrain déjà miné.

En marge des débats qui se font au sein du Parti conservateur, seuls à pouvoir déterminer qui dirigera le pays, les Britanniques sont partagés entre angoisse et colère. Et un certain sentiment d’abandon.

Le Royaume-Uni est le pays du G7 le plus gravement frappé par l’inflation qui pourrait atteindre les 22 % dès janvier prochain. Avec des factures d’énergie qui seront de 80 % plus importantes qu’à pareille date l’an passé, l’hiver sera rude dans les foyers britanniques qui risquent de chauffer Westminster si leur détresse n’est pas entendue.

Tour d'horizon.

Paddy tire une pompe à bière.
Patrick Melaugh, tenancier de pub.Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

La bière a un goût plus amer au Kings Arm de Boston dans le Lincolnshire, nous dit Patrick Melaugh, son propriétaire. Il a consacré les 10 dernières années au développement de son pub qui offre aussi le gîte. Une bonne affaire, dit-il. Mais pour encore combien de temps? Tous nos frais augmentent. Celui de la bière, de la nourriture et de l'énergie.

Les entreprises ne sont pas protégées par des plafonds tarifaires au Royaume-Uni. Son fournisseur lui réclame trois fois plus pour l'année à venir. C'est la fermeture qui l'attend s'il ne reçoit pas d'aide du gouvernement. On est coincés entre deux premiers ministres, mais il y a toujours des ministres en poste. Pourquoi ne font-ils rien avant qu'il ne soit trop tard?

Il est loin d’être alarmiste, dit-il, offrant pour exemple un établissement voisin. La British Beer and Pub Association abonde dans le même sens. Dans une lettre ouverte envoyée aux deux candidats au leadership du Parti conservateur, Liz Truss et Rishi Sunak, les représentants des propriétaires de quelque 47  000 pubs lancent un appel à l’aide. Selon l’organisation, la survie de 70 % d'entre eux est menacée sans une aide directe du gouvernement.

Tom Ashton assis devant une bière.
Tom Ashton, élu municipal.Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Rien ne sert de paniquer, croit Tom Ashton, un élu municipal qui est membre du Parti conservateur : Je crois vraiment qu'après la COVID, nous sommes devenus trop dépendants du gouvernement. Le jeune politicien préfère l'optimisme qu'il brandit comme une profession de foi.

Il y a un véritable danger qu'on se convainque qu'on est en fait pires que l'on est. Oui, certains ont des difficultés, mais ça n'aidera personne d'être pessimiste. Je suis certain qu'on s'en sortira très bien. Surtout, est-il d'avis, si Liz Truss l'emporte lundi. Celle qui promet des réductions d'impôt a tout son appui.

Suzanne et Ady.
Le couple Suzanne et Ady Filmer.Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

De l'aide du gouvernement, les Filmer n'en attendent plus. Le jeune couple dit ne pas vouloir penser à ce qui les attend cet hiver. J'ai déjà deux emplois, je devrais peut-être en prendre un troisième, dit Ady, sans grande conviction que ça suffirait à soulager sa famille financièrement.

Nous sommes déjà au bout des économies que l'on peut faire, ajoute sa femme Suzanne d'une voix douce et posée. Il n'y a plus rien à donner. Il faudra porter plusieurs chandails cet hiver. On fera comme le veut la devise anglaise : Carry on... Continuer.

Le jeune couple n'espère aucun changement de directives avec l'arrivée d'un nouveau premier ministre : Nous avons été déçus par tout ce qu'on a appris de leur attitude pendant la COVID. C'est choquant. Nous n'avons plus confiance.

Manifestants tiennent des affiches dénonçant les coûts de la vie élevés.
Des manifestants contre le Parti conservateur.Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Assez, c'est assez, peut-on lire sur la pancarte que brandit James Harvey. Il est venu avec une poignée de manifestants exprimer sa colère pendant qu'à l'intérieur d'une salle de conférence d'un hôtel de Norwich, Richi Sunak et Liz Truss courtisent les votes des membres du Parti conservateur.

Nous avons une crise du coût de la vie, la pauvreté énergétique, l'augmentation des prix de la nourriture et une crise du climat. Et le Parti conservateur n'en fait pas assez pour régler ces problèmes. Ça ne peut pas continuer. Les deux prétendants à la direction du Parti conservateur ont écarté la tenue d'élections anticipées, mais c'est pourtant ce que ces manifestants souhaitent, dit James.

Ça ne semble pas démocratique. Une toute petite portion de la population, 0,3 %, va décider qui dirigera le pays pour les deux prochaines années. Ce n'est pas vraiment ça, la démocratie. Nous n'avons pas le choix.

Portrait de Mary-Ann Overton.
Mary-Ann Overton, conseillère municipale.Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Elle en avait gros sur le cœur et n'allait pas passer à côté d'une occasion de partager le désarroi qu'elle ressent, mais surtout qu'elle constate chez ses électeurs. Mary-Ann Overton est conseillère municipale indépendante à Sleaford et responsable des dossiers de pauvreté.

Elle a traqué notre équipe quand elle a appris notre passage dans les petites rues en pavé de sa ville. Elle le dit avec le sourire, d'une voix presque douce, mais ce qu'elle annonce pour son pays dans les mois à venir donne la chair de poule, bien plus qu'une maison mal chauffée. Avec les conservateurs au pouvoir, elle n'entrevoit que l'austérité pour lutter contre la crise, avec des conséquences désastreuses, selon elle.

S'il fallait faire des compressions maintenant, je n'ose pas imaginer les dommages. Qui devra se passer des soins dont il a besoin? Quelle grand-mère ou quelle jeune personne blessée dans un accident on va sacrifier? Qui devra se passer d'une ambulance en cas d'urgence? Je ne peux pas accepter de vivre dans un pays comme ça.

Simon Spence tient dans ses mains un journal papier.
Me Simon Spence, avocat criminaliste.Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

C'est à la maison que nous rencontrons Me Simon Spence. L'avocat criminaliste ne travaille plus. Enfin, pas pour l'instant. En grève lui aussi, avec ses confrères et consœurs qui poursuivent et défendent les dossiers criminels. La colère, elle est omniprésente dans ce Royaume-Uni où l'inflation atteint les plus hauts sommets de tous les pays du G7.

Le ministère de la Justice leur offre pourtant de majorer leurs frais de service, par le biais de l'aide juridique qui les emploie, de 15 %. Ça ne fait que nous ramener à mi-chemin de ce que nous gagnions il y a 20 ans. Il y a un véritable sentiment de colère et d'unité chez les avocats, comme je n'en ai pas vu depuis 37 ans dans la profession.

Il a une carrière bien établie, une maison confortable et des réserves pour faire face à la crise. Mais il s'inquiète pour les jeunes de la profession qui délaissent le droit criminel.

Le gouvernement ne peut pas s'en laver les mains et se dire qu'en ignorant le problème, il va disparaître. Il sera toujours là. La grève des avocats paralyse les tribunaux qui avaient déjà, après la COVID, accumulé un retard de 60 000 causes criminelles.

Syndicaliste portant une casquette rouge.
Miles Hubbard, le syndicaliste de Felixstowe.Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Dans le port de Felixstowe, les 1800 débardeurs sont en colère. Ils n'avaient pas foulé les lignes de piquetage depuis 30 ans. Ils ont obtenu de leurs employeurs la promesse d'une augmentation salariale de 7 %. Mais c'est loin de suffire, dit Miles Hubbard du syndicat Unite.

La compagnie fait valoir que c'est une offre généreuse, si on la compare à ce que gagnent par exemple les infirmières. Mais eux, ils ont fait des profits de 61 millions de livres cette année. Ils peuvent faire plus. Nous avons des membres qui ne gagnent pas assez pour vivre, qui doivent aller dans les banques alimentaires et reçoivent des aides de l'État.

Ce sentiment d'injustice et de ras-le-bol se répand comme une traînée de poudre au Royaume-Uni depuis le début de l'été. Les grèves se multiplient. Éboueurs, postiers, cheminots... le mouvement syndical se propage à un rythme qui rivalise avec celui de l'inflation.

Photo d'en-tête : Getty Images / AFP / Carlos Jasso

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